Iouri Dmitriev

L’historien russe emprisonné pour avoir dénoncé la réécriture du passé par le Kremlin

Détenu dans un bagne de Mordovie, en Russie, ce spécialiste des crimes du stalinisme, âgé de 70 ans, est un des plus vieux prisonniers politiques du régime. Son crime ? Refuser d’accepter les falsifications de l’histoire que le Kremlin cherche à imposer à l’opinion.

Le pouvoir aura tout fait pour le briser, mais, à 70 ans, Iouri Dmitriev ne cède pas. Tout au contraire. Depuis mai 2022, l’historien des goulags soviétiques mène une vie de bagnard en Mordovie, à 500 kilomètres à l’est de Moscou, au cœur d’une austère région parsemée de lacs, de cours d’eau et d’établissements pénitentiaires hérités de la période soviétique. Emprisonné depuis 2016, il est l’un des détenus les plus âgés dans les prisons russes.

Pendant trente ans, il avait œuvré pour localiser les charniers témoignant des crimes de Staline, que le Kremlin cherche, à tout prix, à passer sous silence. Contre lui, le service fédéral de sécurité russe, le FSB, l’un des héritiers du KGB, est soupçonné d’avoir monté de toutes pièces un procès en pédocriminalité, à la fois pour le contraindre au silence et pour faire peur à tous ceux qui ne s’alignent pas sur la lecture officielle de l’histoire. Pour les défenseurs des droits humains, il est la victime d’un « procès de la honte », et les charges contre lui relèvent du kompromat, une vieille technique utilisée par l’appareil d’Etat pour salir la réputation d’un opposant.

Son transfèrement en Mordovie, en colonie à régime strict, a clos une longue série de rebondissements judiciaires orchestrés, de sa première arrestation, le 13 décembre 2016, au verdict final, le 27 décembre 2021. Inlassablement, pendant des mois, le vieil homme courbé mais résolu a enchaîné les audiences. Poursuivi officiellement pour violences sexuelles sur sa fille adoptive, M. Dmitriev avait été libéré sous conditions puis acquitté après un premier procès clos le 5 avril 2018, les magistrats eux-mêmes constatant l’insuffisance des charges retenues contre lui. Moins de trois mois plus tard, il était de nouveau incarcéré.

Au terme du deuxième procès, le 22 juillet 2020, il s’apprêtait à être libéré après avoir reçu une peine « clémente » de trois ans et demi, en partie purgée en détention préventive. Mais la machine judiciaire ne voulait pas le laisser en paix. Poursuivi pour une partie des accusations pour lesquelles il venait d’être innocenté, M. Dmitriev a été jugé une troisième fois, à huis clos. Sa condamnation finale à quinze ans de prison est l’une des plus lourdes parmi les prisonniers politiques russes (ils seraient entre 3 000 et plus de 4 600, selon les défenseurs des droits humains).

Définitif, le verdict de l’hiver 2021 intervient vingt-quatre heures avant que la Cour suprême de Moscou prononce la liquidation de Memorial, l’ONG russe pour laquelle M. Dmitriev travaillait, célébrée dans le monde entier pour ses travaux sur les répressions soviétiques. Coup sur coup, ces deux décisions judiciaires marquaient un durcissement du régime, accentuant l’étouffement de la société civile. Deux mois plus tard, le 24 février 2022, l’« opération militaire spéciale » contre l’Ukraine, décidée par le Kremlin, commençait.

M. Dmitriev a payé pour ses recherches sur l’ampleur des crimes staliniens, une page dont le Kremlin minimise l’importance pour ne pas nuire au discours officiel exaltant la grandeur de la Russie, héritière de l’URSS. Né orphelin, en 1956, à Petrozavodsk, capitale de la Carélie (une région frontalière de la Finlande), il est adopté par la famille d’un officier de l’Armée rouge en poste à Dresde, en Allemagne, et ne se voyait à l’origine aucune vocation d’historien, préférant envisager des études de médecine à Leningrad (le nom de Saint-Pétersbourg durant la période soviétique). Dans les années 1970, il vit de multiples petits emplois de mécanicien et d’ouvrier.

