
Claude Guéant brise la défense de Nicolas Sarkozy au procès des financements libyens
L’ex-bras droit de Nicolas Sarkozy a fait parvenir mardi à la cour d’appel de Paris une attestation ravageuse pour la défense de l’ancien président. Au centre des principales révélations de Claude Guéant : la situation judiciaire du terroriste libyen Abdallah Senoussi et la diplomatie de l’Élysée auprès du régime Kadhafi.
« Claude« Claude, voyez cela » : trois mots, trois mots seulement, viennent probablement de faire basculer le procès en appel des financements libyens. Claude Guéant, l’ancien bras droit de Nicolas Sarkozy au ministère de l’intérieur puis à l’Élysée entre 2002 et 2012, absent des débats du fait de son état de santé dégradé, a fait parvenir mardi 14 avril à la cour d’appel de Paris une attestation ravageuse pour la défense de l’ancien président de la République.
Dans ce document de trois pages, signé le 11 avril, Claude Guéant affirme que Nicolas Sarkozy lui a demandé de regarder le dossier de la situation pénale du numéro deux du régime libyen, Abdallah Senoussi. Ce dernier, à la fois chef des services de renseignements militaires et beau-frère du dictateur Mouammar Kadhafi, est devenu au fil des ans le personnage charnière du scandale libyen.
Il est, d’après l’accusation, non seulement au centre des négociations secrètes en 2005 autour d’un présumé financement occulte de la campagne présidentielle de 2007, mais aussi un condamné en France à la perpétuité pour terrorisme auquel l’équipe Sarkozy a promis, en contrepartie, d’améliorer sa situation judiciaire.
Nicolas Sarkozy a toujours démenti avoir été informé de quelque manière que ce soit des rencontres confidentielles de ses deux plus proches collaborateurs, Claude Guéant (en octobre 2005) puis Brice Hortefeux (en décembre 2005), avec Abdallah Senoussi, condamné en 1999 pour avoir organisé l’attentat contre l’avion de ligne DC-10 de la compagnie UTA (170 victimes).
Les rencontres ont eu lieu à chaque fois – c’est important – en présence de l’agent de corruption présumé Ziad Takieddine, dans le dos des autorités diplomatiques françaises. L’enquête a par ailleurs montré que les Libyens avaient, dans la foulée, entre janvier et novembre 2006, fait envoyer 6,5 millions d’euros dans le but de financer la campagne de 2007, selon le jugement de première instance qui a condamné Nicolas Sarkozy, Brice Hortefeux et Claude Guéant pour association de malfaiteurs.
De la même manière, Nicolas Sarkozy a également toujours démenti avoir demandé quoi que ce soit à ses deux plus proches lieutenants concernant le dossier judiciaire d’Abdallah Senoussi, empêché de voyager à cause du mandat d’arrêt international qui le visait.
Claude Guéant vient aujourd’hui fracturer profondément cette version des faits et son avocat, Philippe Bouchez El Ghozi, a fait vaciller à plusieurs reprises, mardi, la position de l’ancien président, à l’occasion d’une série de questions devant la cour d’appel.
