Un frontisme municipal modèle ?

Le Rassemblement national en quête de victoires dans le Pas-de-Calais

À la veille des élections municipales, le RN nourrit un appétit féroce pour le Pas-de-Calais et les Hauts-de-France. En faisant d’Hénin-Beaumont la vitrine d’un frontisme municipal modèle, le maire RN Steeve Briois, élu depuis 2014, doit surtout sa réussite à une communication agressive, une mise sous silence de ses oppositions politiques et des associations culturelles.

** **

Le 15 mai 2026, les élèves des écoles primaires d’Hénin-Beaumont pourront assister à la projection du film La soupe aux choux (Jean Girault, 1981). La comédie de Jean Girault, avec Jean Carmet et Louis de Funès, sera présentée en séance scolaire à quatorze heures, pour les écoles de la ville. On ne sait pas encore combien d’enseignants ont prévu d’emmener leurs jeunes élèves voir un film qui raconte l’histoire de deux hommes alcooliques se livrant à un concours de pets pour attirer les extraterrestres…

Steeve Briois, maire RN depuis 2014, se montre en tout cas extrêmement fier de la programmation du théâtre municipal de l’Escapade qui propose donc cette saison des hommages à Abba, France Gall, et Claude François, mais aussi des concerts de Daniel Guichard, Hélène Ségara et Sloane, entre deux soirées salsa, un spectacle de l’humoriste Jean-Luc Lemoine et une comédie avec Frédéric Bouraly, interprète de José dans Scènes de ménages. Le 30 novembre 2025, M. Briois écrivait ainsi avec satisfaction sur sa page Facebook : « À Hénin-Beaumont, notre culture est populaire, située en centre-ville et surtout ouverte le week-end pour le plus grand bonheur des habitants. »

Le message de Steeve Briois est un pied de nez à la vraie Escapade, cette association culturelle héninoise qui existe depuis trente-quatre ans et occupait l’ancienne Maison des Jeunes et de la Culture. Le 24 janvier 2025, l’association était sommée de rendre les clés du bâtiment municipal à un huissier envoyé par la municipalité RN. Celle-ci s’était toujours méfiée d’une association dont elle critiquait la programmation. En 2007, sur son blog, Steeve Briois dénonçait déjà les «  navets et la daube gauchiste de l’Escapade, haut lieu de l’inculture et de la propagande anti-raciste ». Le remplacement du président de l’association, qui avait su composer avec le RN, par une nouvelle équipe opposée aux ingérences du RN a provoqué la rupture. L’association s’est vue retirer ses subventions et a reçu un courrier recommandé remis par huissier exigeant qu’elle quitte le bâtiment de la rue de l’Abbaye. En quelques heures, les bénévoles de l’Escapade ont dû vider les locaux de tout le matériel qui leur appartenait : projecteurs, câbles, enceintes et pendrillons ont été repris par l’association, à qui la Communauté d’agglomération d’Hénin-Carvin a accordé un local de stockage. Dans la guerre culturelle engagée par le Rassemblement national, le parti d’extrême droite a remporté une manche.

À quelques mois des élections municipales des 15 et 22 mars 2026, le Rassemblement national nourrit de grandes ambitions dans le département du Pas-de-Calais où il ne dispose pour l’instant que de deux villes d’importance : Hénin-Beaumont, 26 000 habitants, conquise en 2014, et Bruay-la-Buissière, 22 000 habitants, conquise en 2020.

Comment le RN a conquis le Pas-de-Calais

Si le RN aborde les échéances municipales avec gourmandise, c’est que le parti nationaliste enregistre des scores impressionnants dans le département du Pas-de-Calais et dans la région des Hauts-de-France depuis plus d’une décennie.

