L’écocide qui se défend
Le gouvernement et la FNSEA ont-ils décider de tout cramer ? Pomper toujours plus d’eau pour irriguer, alléger les contraintes sur les nitrates, tuer plus de loups : l’exécutif veut faire rentrer les tracteurs dans leurs fermes au prix du saccage des milieux de vie.
SébastienSébastien Lecornu connaît-il les « rivières volantes » ? Sans doute que non, et c’est regrettable. Car il saurait que les forêts fabriquent la pluie et que cette eau est essentielle à la sécurité alimentaire mondiale.
Elles permettent en effet d’arroser les champs, selon une récente recherche scientifique : jusqu’à 18 % de la production agricole dépendrait de l’eau évaporée des forêts. Et comme ces courants atmosphériques ignorent les frontières humaines, les zones agricoles de 155 pays bénéficient de précipitations que le monde se partage, écrivent les chercheuses et chercheurs.
On ne peut donc plus dire que la préservation des forêts mondiales ne relève que de la protection de la biodiversité. C’est aussi un enjeu de préservation des rendements agricoles.
Quel est le rapport avec l’annonce par Matignon, mardi 13 janvier, d’une loi d’urgence agricole d’ici à mars en conseil des ministres ? Ses objectifs affichés vont à l’inverse de ce que nous explique la recherche sur les liens vitaux unissant l’agriculture et son environnement.
Pour éteindre la colère agricole, le gouvernement veut notamment lever les contraintes sur la consommation d’eau, et « faire évoluer le cadre existant » sur les nitrates, y compris en étudiant la possibilité de dérogations. Or cette pollution est très majoritairement causée par l’azote épandu sous forme d’engrais dans les champs. Le dépassement de la quantité d’azote supportable par les écosystèmes est tellement catastrophique pour les biotopes qu’elle constitue l’une des six limites planétaires observées avec inquiétude par les scientifiques.
La France poursuivie
Plus de 70 % du territoire métropolitain est aujourd’hui classé en zone vulnérable aux nitrates, rappelle l’association Eau et rivières de Bretagne. Cette pollution est aussi endémique que dramatique en Bretagne, où elle est la cause du fléau des algues vertes, accusées d’avoir provoqué la mort d’un joggeur en 2016 – la Cour de cassation a annulé en janvier la responsabilité de l’État dans son décès. Mais elle ne concerne malheureusement pas que ce département martyr des pollutions agricoles.
La France a déjà été poursuivie trois fois par la Cour européenne de justice pour ne pas avoir respecté ses engagements à réduire la pollution de l’eau aux nitrates. Ce sont au moins 107 points de captage d’eau qui dépassent la teneur en nitrate autorisée. La directive européenne sur le sujet date pourtant de 1991. Le mur de Berlin venait tout juste de tomber. Autant dire que les carences françaises sur la question sont historiques et systémiques. Même si le cabinet d’Annie Genevard, la ministre de l’agriculture, assure ne pas vouloir encourager un recul environnemental, c’est bien le signal qu’envoie le chef du gouvernement.
La nature n’est pas un actif financier que l’on peut jouer au casino du clientélisme électoral.
Quant au sujet de l’eau, il n’est traité dans les annonces que par le prisme des besoins du secteur agricole. Pas d’augmentation de la redevance sur les pollutions diffuses, « libération » des projets hydrauliques « bloqués » localement, et prise en compte des « conséquences économiques » avant de répartir les volumes d’eau entre irrigation et protection des écosystèmes, a demandé mardi soir le premier ministre. Il faut « garantir la prise en compte réelle des contraintes agricoles », a-t-il insisté, et associer les agriculteurs à toutes les décisions en la matière.
Les tribunaux multiplient pourtant les décisions d’arrêt ou de réduction des mégabassines au nom de la protection des écosystèmes qui sert aussi à préserver la ressource en eau des habitant·es.
En appuyant les demandes des syndicats agricoles les plus rétrogrades, le gouvernement joue avec le feu. La nature n’est pas un actif financier que l’on peut jouer au casino du clientélisme électoral.
Dans les champs de Sainte-Soline, dans les Deux-Sèvres, en 2023, les manifestant·es scandaient « Nous sommes la nature qui se défend » face aux grenades mutilantes des gendarmes. À écouter Annie Genevard et Sébastien Lecornu, le mot d’ordre du gouvernement semble plutôt être : « Nous sommes l’écocide qui se défend. »
Cette attaque contre la santé des milieux de vie et de leurs habitant·es est aussi une faillite démocratique. Pour le chercheur Malcom Ferdinand, qui enquête sur les effets du chlordécone, ce pesticide toxique qui a contaminé la Martinique et la Guadeloupe, l’irréversibilité de cette pollution crée un nouvel impératif politique : « Si une poignée de personnes ont décidé d’utiliser un pesticide dans des terres et que ces pesticides se retrouvent dans mon corps, alors j’ai automatiquement le droit de participer à la décision de ce qui se passe dans cette plantation, explique-t-il. On ne peut pas non plus faire face à la pollution sans une forme de justice sociale. »
Quand il n’y aura plus d’eau à pomper pour irriguer les mégachamps de maïs de l’Hexagone, il n’y aura plus non plus de tracteurs ni de paysannes et paysans pour bloquer les routes.
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