
Cela se passe après l’effacement par un maire d’extrême droite du nom d’un réalisateur engagé
L’édile d’Elne, dans les Pyrénées-Orientales, a justifié sa décision de débaptiser le cinéma René-Vautier de la ville par son souhait de « ne pas politiser la culture ». « Oui, la culture est un choix politique », lui ont répondu vendredi une dizaine d’organisations de professionnels du cinéma.
Pour quelques heures, plus d’une centaine de cinémas partout en France ont changé de nom. Des exploitant·es ont rebaptisé vendredi leurs salles « René-Vautier ». Ils et elles ont voulu dire leur indignation mêlée d’inquiétude, après la décision du maire d’Elne (Pyrénées-Orientales), étiqueté à l’extrême droite, d’effacer le nom du cinéaste engagé et résistant de la façade du cinéma municipal.
Chloé Guilhem, exploitante pour le mono-écran Le Pestel à Die (Drôme), avait scotché dès jeudi sur ses portes d’entrée le nom du cinéaste Vautier. « Puisque des gens cherchent à l’invisibiliser, nous nous sommes dit qu’on allait tous et toutes le faire, prendre son nom, et continuer à faire vivre cette figure du patrimoine de l’art et essai », explique-t-elle. « L’extrême droite investit les symboles, et nous devions réagir, de manière collective et symbolique. Ce n’est pas pour rien qu’elle cherche à reprendre en main la culture : derrière, ce sont nos imaginaires qui sont visés. »
À Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), Marine Riou, directrice et programmatrice des deux salles de L’Écran, a elle aussi déployé une banderole au nom de René Vautier, et projeté vendredi un court du cinéaste, Le Remords, en ouverture de la séance du documentaire Fini de Rire !, de Jean-Baptiste Rivoire. « À partir de maintenant, à chaque cas flagrant d’attaque contre les libertés de création ou de programmation, il nous faudra réagir, assure-t-elle. Nous ne devons plus laisser passer une seule situation. En face, ils font tellement de bruit, ils prennent tellement de place. »
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Elne, ville de 9 500 habitant·es proche de Perpignan, avait inauguré en 2005 son cinéma René-Vautier, en présence du réalisateur, figure incontournable du cinéma engagé, décoré pour des faits de résistance durant la Seconde guerre mondiale (Croix de guerre en 1945). À l’époque, la ville était dirigée par un maire communiste. Depuis les municipales de mars 2026, Elne a basculé à l’extrême droite, avec la large victoire de Steve Fortel (48 % des voix dans une triangulaire au deuxième tour), candidat « aux convictions pétainistes », écrit Le Monde.
« Un cinéma, ce n’est pas un panneau politique »
Lors du conseil municipal du 22 septembre, le nouvel édile, caviste de profession, s’est dépêché de prendre deux décisions. D’abord récupérer la gestion directe du cinéma art et essai, qui fonctionnait jusqu’alors sous la forme d’une délégation de service public, confiée moyennant finances à une association. Steve Fortel s’est justifié lors de cette réunion : « La réalité de [ce] cinéma, c’est neuf tickets vendus pour une salle de cent cinquante places [en moyenne sur l’année – ndlr]. Donner 20 000 balles de subventions pour faire neuf tickets vendus par séance, c’est pas normal ».
Autre point adopté à l’ordre du jour, le changement de nom. Le maire a avancé deux arguments : d’abord « donner un nouvel élan à ce cinéma qui ne ressemblera plus à l’ancien », ensuite une volonté de « rester neutre ». « Je ne souhaite pas politiser la culture », a-t-il expliqué. La mairie s’est fendue d’un communiqué quelques jours plus tard, pour répéter sa position : « Un cinéma, ce n’est pas un panneau politique. C’est un lieu de culture, de rencontre et de partage pour l’ensemble de la population. » Et d’insister : « Les équipements culturels financés par l’ensemble des Illibériens [le nom des habitant·es d’Elne – ndlr] doivent appartenir à tout le monde. »
Dans un rare mouvement d’unité du secteur, une myriade d’associations professionnelles et de syndicats des métiers du cinéma (exploitant·es, distributeurs et distributrices, cinéastes, etc.) ont condamné la décision du maire dans un communiqué conjoint publié vendredi, en assurant au contraire : « Oui, la culture est un choix politique. »
L’ancien cinéma René-Vautier, qui était fermé pour travaux, a donc rouvert vendredi 2 octobre, sous sa nouvelle appellation « choisie pour faire consensus », dit encore la mairie : « La Bobine illibérienne ». La plaque en hommage à Vautier, elle, a été retirée.
« Il arrive que des cinémas quittent leur nom générique, pour adopter celui d’une personnalité. Mais le contraire est beaucoup plus rare », remarque avec dépit Moïra Chappedelaine-Vautier. La fille du cinéaste, qui n’avait pas été directement prévenue par l’édile, a rédigé une lettre pour convaincre l’équipe municipale de s’opposer à ce geste. Mais « cela n’a pas fait bouger d’un iota les élus de la liste », constate-t-elle. Une pétition en ligne, qui réclame le retour du nom de René Vautier, avait dépassé samedi les 10 000 signataires.
