Les musulmans toujours à la porte de l’histoire nationale

La chroniqueuse Rokhaya Diallo revient sur la réception du sondage Ifop sur le « rapport à l’islam et à l’islamisme des musulmans de France ».

De part et d’autre de l’échiquier politique, écrit-elle, ce qui transpire, c’est l’incapacité de percevoir les musulmans comme des membres de la communauté nationale.

C’est une énième étude qui prétend alerter la société française quant aux habitudes des musulman·es. Dès le titre du sondage, « État des lieux du rapport à l’islam et à l’islamisme des musulmans de France », on comprend qu’un lien hasardeux est dessiné entre l’islam et les dangers de « l’islamisme » qui n’est pas lui-même défini auprès des sondé·es.

Lʼislam est la seule religion dont les formes intégristes et dérives violentes sont désignées par un dérivé de son nom (« islamisme »), comme si le mal lui était intrinsèque (on parle de « chrétien·nes intégristes », de « juifs ou juives extrémistes » et non de « christianistes » ou « judéistes »). C’est sans doute pour cela que l’on use des vocables de « musulman·es modéré·es » pour désigner les musulman·es non extrémistes. Comme si le fait de nʼêtre « que » musulman·e induisait implicitement un dangereux excès.

Selon François Kraus, de l’entreprise Ifop à l’origine du sondage, celui-ci révèle à la fois « une intensification des pratiques religieuses » et « une sympathie croissante pour les courants radicaux de l’islam politique ». Une nouvelle fois, que signifie « islam politique » ? Par essence, toutes les religions sont politiques, et portent en elles le potentiel de devenir des idéologies d’État. Certes, il existe plusieurs théocraties islamiques, mais le catholicisme a fondé l’État du Vatican, et Israël se définit comme un État juif : l’existence d’une religion d’État n’est pas le propre de l’islam.

Par ailleurs, pourquoi amalgamer une religiosité revigorée avec ce que l’on suppose être une idéologie violente, comme s’il existait un continuum ?

Entre Dieu et Sébastien Lecornu

Un aspect du sondage en particulier a fait les gros titres : une majorité de musulman·es accorderaient davantage d’importance à l’islam qu’aux lois de la République. Certes. Mais quoi de surprenant ? C’est précisément ce qui caractérise la foi dans une entité supérieure : elle a vocation à surplomber tout ce qui relève de la vie terrestre. Quel·le croyant·e (et ce, quelle que soit sa religion) ne porte pas plus près de son cœur des règles énoncées par une entité divine qu’un régime ou des lois sur lesquelles nous – citoyen·nes – pouvons théoriquement agir en choisissant nos législateurs ?

Bien entendu, toute personne qui croit en Dieu lui accorde plus d’importance qu’à Sébastien Lecornu : est-ce un crime ? Le penser n’a rien d’illégal, et n’implique aucunement le non-respect des lois républicaines. Notre société place une telle distance avec la sphère spirituelle qu’elle ne semble plus capable d’admettre le fait que certain·es citoyen·nes placent leur foi dans un invisible qui anime chaque instant de leur vie. C’est le principe même d’une religion.

Pour parler de la foi musulmane, on convoque volontiers un imaginaire exotique.

La plupart des médias qui ont rendu public le sondage se sont concentrés sur le chiffre estimant que 46 % des Français·es musulman·es pensent que la « charia » devrait être appliquée. En réalité, un décryptage publié dans Mediapart révèle que le terme « charia » ne figure aucunement dans la question posée (qui évoque une « loi musulmane »). Et si l’on y regarde de plus près, « 15 % des musulmans vivant en France » estiment que la loi musulmane « doit être appliquée intégralement » et « 31 % » estiment que « la loi musulmane doit être appliquée en partie, [et que l’]on peut l’adapter aux règles du pays où on vit ». On est loin d’une volonté de renverser la sacro-sainte République pour y instaurer un régime islamique.

Le recours à une terminologie arabophone pour désigner les usages des personnes musulmanes – quand l’équivalent français non seulement existe, mais est celui qui a été utilisé pour les interviewer – témoigne de la volonté d’une mise à distance culturelle.

Pour parler de la foi musulmane, on convoque volontiers un imaginaire exotique derrière lequel chacun·e peut entrevoir une idéologie dangereuse quand, en réalité, on décrit un quotidien religieux banal. Par ce procédé, des personnes, bien que majoritairement socialisées en France, sont présentées comme une masse exogène aux rites aussi mystérieux qu’inquiétants.

Ce que l’on appelle la « charia »qui étymologiquement ne contient pas de charge négative – inclut également l’obligation de pratiquer l’aumône auprès des plus démuni·es ou l’interdiction de consommer de l’alcool ou des substances psychotropes, ce qui avec une autre grille de lecture (solidaire, morale, sanitaire…) pourrait être analysé d’une tout autre manière.

Suivre les rites religieux ne mène pas à la violence 

Mais loin de tout cela, ce sondage et le discours politique dominant nourrissent l’idée selon laquelle l’observance de rites religieux islamiques serait la voie logique vers un extrémisme violent. L’hostilité à l’activité religieuse musulmane est ainsi alimentée par des discours qui la placent dans un continuum dont l’aboutissement serait logiquement la violence terroriste.