Le cas Senoussi
Dans son attestation, Claude Guéant reconnaît d’abord une erreur : « C’est vrai que Ziad Takieddine était une personnalité spécialement “collante” […]. C’est vrai que j’aurais pu faire cesser plus tôt ses interventions concernant Senoussi. »
Puis il ajoute, désignant sans détour Nicolas Sarkozy : « Mais n’oublions pas pourquoi j’ai fait traîner la réponse. La demande d’examen de la situation de Senoussi vient de Kadhafi lui-même. Lors du dîner officiel à Tripoli en juillet 2007, après la libération des infirmières bulgares, Nicolas Sarkozy m’a fait appeler pour que Kadhafi répète devant moi la préoccupation qu’il venait de lui exprimer concernant Senoussi. Comme il le faisait souvent, Nicolas Sarkozy conclut en me disant : “Claude, voyez cela.” »
Interrogé par l’avocat de Claude Guéant, Nicolas Sarkozy a déclaré à la barre : « J’oppose le démenti le plus formel. […]. Je n’ai absolument pas le souvenir de cette scène en plein banquet. Je ne me vois pas dire dans un dîner officiel à Kadhafi : “Eh, dites donc, vous pouvez répéter ce que vous venez de me dire ?” »
« Cela veut dire que Claude Guéant ment ? », demande Me El Ghozi. « Ça veut dire qu’on n’a pas le même souvenir. Voilà, c’est mon souvenir, il est formel », louvoie Nicolas Sarkozy, ne résistant pas à une première pique contre son ancien bras droit : « Si M. Guéant est en état de parler, qu’il vienne devant la cour ! »
Pour sa défense, Nicolas Sarkozy pense que Claude Guéant confond la scène décrite à Tripoli en 2007 avec un voyage, en tant que ministre de l’intérieur, en 2005, déplacement durant lequel Mouammar Kadhafi lui a effectivement parlé de la situation pénale d’Abdallah Senoussi, comme il l’avait admis en garde à vue.
Le président de la cour, Olivier Géron, s’immisce dans l’interrogatoire et demande au prévenu s’il reconnaît donc avoir dit : « Claude, voyez cela » en 2005. Manifestement conscient du danger d’une réponse positive, Nicolas Sarkozy se reprend et l’assure : en fait, non, cette scène n’a jamais eu lieu.
Dans son attestation, Claude Guéant n’en reste pas là. Il écrit : « Pendant la période de 2007 à 2009, il m’a été donné d’informer le président de l’insistance des Libyens et de notre incapacité à leur répondre favorablement [sur le cas Senoussi – ndlr]. » Et il poursuit, au sujet de l’automne 2005 et de sa rencontre avec Abdallah Senoussi et Ziad Takieddine à Tripoli : « Dans le même registre, j’ajoute que j’ai toujours dit que je n’avais pas le souvenir d’avoir parlé à Nicolas Sarkozy de ma rencontre avec Senoussi. La seule chose dont je sois sûr est que je ne lui en ai pas rendu compte immédiatement. »
Son avocat, Philippe Bouchez El Ghozi, traduit le sous-entendu en pleine audience : « C’est donc qu’il a pu vous en informer après… » Nicolas Sarkozy s’agace : « On parle de choses sérieuses, là ! On ne va pas m’en parler six mois après en me disant : “Au fait, avec Takieddine, j’ai vu Senoussi.” » Claude Guéant, dans sa lettre à la cour, assure avoir fait traîner le dossier Senoussi « sans donner d’espoir » mais en laissant « les choses en suspens pour ne pas être trop brutal dans une relation des deux pays qui était récente et qui restait compliquée ».
L’enquête judiciaire a néanmoins montré que plusieurs diligences avaient été menées sur le cas Senoussi, entre l’automne 2005 et le 16 mai 2009, date à laquelle s’est même tenue à l’Élysée une réunion sur le sujet entre Claude Guéant et Ziad Takieddine. Ce dernier évoquait d’ailleurs dans un compte rendu de cette réunion les travaux d’un pénaliste de renom, Thierry Herzog, qui se trouve être l’avocat personnel de Nicolas Sarkozy ; l’ancien président l’a aussi présenté comme son « meilleur ami » sur procès-verbal.
