Hydrocarbures en outre-mer

Le mirage d’un « drill baby drill » à la française

drill baby drill : Fore, chéri, fore !

Le 29 janvier, le Sénat examinera une proposition de loi visant à rouvrir la recherche et l’exploitation d’hydrocarbures dans les territoires d’outre-mer. Pour le collectif Stop Pétrole Offshore Guyane [et cosignataires de cette tribune], qui s’est battu entre 2018 et 2019 contre les forages en mer de TotalEnergies au large de la Guyane, ce texte, présenté comme une réponse pragmatique aux enjeux de souveraineté énergétique national et de développement local, ressemble surtout à un chant des sirènes : un discours séduisant, fondé sur des promesses illusoires et cachant des risques majeurs, tant écologiques que démocratiques.

Mirage énergétique et écran de fumée politique

En 2019, après plusieurs mois de forage et près de 100 millions d’euros investis, TotalEnergies renonçait à ses explorations au large de Kourou en Guyane.

Faut-il croire que le sénateur auteur de cette proposition de loi dispose d’informations que ni les multinationales pétrolières ni les campagnes de prospection n’auraient révélées ?

En soixante ans d’exploitation sur le territoire français, la France n’a extrait qu’environ 100 millions de tonnes de pétrole, soit à peine plus d’une année de consommation actuelle. Fonder une politique énergétique sur des gisements hypothétiques relève davantage du mirage que de la planification stratégique. Plutôt que de faire miroiter une rente pétrolière improbable, il serait bien plus sérieux d’investir dans les filières locales d’avenir : agriculture, pêche, transformation agroalimentaire, métiers du bois, énergies renouvelables, autant de secteurs aujourd’hui sous-valorisés.

Une promesse économique entretenant une vassalité profondément inéquitable

Le texte avance que cette relance pétrolière pourrait rapporter jusqu’à 8 milliards d’euros par an à l’État, contre environ 500 millions pour la Guyane. Autrement dit, les territoires ultramarins supporteraient l’essentiel des risques environnementaux, sociaux et sanitaires pour produire un pétrole consommé majoritairement dans l’Hexagone, tout en ne conservant qu’environ 6 % des recettes fiscales.

Cette logique rappelle de vieux schémas extractivistes : concentration des bénéfices au centre, externalisation des coûts aux marges. Elle repose sur une vision néoliberale, extractiviste et court-termiste, qui sacrifie l’habitabilité future du territoire au nom d’une promesse de développement déjà démentie par de nombreuses expériences comparables.

Les territoires d’outre-mer concentrent près de 80 % de la biodiversité française et figurent parmi les régions les plus vulnérables aux impacts du changement climatique. L’exploration et l’exploitation d’hydrocarbures comportent des risques environnementaux considérables allant des marées noires aux atteintes durables aux écosystèmes côtiers et marins, ce qui va à l’encontre des objectifs actés il y a tout juste six mois à l’UNOC pour protéger les aires marines. A cela peuvent s’ajouter de graves impacts sur les secteurs économiques de ces territoires comme la pêche. 

Le pétrole, facteur d’instabilité plus que de prospérité

Comment encore présenter le pétrole comme une « activité économique stable et porteuse de développement local », alors même que cette industrie est structurellement dépendante des marchés financiers et des tensions géopolitiques ? L’actualité devrait appeler à la plus grande prudence. 

En Amérique du sud, les exemples abondent. Au Venezuela, la rente pétrolière a alimenté la corruption, l’instabilité politique et la dégradation massive des écosystèmes côtiers, laissant derrière elle des communautés de pêcheurs sans ressources. En Équateur, malgré un référendum exprimant la volonté du peuple d’en finir avec l’exploitation pétrolière dans le parc Yasuni, les pressions des entreprises extractivistes persistent avec la collusion de l’Etat, en violation des droits des peuples autochtones et des droits de la nature pourtant inscrits dans la Constitution.

