Impuissants, une maire et ses adjoints démissionnent
C’est un fait rare : cinq élus d’Étrechet (Indre) ont démissionné pour protester contre l’implantation d’un data center de Google sur d’anciens champs agricoles de leur commune. Ce dossier « avance sans que la commune la plus directement concernée ne dispose d’aucun moyen réel d’en infléchir le cours, ni d’en garantir la transparence », indiquent les élus dans une lettre ouverte du 14 septembre annonçant leur démission. Le lendemain, la maire (sans étiquette) Florence Laurent quittait à son tour ses fonctions. Tous dénoncent « un manque de transparence » autour d’un projet qu’ils jugent « démesuré ».
Situé à une dizaine de kilomètres au sud-est de Châteauroux, Étrechet compte à peine 1 000 habitants. Sa zone d’activité d’Ozans doit accueillir un data center développé par Google, son premier site directement exploité en France. Le projet est porté par sa filiale Tricolore Computing, pour un investissement annoncé de 58,5 millions d’euros pour l’acquisition du foncier.
Malgré ses inquiétudes, la marge de manœuvre de la municipalité d’Étrechet reste limitée. Son conseil municipal ne peut émettre qu’un avis consultatif sur le projet depuis le transfert de la compétence en matière d’urbanisme à Châteauroux Métropole en 2020. La commune d’Étrechet ne dispose donc plus de son propre plan local d’urbanisme. Une circonstance vécue par les élus comme « une dépossession complète », rapporte Marie-Pierre Chabenat-Canals, adjointe à la maire d’Étrechet démissionnaire. Rien ne semble pouvoir entraver la construction de ces bâtiments hébergeant des milliers de serveurs. La prochaine étape : la Commission nationale du débat public (CNDP), dont la vocation n’est ni de produire des avis techniques, ni des avis contraignants.
« On essaye de nous faire croire à un miracle économique et financier »
Parmi les nombreux projets de data centers actuellement développés en France — voir les cartographies réalisées par Le Nuage était sous nos pieds et Hubblo —, celui de Châteauroux figure parmi les plus importants. Selon les informations communiquées jusqu’ici, il pourrait nécessiter à terme plus de 500 mégawatts de puissance électrique. Ce qui correspond à la puissance maximale d’un réacteur nucléaire classique. Ce data center, dit « hyperscale » du fait de sa grande taille et par la nature des données hébergées, s’étendrait sur environ 212 hectares, soit l’équivalent de près de 300 terrains de football.
Le projet est soutenu par Châteauroux Métropole et son président, également maire de Châteauroux, Gil Avérous (Les Républicains). Ce dernier promet à terme 1 500 emplois pérennes et des retombées en termes de fiscalité.
« On essaye de nous faire croire à un miracle économique et financier qui ferait que si on n’adhère pas à ce projet on est responsable de la mort du territoire », dénonce Marie-Pierre Chabenat-Canals, pour qui l’ampleur du projet du data center soulève pourtant de nombreuses inquiétudes environnementales.
Elle s’interroge ainsi sur les quantités d’eau nécessaires à l’exploitation du site, alors que l’Indre connaît régulièrement des situations de déficit hydrique. Et pointe les incertitudes autour de la « chaleur fatale », c’est-à-dire l’énergie thermique produite en continu par les serveurs informatiques, et de son éventuel effet sur les îlots de chaleur. Une étude de mars 2026 pointe que les centres de données pour l’intelligence artificielle réchauffent la température de 2 °C en moyenne dans un rayon potentiel de 7 km.
L’élue s’inquiète aussi des risques liés aux PFAS, des polluants éternels qui pourraient être présents dans certains fluides utilisés pour le refroidissement des équipements. « Notre commune porte donc tous ses risques et ses nuisances directes, sans aucune retombée économique », explique-t-elle. L’élue démissionnaire réclame par ailleurs des contre-expertises aux études environnementales commandées dans le cadre du projet et questionne leur indépendance. « Sur les 8 études d’impact engagées, 7 sont commandées par les porteurs de projets eux-mêmes », résume-t-elle.
Soutien d’Emmanuel Macron
La situation pourrait encore évoluer si le data center est qualifié de projet d’intérêt national majeur. La compétence sera transférée à l’État via la sous-préfète, Nadine Chaïb, chargée du dossier, nommée en juin 2025. Le classement du projet parmi les projets industriels stratégiques soutenus par l’État alimente cette crainte chez les élus. En février 2025, Emmanuel Macron avait annoncé une liste de 35 projets de data centers « prêts à l’emploi » dans le cadre du développement de l’intelligence artificielle en France, dont celui de Châteauroux.
Face aux inquiétudes suscitées par le projet, Gil Avérous a entamé une tournée des conseils municipaux de l’agglomération afin de présenter aux élus le calendrier des consultations publiques qui doivent débuter en novembre, sous l’égide de la CNDP, dans les neuf communes concernées par les infrastructures nécessaires au raccordement du data center. « Lorsque je lui ai demandé si la tenue d’un référendum local majoritairement défavorable au projet serait malgré tout prise en compte, il m’a répondu deux fois “non” », rapporte Marie-Pierre Chabenat-Canals.
Contacté par Reporterre, Gil Avérous défend sa position, et balaie les arguments liés aux consommations énergétiques : « Je ne suis pas technicien et ne suis pas non plus le porte-parole de Google. » Quant à Google, son service communication nous a répondu que l’entreprise ne « commente pas les décisions politiques et ne commentera pas celle-ci ».
Avec leur démission, les élus entendent « susciter un élan pour que d’autres élus se mobilisent », écrivent-ils. En juin, plus de 250 personnes s’étaient rassemblées à Châteauroux pour protester contre le projet, dénonçant notamment ses conséquences environnementales et le manque d’informations communiquées aux habitants. Le collectif opposé au projet, Ozans dire non, annonce une nouvelle mobilisation le 17 octobre.
Reporterre
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