La région Hauts-de-France aurait pu basculer à l’extrême droite en 2015 : alors que le Front national obtenait 18, 31 % des voix aux élections régionales du 14 mars 2010 et 18 élus dans le Nord-Pas-de-Calais, cinq ans plus tard, la liste menée par Marine Le Pen le 6 décembre 2015 obtient 40, 64 % des voix devant la liste de Xavier Bertrand à 24, 97 % et celle du socialiste Pierre de Saintignon à 18, 12 %, qui se désiste en faveur de Xavier Bertrand pour faire barrage à Marine Le Pen. Au soir du second tour, la liste du FN, montée à 42, 23 % des voix, obtient 54 conseillers régionaux. Le front républicain a été efficace, tout comme l’appel du quotidien régional La Voix du Nord, issu de la résistance, à ne pas voter pour l’extrême droite dont le programme et les idées sont jugées contraires aux valeurs portées par le journal.

Parallèlement, dans le Pas-de-Calais, le FN réussit à s’emparer de six cantons lors des élections départementales de 2015, faisant élire douze conseillers départementaux, dont trois adjoints et un collaborateur de Steeve Briois, élu maire d’Hénin-Beaumont un an plus tôt, qui avait dû renoncer à son mandat de conseiller régional pour se faire élire député européen en juin 2014.

Lors des élections législatives de 2017, le FN confirme l’hégémonie acquise dans le bassin minier du Pas-de-Calais et fait élire quatre députés, dont Marine Le Pen. Les quatre circonscriptions remportées par le Front national recouvrent cinq des six cantons conquis par le parti d’extrême droite en 2015, autour de Lens et Hénin-Beaumont, qui ont longtemps été des bastions du socialisme et du communisme municipal.

En 2022, ce sont six députés RN sur douze qui sont élus dans le Pas-de-Calais, puis dix députés sur douze en 2024 à l’occasion des élections législatives des 30 juin et 7 juillet 2024. En l’espace de sept ans, le FN, devenu RN, est passé de 135 137 voix au premier tour des législatives de 2017 à 346 995 voix au premier tour du scrutin législatif de 2024, soit une progression de plus de 200 000 voix dans le département. Quatre députés RN, dont Marine Le Pen, ont même été élus sans coup férir dès le premier tour. À l’échelle du département, le parti d’extrême droite a obtenu plus de 50 % des voix dès le premier tour des législatives de 2024.

Par ailleurs, le RN est parvenu à décrocher son premier siège de sénateur du Pas-de-Calais en 2023, en faisant élire Christopher Szczurek, auparavant adjoint au maire d’Hénin-Beaumont et conseiller départemental. Avec 557 voix de grands électeurs, Christopher Szczurek a obtenu bien plus de voix de grands électeurs que le nombre officiel d’élus RN que compte le département, signe d’un véritable ancrage du vote RN auprès des maires des communes rurales du département.

Si la force de la marque Rassemblement national permet au parti de Jordan Bardella d’obtenir d’importants succès électoraux lors des législatives, le RN entend désormais capitaliser sur ses parlementaires pour consolider ses positions : de fait, l’entrée en application de la loi du 14 février 2014 encadrant le cumul des mandats a eu pour effet de fragiliser les carrières politiques. C’est que « le cumul favorise la concentration du pouvoir entre un groupe relativement restreint d’élus dont le territoire est constitué en ‘fief’ […]. Le cumul permet de consolider le fief et de minimiser les risques de défaite électorale. Le cumul des mandats (cumul horizontal) favorise ainsi la réélection des sortants (cumul vertical), notamment quand ils sont maires […]. Le cas échéant, il favorise le retour sur scène, un mandat plus tard, des battus. […] Bien qu’entamées, ses ressources politiques ne sont pas pour autant réduites à zéro1 ».

Pour le RN, il est donc impératif de s’emparer de nouvelles villes qui lui permettront de gagner de nouveaux cantons, voire de s’emparer de plusieurs intercommunalités afin de se construire des fiefs comme le frontiste Steeve Briois a su le faire à Hénin-Beaumont. Les succès électoraux du RN dans le Pas-de-Calais et les Hauts-de-France ont permis au parti de se professionnaliser : les conseillers municipaux RN d’opposition sont devenus des conseillers régionaux et des assistants parlementaires, en d’autres termes des professionnels de la politique qui peuvent plus facilement sillonner leur territoire et utiliser le capital politique dont ils disposent pour leurs futures campagnes électorales.