Eduardo Galeano l’avait décrit avec force dans Les Veines ouvertes de l’Amérique latine : dépendre de l’exportation de ressources fossiles, c’est s’enchaîner à une économie vulnérable, soumise aux intérêts extérieurs et aux cycles de la spéculation. Pour la Guyane, ce serait moins un levier d’émancipation qu’une nouvelle forme de dépendance.

Une proposition menaçant la démocratie et l’autodétermination des peuples

Les Guyanais en ont déjà fait l’expérience. Appelés à participer dans l’enquête publique sur les forages en mer de Total, l’essentiel des avis exprimés étaient défavorables. Cela n’avait pourtant pas empêché l’État de passer en force pour délivrer le permis dans des délais exceptionnellement rapides. La justice avait par la suite donné raison aux associations face à la multinationale, reconnaissant en avril 2022 dans une décision du tribunal administratif de Cergy-Pontoise, des vices dans l’enquête publique ayant précédé cette autorisation, des insuffisances de publicité en Guyane et une durée d’enquête trop courte (lien). 

Aujourd’hui, le peuple guyanais mérite d’être respecté dans son droit à l’information et surtout d’être entendu. Un sénateur à contre-courant des idées des habitant-es de son territoire ne peut pas imposer sa vision du monde.

Pour le collectif Stop pétrole offshore Guyane [et cosignataires de cette tribune], rouvrir aujourd’hui la porte à l’exploration, y compris dans des zones aussi sensibles que la Guyane, Mayotte et les Terres australes et antarctiques françaises, sans débat local approfondi, revient à affaiblir encore un peu plus la démocratie. Car pendant que certains rêvent encore de pétrole, la Guyane affronte déjà de plein fouet les conséquences du dérèglement climatique : érosion du littoral, perturbation des cycles agricoles, pénuries d’eau dans l’intérieur des terres et pour l’agriculture, inondations destructrices, déplacements de populations. 

Ajouter des forages offshore et des infrastructures pétrolières et gazières, c’est accroître la vulnérabilité des outre-mer, sacrifier une transition pensée depuis le territoire et sur le long terme, et s’engager dans une fuite en avant fossile, aux conséquences irréversibles. 

Ce que révèle vraiment cette proposition de loi

Dans l’objectif de limiter le réchauffement mondial à 1,5 °C, comme elle s’y est engagée dans l’accord de Paris, la France a adopté la loi Hulot en 2017 pour qu’aucun nouveau projet fossile ne puisse être engagé sur son territoire. Avec l’adoption de cette proposition de loi, elle enverrait un signal au monde entier, indiquant que le climat aujourd’hui, n’est plus une priorité. Elle conforterait ainsi encore un peu plus les pires gouvernements climato-négationnistes, comme les Etats unis, dans leur renoncement, leur fournissant un bel exemple de volte-face politique. 

Mais (au fond) pire encore, cette proposition de loi ne dit pas seulement quelque chose de notre politique énergétique. Elle révèle une incapacité persistante à penser le développement des territoires ultra-marins autrement que par l’extraction de ressources destinées à alimenter le modèle économique hexagonal qui irrigue depuis toujours la gestion des colonies françaises. Aucune surprise donc, à ce que l’actuelle ministre des Outre-mer défende ce texte inique.

Face aux crises climatiques, sociales et démocratiques, la France doit choisir : investir dans la résilience, l’autonomie et la justice territoriale, ou prolonger une dépendance fossile en déplaçant ses coûts vers ses périphéries.

Rouvrir la porte aux hydrocarbures dans les territoires ultra-marins ne renforcerait ni la souveraineté nationale ni le développement local. Cela acterait en revanche un renoncement politique : celui de construire, avec les territoires concernés, un avenir libéré des logiques extractivistes du passé, sûr et digne pour les générations actuelles et futures. 

Premiers signataires

Stop pétrole offshore Guyane

Guyane nature Environnement 

Eléonore Kadi Johannes pour le Collectif des Premières Nations

Maiouri Nature Guyane 

France Nature Environnement 

Mayotte Nature Environnement

Amis de la Terre France

BLOOM

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