Fusillés de Sandarmokh

C’est à la fin des années 1980, à la faveur de l’ouverture politique de l’ère Gorbatchev, qu’il commence une carrière d’historien autodidacte en compilant des listes de victimes de la répression politique. Au fil de trois décennies de recherches au milieu des pins du nord de la Russie, dont la forêt de Sandarmokh, l’historien et ses collègues de Memorial ont trouvé les restes de milliers de victimes de la Grande Terreur, en 1937-1938. Iouri Dmitriev a dressé la liste de 12 189 personnes condamnées, dont 10 779 à mort. A Sandarmokh, l’historien a créé un lieu de mémoire. De génération en génération, les familles étaient nombreuses à le remercier d’avoir retrouvé la trace de leurs ancêtres fusillés.

Mais les héritiers du KGB, et à travers eux tous ceux qui exaltent la Grande Russie, veulent à tout prix cacher cette vérité. Face aux travaux scientifiques de Iouri Dmitriev et de l’ONG Memorial, ils cherchent à imposer une autre histoire. Ces morts, selon eux, ne seraient pas des victimes du stalinisme mais des soldats de l’Armée rouge tués par les Finlandais pendant l’occupation de la Carélie au début de la seconde guerre mondiale. Loué à l’étranger, l’« archéologue de la terreur » est bientôt accusé de collaborer avec l’Occident. Dès lors, tous les moyens sont bons, même les plus sordides, pour le réduire au silence.

Dans sa prison, M. Dmitriev résiste. « Quelle que soit la route que nous empruntons dans la vie, elle nous mène toujours du passé vers l’avenir », a-t-il écrit dans une lettre envoyée il y a quelques mois de sa cellule. « Nous pouvons – nous devons – laisser à nos descendants un monde meilleur que celui que nous avons reçu », maintient-il. Citant Antoine de Saint-Exupéry, « Français talentueux et intrépide », il renvoie ses geôliers à leurs responsabilités : « Les prisons, mon fils, forgent les ennemis. C’est l’incertitude de soi qui exécute et emprisonne. Celui qui rejette ses erreurs sur les autres est faible. »

Cette lettre, datée du 2 octobre 2025, a été envoyée pour la projection, à Paris, de L’Affaire Dmitriev. Ce documentaire poignant de la Néerlandaise Jessica Gorter, sorti en 2023, raconte le drame de l’historien et analyse comment le Kremlin façonne une version du passé pour entretenir une loyauté nostalgique envers le régime et, au-delà, justifier l’invasion de l’Ukraine. « Ce film ne se limite pas à Iouri. Il dénonce le mécanisme de distorsion et d’instrumentalisation de la notion de vérité par une institution uniquement soucieuse de sa propre survie », dénonce Mme Gorter.

La famille de M. Dmitriev, elle, s’inquiète avant tout pour la santé de ce dernier. Elle demande des analyses pour déterminer la gravité des maladies chroniques dont il souffre, suspectant un cancer – pour l’heure, il n’y a eu ni biopsie ni IRM. Deux fois par semaine, ses proches peuvent lui parler au téléphone. A l’autre bout du fil, le captif pose beaucoup de questions, mais il reste discret sur son quotidien. « Je suis vivant ! », esquive-t-il. Avec les nombreuses lettres reçues, ces conversations sont les seuls liens qu’il lui reste avec le monde extérieur. Régulièrement, l’administration pénitentiaire l’envoie en cellule disciplinaire. Les dernières fois, c’était pour s’être assis (et non couché) sur son lit et pour avoir mal fait les exercices physiques obligatoires. A cause de son état de santé, le vieil homme ne le pouvait pas.

Certes, aucune nouvelle poursuite ne pèse contre lui – l’administration russe est coutumière de cette pratique, qui a pour effet de prolonger l’incarcération. « Mais il n’y a plus aucun espoir de réduction de peine », regrette Irina Galkova, de Memorial. L’ONG, désormais installée hors de Russie, a classé M. Dmitriev dans sa longue liste de prisonniers politiques. « La procédure a traîné en longueur parce que les autorités ne s’attendaient pas à une telle résistance de sa part ni à un tel soutien en sa faveur. Y compris au sein du système judiciaire : au début, les juges, soucieux d’impartialité, l’ont acquitté. La sévérité de la peine finale s’explique par les préparatifs de guerre. En 2018, on espérait un acquittement, en 2020 une libération rapide. Fin 2021, il n’y avait plus d’espoir. »