Attaques constantes de l’extrême droite
René Vautier (1928-2015), qui fut un adolescent résistant dans la Bretagne occupée et se présentait parfois comme « le cinéaste français le plus censuré », a pris part aux luttes sociales et anticoloniales tout au long de la seconde moitié du XXe siècle. Elles n’ont cessé de nourrir son cinéma. Il est l’auteur d’un pamphlet pionnier, Afrique 50, considéré comme le premier film anticolonialiste français, et qui lui valut un passage en prison.
Mais il reste surtout associé dans les mémoires à Avoir 20 ans dans les Aurès. Le film, récompensé en 1972 à Cannes, incontournable pour aborder les mémoires de la guerre d’Algérie en France, retrace les déconvenues d’un commando français dans le massif des Aurès. Il a fallu attendre douze ans après son tournage pour qu’il soit diffusé sur une chaîne de télévision en France.
Ces deux films continuent d’être la cible d’attaques de l’extrême droite. Dans le livret qui accompagne l’intégrale de l’œuvre éditée en DVD en 2022, il est rappelé que le film avait par exemple suscité un vif débat lors d’une projection à Tourcoing (Nord) en 1997, certains s’indignant, dans le sillage du Front national, contre un film « ordurier » à l’égard des soldats français en Algérie, qu’il montrerait « violeurs et traîtres ».
Lors du conseil municipal du 22 septembre dernier à Elne, le nouvel édile a précisé : « René Vautier, avec tout le respect que j’ai pour son travail cinématographique, est quand même, d’après Wikipédia, un réalisateur et scénariste français, communiste, anticolonialiste, et cinéaste du FLN algérien. Donc là, il y a quand même une connotation politique. […] C’est ce que je ne veux pas. »
La référence – erronée – au fait que Vautier était un « cinéaste du FLN » apparaissait effectivement sur sa page Wikipédia jusqu’à août 2026. La page a été corrigée depuis. Dans un texte mis en ligne, les Mutins de Pangée, qui éditent son œuvre, ont répondu : « Résumer René Vautier ainsi est particulièrement ignoble, quand on connaît son parcours, qui ne peut être réduit par un post Wikipédia de “trolls” nostalgiques de l’Algérie française qui se défoulent sur internet. »
Bousculé par un élu d’opposition, Roland Castanier, qui l’exhortait à mettre de côté ses convictions personnelles sur l’Algérie, et à adopter « un esprit de concorde », citant les travaux de l’historien Benjamin Stora sur le sujet, Steve Fortel a répondu : « Si demain je dois retirer d’autres noms de rue, de personnes qui ont soutenu le FLN, je le ferai. »
Si l’affaire du cinéma d’Elne inquiète, ce n’est pas seulement à cause de l’effacement du nom d’un cinéaste résistant et engagé. C’est aussi et surtout parce qu’elle « soulève de légitimes interrogations sur la préservation de [la] liberté de programmation et d’animation » de cette salle de cinéma, comme le relèvent les organisations professionnelles du secteur. En décidant de municipaliser la gestion du cinéma, Steve Fortel a-t-il le projet d’intervenir directement dans la programmation ?
D’autres de ses propos, lors du même conseil municipal, n’ont pas dissipé les inquiétudes. « Il n’y aura pas de projection idéologique, a-t-il promis. Nous aborderons tous les styles de cinéma, que ce soit des styles d’auteur, comme cela a été prédominant par le passé – il y en aura, on ne les met pas de côté –, il y aura aussi d’autres projections, à thème, une exploitation du cinéma entourée d’événements. »
La mairie avait approché, mi-août, une autre structure privée pour sous-traiter le travail de programmation de la salle. Mais cette structure, L’Yre Cinéma, a décidé de ne pas signer la convention de programmation proposée par la mairie, refroidie par la teneur des propos du maire depuis. D’autant que ce projet de contrat, que Mediapart a pu consulter, spécifiait un droit de regard de l’exécutif municipal en dernier recours : « La ville […] garde la décision finale sur la programmation », est-il écrit.
Combien de mairies remportées par le RN ou d’autres candidatures d’extrême droite, en mars dernier, ont vu leur cinéma remunicipalisé, faisant courir des risques sur la diversité de leur programmation ? À ce stade, les chiffres manquent, et personne n’aurait sans doute eu connaissance du cas d’Elne, en dehors des Pyrénées-Orientales, si son édile ne s’en était pris, aussi, à la figure de René Vautier.
À Bruay-la-Buissière, commune du Pas-de-Calais sous pavillon RN, le maire Ludovic Pajot, qui s’était fait connaître, après avoir repris la gestion du cinéma, pour avoir refusé de programmer le documentaire sur Gaza Put your soul on your hand and walk, puis pour avoir encouragé la diffusion de Sacré-Cœur, film prosélyte promu par les médias de Vincent Bolloré, a fini par changer le nom du cinéma municipal en avril 2026. Le quatre-salles Les Étoiles s’intitule désormais cinéma Brigitte-Bardot.
Dans sa nouvelle programmation à Elne, « La Bobine illibérienne » annonce d’ici la fin d’année des séances de Notre salut, le long métrage d’Emmanuel Marre primé à Cannes sur la trajectoire médiocre d’un fonctionnaire pétainiste durant Vichy. On espère que le maire trouvera le temps d’aller voir ce grand film.
mediapart