Populicide

Un livre de Philippe de Villiers, Fayard, 2025, 394 p.

         Dans ce « livre-testament » (p. 35) sorti le 8 octobre 2025 chez Fayard, désormais propriété du « chevalier de la liberté, visionnaire à l’âme incandescente » Vincent Bolloré  (p. 10), Ph. de Villiers poursuit son « combat gramscien pour l’hégémonie culturelle », convaincu que « les victoires culturelles précèdent les victoires politiques » (p. 175). Première victoire évoquée à plusieurs reprises, la Cinéscénie. Au fil des 40 chapitres de l’ouvrage, vendu à 56 000 ex. dès les trois premières semaines, l’auteur dresse un réquisitoire sans appel contre les « élites mondialisées » qui ont plongé la France dans « la décadence » (p. 34).

         Le bilan, disons-le, comporte bien des jugements que l’on peut partager sans avoir été membre du Mouvement pour la France, dissout en 2018, et c’est ce qui fait la force principale du propos. « Dissolution d’un peuple dans sa singularité », le « populicide » (un néologisme emprunté à Gracchus Babeuf qui l’avait forgé pour qualifier l’extermination des Vendéens en 1793-1794) s’observe chaque jour « dans le fatras de toutes ces usines désaffectées, de ces bourgs désertés, de ces écoles fermées, de ces fleurons liquidés (…), au nœud coulant de toutes ces cordes fatales qui se balancent dans le vide aux poutres des granges désespérées » (p. 170) : Ph. de Villiers est une plume. Chacun le constate, le pays dépérit sous les effets conjugués du « modèle agro-chimique » qui tue les abeilles avant de tuer les humains, de « l’omnisurveillance numérique », du « transhumanisme », de l’Union européenne (« l’Empire de la Norme ») qui a étouffé la souveraineté nationale et prépare le passage en 2030 à « l’euro numérique programmable » (p. 187), copié du yuan numérique en cours d’expérimentation sur 200 millions de Chinois.

         Mais au-delà de ces quelques aspects objectifs, l’auteur voit dans le délitement national le même processus à l’œuvre que dans tous les « populicides » survenus dans l’histoire. « Dès qu’il néglige son récit fondateur et qu’il répond aux convoitises de l’extérieur par l’insouciance, le peuple est comme aspiré par le vide (…). À chaque fois, le choc migratoire vient sanctionner l’engourdissement et l’obsession de l’instant ludique et intempérant » (p. 90). Un « génocide par substitution » se produit alors, donnant naissance à une société de « déracinés de l’extérieur qui font face à des déracinés de l’intérieur », « grouillement babélien et protéiforme » (p. 35). La France est aujourd’hui prise en tenaille entre « l’ubérisation » chère à Emmanuel Macron et la « créolisation » chère à Jean-Luc Mélenchon (« un dhimmi accompli », p. 14), « la post-France » et « l’anti-France », « le wokistan » et « l’islamistan ». L’islam, voilà l’ennemi, dira-t-on. Sans aucun doute car « l’islamisation de la France s’étend au rythme inexorable de la marée qui monte au Mont Saint-Michel. (…) Je sens venir le califat » (p. 251). Mais on se tromperait à ne voir dans Populicide qu’une charge de plus contre cette religion à « l’extraordinaire puissance de séduction » contre laquelle il alerte depuis 2006. La « submersion migratoire » n’est en effet que la conséquence des choix faits par « les élites diversitaires » adeptes du « multiculturalisme » pour « reformater l’être humain » (p. 283), « faciliter la mise en place d’une architecture économique, sociale, numérique, politique, mentale de contrôle des populations », pour que « sous surveillance ludiquement consentie, (elles) se tiennent tranquilles (…), victimes d’une course technologique inexorable entre l’Homme et la Machine » (p. 289-290).

         Ph. de Villiers serait-il soudain devenu un altermondialiste ? Non. Tout en critiquant « la mondialisation », en termes toujours suffisamment vagues (« le Système ») pour qu’ils soient audibles par tous ses lecteurs autres que les néolibéraux européistes (les « eurobéats »), il ne remet jamais en cause les fondements du capitalisme : revenant sur son long parcours personnel dans la deuxième partie du livre, il se vante même d’avoir fait de la Vendée, lorsqu’il présidait son conseil général, « le département où il y a le plus grand nombre de créateurs d’entreprises et le moins de fonctionnaires » (p. 177). Son but est tout autre. Chevalier du XXIe siècle, il mène la bataille culturelle contre « la fable multiculturaliste » (p. 348) qui a détruit « le roman national », ouvrant la France aux vents mauvais de « la quatrième révolution industrielle » promue par Klaus Schwab, président-fondateur du Forum économique mondial de Davos. Et, profitant de la profonde crise identitaire de la France qui en résulte (déjà décrite à sa manière dans Mémoricide, paru en 2024 et vendu à 230 000 ex.), il reconstruit, en « nouvel Ernest Lavisse » (p. 321), une identité nationale qui, sous prétexte de résister aux malheurs du temps, efface trois siècles d’histoire nationale, depuis « les Encyclopédistes » (p. 13) jusqu’à Emmanuel Macron.

         « L’enjeu de la nouvelle bataille culturelle, c’est l’Histoire » écrit-il page 349. Et d’histoire, il est constamment question dans Populicide, cela dès la première partie qui traite des noces de Suse dans l’Empire d’Alexandre (« premier exemple de créolisation » : on voit que le mal est ancien !), de Carthage, de Rome, de Tolède face à l’invasion omeyyade, de Byzance et des Incas. Mais il s’agit d’une histoire mise au service d’une cause idéologique. Une histoire hémiplégique et qui rejette ouvertement l’école des Annales. Le baptême de Clovis (« La France est née du baptême de son roi », p. 336), Godeffroy de Bouillon, Saint-Louis, Jeanne d’Arc, Saint-Vincent de Paul, Chateaubriand, Maurice Barrès, tels sont les phares de « la tradition » qui éclairent l’avenir. Mais pas un mot sur la colonisation européenne (sauf en référence à Édouard Herriot qui, face aux réformes libérales adoptées en 1946 dans l’Union française, redoutait que la France ne devînt « la colonie de ses colonies », p. 74), sur les migrations d’Européens vers les autres continents depuis le XVIe siècle, sur les traites négrières (européenne et arabe), sur Vichy et Philippe Pétain… Dans cette histoire instrumentalisée, l’auteur semble parfois hésiter à dater le début de l’engrenage fatal : Mai 68, la Libération quand Charles de Gaulle confia à « deux communistes » la réforme de l’enseignement ou la loi de séparation des Églises et de l’État ? Mais ces hésitations ne sont que passagères car la matrice de tous les maux qui accablent le monde actuel, c’est évidemment la Révolution de 1789, réduite à Robespierre et au génocide vendéen. « C’est en 1789 que le premier populicide a commencé » (p. 107). 1789 ou « le début de l’homme abstrait dépouillé de ses attaches constitutives », famille, paroisse, corporation, province, aurait dit Charles Maurras. Résultat ? « La planète s’installe chez nous » (p. 115).

         On l’aura compris, Populicide est un livre à lire. Surtout si l’on est de gauche !

L’OURS (Office Universitaire de Recherche Socialiste en même temps que le nom de leur revue). N° 545, janv.-fév. 2026.