Quant à la relation de Claude Guéant avec Ziad Takieddine, dont il était pourtant informé dès 2003, Nicolas Sarkozy dit avoir varié au fil du temps parce qu’il lui a fallu « un temps de digestion ». « J’ai trouvé certaines choses indigestes et encore, je suis très calme. »
Les voyages de Guéant à Tripoli
Mais ce n’est pas tout. Au cours du procès en appel, Nicolas Sarkozy a certifié à la barre n’avoir aucun lien avec les quatre voyages de Claude Guéant en Libye entre 2008 et 2010, ayant même eu un mot dur à l’endroit de sa doublure à l’Élysée : « Je ne me souviens pas des motifs [des voyages], je ne les ai pas demandés. Le rôle du secrétaire général n’est pas de multiplier les déplacements à l’étranger. »
Là encore, Claude Guéant contredit Nicolas Sarkozy dans son attestation, sur le fond comme sur la forme : « Nicolas Sarkozy était forcément au courant puisque pendant ces courts déplacements, j’étais absent du bureau […]. Bien sûr, ces déplacements se sont faits à la demande du président. »
La suite du courrier complique encore plus la donne pour Nicolas Sarkozy, puisque Claude Guéant explique avoir effectué ces déplacements pour honorer la coopération libyenne née de la visite de Kadhafi à Paris en décembre 2007, ainsi que pour « tenter de vendre des équipements de défense » à la Libye. Problème : Nicolas Sarkozy ne cesse d’affirmer que la relation franco-libyenne était quasiment inexistante après décembre 2007, pour ne pas dire le cadet de ses soucis.
Je n’ai jamais fait que servir de mon mieux le ministre puis le président, suivre ses instructions, et veiller à la mise en œuvre de sa politique.
Extrait de l’attestation de Claude Guéant
« Est-ce que vous vous souvenez maintenant avoir demandé ces voyages ? », attaque l’avocat de Claude Guéant à la barre. « Non, ce n’est pas comme cela que ça se passe à l’Élysée », répond Nicolas Sarkozy, qui renvoie vers la cellule diplomatique de la présidence, où, dit-il, « ils se répartissent le travail ». « Mais si vous voulez me faire dire que j’étais d’accord, j’étais parfaitement d’accord », précise-t-il, démentant ses propres paroles d’il y a quelques jours.
Sarkozy, les valises de Takieddine et « Mediapart »
Au sujet des valises de cash libyen que l’intermédiaire Ziad Takieddine s’était auto-accusé d’avoir livrées au ministère de l’intérieur entre novembre 2006 et janvier 2007 – d’abord auprès de l’agence Premières Lignes et de Mediapart en 2016, puis devant la police et les juges –, Nicolas Sarkozy a affirmé, mardi 14 avril, qu’il s’agissait en fait d’une manipulation de Mediapart.
Les déclarations de Takieddine convergeaient avec celles de l’ancien numéro deux du régime libyen, Abdallah Senoussi, qui avait été entendu en 2012 par la Cour pénale internationale (CPI).
Comme en première instance, Nicolas Sarkozy a accusé Mediapart d’avoir ourdi une sorte de machination, en présentant à Ziad Takieddine en amont les déclarations de Senoussi devant la CPI afin qu’il calque ses « aveux » sur celles-ci.
Rien n’est plus faux. Comme Mediapart a déjà eu l’occasion de le dire, la chronologie de la réalisation et de la diffusion de l’entretien de Ziad Takieddine est celle-ci :
- 18 octobre 2016. Le journaliste indépendant Nicolas Vescovacci rencontre Ziad Takieddine dans le cadre d’un projet de livre. Lors de cet entretien, Takieddine raconte pour la première fois une histoire de remises de valises de cash libyen à MM. Guéant et Sarkozy. À cette date, Mediapart n’est nullement informé des démarches de Nicolas Vescovacci.
- 7 novembre. Mediapart révèle le contenu de la déposition devant la CPI d’Abdallah Senoussi, qui évoque des versements d’espèces au profit de l’équipe Sarkozy dans la perspective de l’élection présidentielle de 2007. Ce témoignage date de 2012, mais il a été joint à la procédure seulement en juin 2016.