Ainsi, Laurent Brice, adjoint au maire de Steeve Briois et conseiller régional, est assistant parlementaire de Bruno Bilde, député RN de Liévin ; Laurent Dassonville, un autre assistant parlementaire de Bruno Bilde, sera tête de liste RN à Méricourt ; Arnaud de Rigné, ex-directeur de service en mairie d’Hénin-Beaumont recruté par Steeve Briois est conseiller municipal de Carvin, tête de liste aux municipales et conseiller régional, mais aussi assistant parlementaire de Marine Le Pen. Les candidats du RN aux municipales de mars 2026 font campagne en s’affichant aux côtés de Jordan Bardella et de Marine Le Pen et promettent de reproduire partout les recettes mises en place à Hénin-Beaumont par Steeve Briois depuis 2014.

Hénin-Beaumont, la « vitrine » du RN

Les raisons du succès de Steeve Briois à Hénin-Beaumont doivent pourtant moins à un modèle frontiste municipal qu’il s’agirait de dupliquer qu’aux circonstances particulières qui ont conduit à l’élection de M. Briois en 2014. De fait, la victoire de l’extrême droite dans cette commune du bassin minier raconte d’abord l’histoire d’une terre ouvrière touchée par la désindustrialisation sur fond d’affaires politico-financières qui ont divisé et discrédité la gauche locale2. Les efforts d’Eugène Binaisse, ex-maire divers gauche de 2010 et 2014, pour redresser les finances de la ville n’ont pas suffi à empêcher le RN de l’emporter dès le premier tour, en mars 2014, avec plus de 6 000 voix et 50, 25 % des suffrages. Six ans plus tard, malgré un premier mandat marqué par d’incessantes polémiques, Steeve Briois est réélu haut la main en mars 2020 avec 5 750 voix et 74, 21 % des suffrages, contre 18, 22 % et 1 412 voix pour la liste Osons pour Hénin-Beaumont conduite par Marine Tondelier.

Steeve Briois et sa garde rapprochée s’efforcent de ne pas reproduire les erreurs des premiers maires frontistes élus à Vitrolles, Toulon, Orange et Marignane dans les années 1990 et d’apparaître comme de bons gestionnaires. Il en va de la crédibilité de Marine Le Pen, qui leur doit sa victoire aux législatives de 2017 et l’image « sociale » de candidate proche des ouvriers qu’elle a su se bâtir dans le bassin minier du Pas-de-Calais, dont une partie du RN, en quête de crédibilité auprès des milieux d’affaire, voudrait aujourd’hui se débarrasser.

Mais au fond, qu’est-ce que le frontisme municipal ? À Hénin-Beaumont, la recette du succès de Steeve Briois repose d’abord sur une communication bien rôdée et particulièrement agressive. Dès leur arrivée au pouvoir en 2014, les frontistes ont ainsi remplacé le magazine municipal bimestriel par un nouveau magazine municipal, mensuel, dirigé par l’omniprésent Bruno Bilde, jusqu’à son élection à la députation en 2017. Agréable à lire, le magazine municipal vante les réalisations de la majorité frontiste, mais se distingue des autres publications municipales par la violence de ses attaques contre l’opposition de gauche, dans la page des tribunes politiques, et par l’agressivité de ses encarts contre La Voix du Nord, accusée d’hostilité au RN.

Tribune après tribune, les opposants de gauche – Marine Tondelier en tête – sont accusés d’être « incompétents », « revanchards », « laxistes », « hystériques » et « islamo-gauchistes ». Les rares syndicalistes, notamment ceux de la section SUD, qui critiquent l’autoritarisme de la majorité RN, subissent le même traitement que l’opposition de gauche : menacés de suspension ou de révocation, nommément cités dans le magazine municipal ou des publications Facebook de Steeve Briois, ils sont accusés d’être des « incapables », des « fainéants » et des « gauchistes » qui mériteraient les sanctions dont ils sont l’objet.