Pourtant, bien des études sérieuses démontrent que la radicalisation violente est le fruit de trajectoires sociales, identitaires, politiques variées, et non d’un archétype religieux stable. En France, les travaux d’universitaires tels qu’Elyamine Settoul comme ceux du Royal United Services Institute au Royaume-Uni montrent que les parcours menant à la violence sont pluriels et que le « désengagement social, l’expérience subjective de marginalisation, la psychologie individuelle, l’environnement socio-économique, l’identification à un groupe, le ressentiment » comptent souvent davantage que la pratique religieuse.

Une étude de l’université Cornell, s’appuyant sur des données empiriques dans les pays à majorité musulmane, montre même qu’un investissement religieux plus intense (comme le jeûne observé pendant le ramadan) a un effet négatif sur les actes terroristes. D’ailleurs, en France, nombre des personnes impliquées dans des actes de terrorisme se réclamant de l’islam en France n’observaient pas de manière rigoriste les préceptes de l’islam (passé de dealers, consommation d’alcool…).

Et pourtant nos politiques ne cessent de pointer du doigt les actes des musulman·es en cherchant à décourager une pratique toujours plus stigmatisée.

Quoi que fassent les musulmans, c’est la suspicion qui règne. Et même l’absence de religiosité est suspecte.

Alors que les lois et arrêtés se succèdent pour restreindre la possibilité pour les musulman·es d’afficher leur religion tantôt au nom d’une laïcité dévoyée, tantôt au nom de la sécurité nationale ou de la lutte contre un prétendu « séparatisme », les musulman·es voient des habitudes initialement admises par la loi basculer dans l’illégalité.

Et logiquement, c’est l’exclusion qui crée la séparation, et non l’inverse. C’est parce qu’en 2004 la République a décidé de tordre le principe de laïcité, en imposant aux élèves une forme de neutralité (inédite pour des usagers et usagères du service public), interdisant le port de signes religieux, que des écoles musulmanes ont vu le jour en France. Ces écoles font d’ailleurs l’objet d’une surveillance extrême des pouvoirs publics que d’aucuns pourraient qualifier de véritable harcèlement administratif.

Car quoi que fassent les musulman·es, c’est la suspicion qui règne. Leur religiosité est nécessairement lue comme une volonté de s’affirmer contre le reste de leurs concitoyen·nes. Et même l’absence de religiosité est suspecte. Lorsque les musulman·es – ou personnes présumées tel·les – ne le sont pas visiblement, ils et elles sont accusé·es de mener une forme d’entrisme, allégation nourrie par le préjugé d’une duplicité intrinsèque à une catégorie de la population à laquelle on ne pourrait jamais se fier.

Ainsi quand, lors d’un débat télévisé sur TF1 face à Raphaël Glucksmann, Éric Zemmour s’en prend verbalement à une jeune participante de l’émission qu’il désigne comme « cette dame voilée avec son hidjab […] au service de la colonisation islamique » qui ferait « partie d’un projet de conquête », son interlocuteur ne questionne aucunement le fait que ces graves accusations ne se fondent que sur son apparence.

Et l’incapacité de percevoir les musulman·es comme étant des membres de la communauté nationale transpire de part et d’autre de l’échiquier politique. En effet, au lieu de relever le racisme décomplexé qui associe une femme avec un projet belliqueux et hostile à la France du simple fait de sa religion, Raphaël Glucksmann se contente de pérorer au sujet de l’« intégration » (comme si cette femme n’était pas française) et d’évoquer son expérience de l’islamisme… en Algérie ! Un pays avec lequel elle n’a jamais déclaré être liée.

Voiles « inacceptables » à l’Assemblée

La semaine précédente, c’est la photo d’un groupe de femmes et d’adolescentes assistant aux débats de l’Assemblée nationale qui avait enflammé le débat politique. Au lieu de saluer la démarche civique, l’attention de nombreuses voix d’extrême droite s’est fixée sur les foulards portés par une partie des jeunes filles. Amenant dans son sillage la présidente de l’Assemblée, Yaël Braun-Pivet, à dénoncer l’« inacceptable ». Sachant qu’aucune disposition n’interdisait à ces personnes de se présenter ainsi vêtues.

Que les visages de jeunes femmes qui n’avaient rien demandé soient ainsi exposés relève d’un sérieux mépris du respect de leurs individualités. Qu’une femme qui se présente pourtant comme attentive au sort des femmes participe à cet opprobre déshumanisant en dit long sur l’incapacité des politiques à percevoir les personnes musulmanes comme des êtres humains doués de sensibilité.

Une seule de ces personnalités s’est-elle interrogée quant au possible traumatisme vécu par ces femmes qui se sont vues ainsi vilipendées sans que personne songe à préserver leur anonymat ?

Étonnamment, jamais ni le racisme profondément ancré dans les discours publics ni la multiplication des violences islamophobes ne sont convoqués pour expliquer que les musulman·es puissent désirer chercher refuge dans une pratique communautaire auprès de laquelle ils et elles ne doivent pas sans cesse prouver qu’ils et elles en sont les dignes membres. En effet, comment s’étonner de la recherche d’un espace serein quand l’espace public se montre d’une telle violence ?

Rokhaya Diallo ; sur Mediapart