- 10 novembre. Nicolas Vescovacci contacte Mediapart pour faire part des confidences de Takieddine du 18 octobre qui correspondent exactement à ce que Senoussi a déclaré : mêmes montants, mêmes destinataires et même intermédiaire.
- 12 novembre. Les équipes de l’agence Premières Lignes, pour laquelle travaille alors Nicolas Vescovacci, convainquent Ziad Takieddine d’enregistrer son témoignage face caméra. Mediapart est absent de l’entretien.
- 15 novembre. Le témoignage de Takieddine est diffusé sur Mediapart. Dans la boîte noire de l’article, nous détaillions déjà toute la chronologie de cet entretien.
- 16 novembre. Ziad Takieddine est placé en garde à vue au siège de la police anticorruption.
- 7 décembre. Il est mis en examen pour la première fois dans l’affaire libyenne.
- 6 octobre 2020. Devant les juges d’instruction, Nicolas Sarkozy estime impossible l’une des remises de cash supposées, que Ziad Takieddine date au 27 janvier 2007. « Concernant les agendas, tout ce qui peut contribuer à la manifestation de la vérité, je peux tout vous fournir », assure-t-il.
- 10 novembre 2020. Sur demande des juges, l’avocat de Nicolas Sarkozy affirme finalement que son client « n’a malheureusement pas été en mesure de retrouver ces agendas ».
De manière générale, Claude Guéant revendique dans son attestation, « pesée et réfléchie » d’après son avocat, une « totale loyauté » et un « engagement sans faille » sous l’autorité et pour le compte de Nicolas Sarkozy : « Tout au long de ma collaboration avec Nicolas Sarkozy, je n’ai jamais été guidé par un intérêt personnel […]. Je n’ai jamais fait que servir de mon mieux le ministre puis le président, suivre ses instructions, et veiller à la mise en œuvre de sa politique. » Une façon de répondre aux déclarations de Nicolas Sarkozy, qui a sacrifié son ancien numéro deux, en mettant en cause de manière à peine voilée sa probité.
« Quel est l’élément nouveau qui vous permet de dire cela alors que vous déclariez que Claude Guéant était un “homme honnête” en première instance ? », lui demande Me El Ghozi. Nicolas Sarkozy se lance dans une longue réponse : « Claude Guéant avait une réputation de janséniste, travaillant tout le temps, qu’on ne voyait dans aucune mondanité. C’est le Claude Guéant que j’ai connu pendant dix ans. Ce n’est même pas qu’il était honnête, c’est qu’il était rigide. Il a tenu la maison, comme on dit, au ministère de l’intérieur et à l’Élysée. Mais j’ai été stupéfait quand j’ai appris un certain nombre d’éléments, qui ne sont pas liés au financement de ma campagne. »
Nicolas Sarkozy explique son apparent revirement non pas par une stratégie de défense incendiaire, mais par les questions posées « brutalement » par le président de la cour, avant de se reprendre, bafouillant, s’excusant d’avoir utilisé cet adverbe auprès du magistrat qui l’écoute, impassible. Quelques minutes après, il paraît presque aux abois, tentant de se raccrocher aux questions posées au cours des précédentes audiences par… l’avocat général, Damien Brunet, qui représente l’accusation et auprès duquel il semble presque chercher un regard approbateur.
L’ancien président de la République croit devoir préciser : « Ne voyez pas une décharge de ma part sur qui que ce soit. Ce n’est pas mon caractère. C’est difficile de dire cela pour moi parce que cela veut dire que je me suis trompé. Le pouvoir fait peser une telle pression. Certains ont pu disjoncter. Cela me coûte humainement. »
Nicolas Sarkozy assure n’avoir pas supporté sa condamnation en première instance. « L’association de malfaiteurs, là, c’est trop pour moi. Il y a des limites ! » Puis, un peu après : « Vous croyez que quand je suis entré à la prison de la Santé, je n’avais que des sentiments grandioses au sujet de mes amis qui ont rencontré Senoussi ? »