En outre, les procès en diffamation se sont abattus sur les opposants de gauche, les syndicalistes et la presse, qui est assaillie de droits de réponse. Le 6 décembre dernier, La Voix du Nord expliquait en pages régionales en être arrivée au 161e droit de réponse exigé par M. Briois et ses proches depuis 2014. Bien que les opposants visés par ces procédures-bâillons aient quasiment toujours été relaxés, les procès intentés par Steeve Briois et ses proches à ses opposants locaux visent à dissuader toute critique, à faire peur aux employés municipaux et à décourager les opposants. Elles permettent aussi au RN de souder son électorat : dans le narratif frontiste, critiquer les mesures prises par le RN à Hénin-Beaumont, c’est mépriser les habitants.

Plus de onze ans après la victoire de Steeve Briois, cette communication agressive a porté ses fruits : les 6 000 électeurs de M. Briois lui sont restés fidèles et ont confirmé leur vote RN à toutes les élections locales ou nationales depuis 2014. Pour l’électorat frontiste, la ville « renaît », les journalistes cherchent la polémique et les opposants haïraient la ville.

Dans les faits, la gestion municipale frontiste n’est pas exempte d’idéologie : durant son premier mandat, Steeve Briois a publié un arrêté anti-mendicité visant les Roms – annulé par le Tribunal administratif de Lille suite à un recours de la Ligue des droits de l’Homme –, a installé fin 2015 une crèche de Noël dans l’Hôtel de ville – elle aussi annulée –, a fait voter en conseil municipal une « charte anti-migrants », débaptisé la maison de quartier Maurice Thorez et donné à une avenue le nom de Brigitte Bardot. Soucieux d’afficher des baisses d’impôts, les élus RN d’Hénin-Beaumont ont fait la chasse aux « charges de personnel » et confié à des entreprises privées la gestion du funérarium, de la crèche municipale et de la piscine.

Le frontisme municipal, tel qu’il se pratique à Hénin-Beaumont est un mélange d’idéologie libérale et de « producérisme3 » : le discours frontiste oppose toujours les Héninois et Beaumontois humbles et courageux aux « parasites » d’en bas (les migrants, les « racailles ») et aux parasites d’en haut, journalistes, artistes, comédiens ou militants de gauche dont les idées « laxistes » seraient hors-sol et en décalage avec la communauté locale soudée autour d’un maire soucieux d’ordre, de sécurité et de culture populaire. La gauche locale peine d’autant plus à combattre ce discours producériste qui apparaît séduisant pour les populations locales que même dans les villes de gauche voisines, comme Lens ou Liévin, des élus socialistes se sont peu à peu convertis à la vidéosurveillance, voire à l’armement de leur police municipale.

Plusieurs villes du bassin minier du Pas-de-Calais pourraient basculer à l’extrême droite en mars 2026. Lors du dernier conseil communautaire de l’agglomération, en décembre 2025, les élus RN ont en tout cas voté contre la subvention à l’Escapade et contre la subvention à la compagnie Franche Connexion, en résidence à Montigny-en-Gohelle dans une ancienne école primaire désaffectée devenue un centre culturel, « l’École buissonnière ».

Dans la bataille pour l’hégémonie culturelle qui se joue dans les terres ouvrières du Pas-de-Calais frappées par la désindustrialisation, des bénévoles, des syndicalistes, des artistes continuent encore de résister et s’efforcent de nous alerter : le frontisme municipal et ses passions mauvaises préfigure le sort qui pourrait être celui de la France en 2027.

  • 1. Bernard Dolez, « Le cumul des mandats, la professionnalisation des élus et la réforme territoriale », Revue française d’administration publique, 2015, vol. 4, n°156, 2015, p. 931-944.
  • 2. David Noël, « Hénin-Beaumont : le frontisme municipal décrypté », La Pensée, 2020, vol. 1, n°401, 2020, p. 92-103.
  • 3. Michel Feher, Producteurs et parasites. L’imaginaire si désirable du Rassemblement national, Paris, La Découverte, 2024.

David Noël ; janvier 2026

https://esprit.presse.fr/actualites/david-noel/un-frontism