L’honneur de l’historien a d’autant plus été mis à mal que la justice l’a poursuivi pour des soupçons de pédopornographie. Au tribunal, les procureurs ont montré des images présentées comme « pornographiques » de sa fille adoptive, alors âgée de 11 ans, récupérées sur son ordinateur. Ces photos étaient, selon la défense, destinées à l’organisme de protection des enfants chargé de suivre l’évolution de la fillette, handicapée ; une partie d’entre elles ont été publiées par les médias du Kremlin. « Une telle accusation conduit en prison, mais détruit aussi la réputation d’une personne et jette le doute sur son travail, s’insurge Mme Galkova. Le procès est à huis clos. Même un acquittement ne dissipe pas les soupçons. C’est une arme cruelle et puissante. »

Massacre de Katyn, version Staline

Face au système, M. Dmitriev savait qu’il menait un combat inégal. Car les charniers de Carélie ne sont qu’un des nombreux lieux où le Kremlin cherche à réécrire l’histoire. A Katyn (à 400 kilomètres à l’ouest de Moscou), au cœur de la forêt où la police soviétique avait exécuté plusieurs milliers d’officiers polonais au printemps 1940, le Kremlin a tout fait pour empêcher leur réhabilitation individuelle et interdire l’enquête sur les coupables. Cela permet d’entretenir le flou sur les responsabilités de l’Etat, que le dernier président de l’URSS, Mikhaïl Gorbatchev, avait pourtant reconnues en 1990. La majorité des Russes croit la version « officielle » , imposée par Staline au sortir de la guerre et reprise par Vladimir Poutine : les Allemands étaient responsables de la tuerie ; l’Armée rouge, elle, a envahi la Pologne pour la libérer. Tout comme ils se sont laissés convaincre par le Kremlin que l’armée russe, aujourd’hui, libère l’Ukraine du nazisme.

Dans l’archipel des Solovki, près du cercle polaire arctique, où un monastère-forteresse a servi de premier laboratoire du goulag, les historiens de Memorial se sont pareillement battus contre le révisionnisme latent. La terreur stalinienne y avait liquidé le meilleur de l’élite des années 1930 et créé un système d’incarcération étendu ensuite à toute la Russie. Mais le Kremlin d’aujourd’hui, héritier du système policier de l’URSS, veut oublier, et la réécriture du passé est même devenue l’une des trames de son travail sur les sociétés civiles.

Bien avant l’invasion de l’Ukraine, le Kremlin a sacralisé la victoire de l’Union soviétique contre Hitler, la chaotique sortie du communisme ayant, dans la population, créé une profonde nostalgie pour la prétendue « stabilité » de la vie à l’époque de l’URSS. En 2024, le Musée du goulag, à Moscou, a été fermé, tandis que grandissait la répression contre une prétendue cinquième colonne. Sur les écrans de télévision et sous les préaux des écoles, la propagande déroule son message : comme Staline, Vladimir Poutine combat le nazisme ; comme durant la seconde guerre mondiale, ceux qui s’opposent sont des traîtres.

De sa prison, M. Dmitriev avait, au début de son incarcération, poursuivi son travail avec Anatoli Razoumov, son ami et collègue, toujours en liberté. Au tribunal de Petrozavodsk, dans les couloirs et les escaliers situés entre la cellule du rez-de-chaussée et la salle d’audience à l’étage, les deux historiens échangeaient regards et informations. Carnet en main, M. Razoumov lisait ses notes. Entre deux policiers, M. Dmitriev écoutait. La scène symbolisait à elle seule leur opiniâtreté à lutter contre le système. « Lui en prison, moi en liberté, nous répertorions des informations sur les déportés et exécutés de la terreur stalinienne. Nous préparons un livre », confiait alors l’ami fidèle. Deux volumes sont parus, en 2020 et 2021. M. Razoumov en est convaincu : un jour, son collègue sera réhabilité. « Soyez forts », assure lui-même M. Dmitriev dans sa lettre du 2 octobre 2025, conclue par un « salut de détenu ». Il lui reste encore six ans à purger. Lorsqu’il sortira de prison, en 2032, Iouri Dmitriev aura 76 ans.

https://www.lemonde.fr/histoire/article/2026/01/28/iouri-dmitriev-l-his