En Martinique

Un retraité « ivre d’images de chaînes d’info » a été condamné pour avoir félicité le tireur de Trappes

Un homme de 63 ans a été condamné pour apologie de terrorisme à douze mois de prison, dont huit ferme, après avoir salué l’action du terroriste de Trappes. « Si je n’avais pas passé autant de temps devant la télé et sur les réseaux sociaux, je n’aurais jamais écrit ça », déclare-t-il à « Mediapart ».

Quelques heures à peine après l’attentat de Trappes, Patrick M. ouvre son compte Facebook et déverse sa haine. « Il faudrait plus de Kevin ! », poste ce retraité de 63 ans, installé en Martinique depuis 2012. « C’est bien le grand nettoyage va commencer », ajoute-t-il, en guise de commentaire, en référence à la tuerie commise vendredi 23 octobre à Trappes et La Verrière (Yvelines).

À l’aide d’un pistolet-mitrailleur, Kevin T. a tué Pengo Bossio Wangi, 26 ans, et a blessé grièvement cinq personnes, dont une fille de 11 ans criblée de balles. Il a visé pas moins de seize personnes, tiré plus de 128 balles et comptait faire un plus grand carnage. Les victimes sont toutes noires ou « arabes », car il en avait « marre d’eux » et souhaitait « venger les commerçants » dont les magasins ont été pillés lors des manifestations du 17 octobre. « Je supporte plus d’être envahi et de rien faire contre ça », écrivait-il aussi, selon nos révélations.

Patrick M., ancien commercial de La Poste, en avait lui aussi « marre des casseurs » et n’a pas hésité à féliciter le tireur en appelant à la vengeance.

Extrait des écrits postés sur Facebook par Patrick M. © Document Mediapart

Rapidement, ses écrits sont repérés et suscitent un vif émoi sur l’île. Son identité circule sur les réseaux sociaux et des habitant·es se réunissent devant son lieu de résidence à Sainte-Luce. Ils et elles dénoncent une incitation à la haine raciste et un appel à commettre un acte terroriste, et demandent justice.

La maire de la commune saisit le procureur de la République et, dès le lendemain, Patrick M. est placé en garde à vue, puis jugé en comparution immédiate lundi 26 octobre. « Je regrette complètement mon geste. Je ne comprends pas ma vie, j’ai foutu tout en l’air pour des conneries », se contente d’expliquer le prévenu au tribunal. Lors de son procès, il nie être raciste, se dit éloigné du Rassemblement national (RN) et affirme « combattre les deux extrêmes ».

Il est condamné pour apologie du terrorisme à douze mois de prison, dont huit mois ferme, à une interdiction de séjour en Martinique pendant trois ans, à un suivi socio-judiciaire de même durée et à dix ans de privation de ses droits civiques. Le tribunal a également accordé 1 000 euros de dommages et intérêts à chacune des trois associations constituées parties civiles. Une peine lourde saluée par ces dernières.

Qu’est-ce qui pouvait motiver une telle haine ? Interrogé en garde à vue, le retraité, « très angoissé » et « en dépression », explique avoir voulu faire référence aux « casseurs et aux pilleurs » du 17 octobre dans l’Hexagone. « J’ai mis ça dans le but que les gens se défendent contre les casseurs, peut-on lire sur son procès-verbal. Quand j’ai vu en métropole les commerçants qui se faisaient piller leurs commerces et taper dessus, ça m’a énervé et je sentais que ça allait arriver ici. »

Le même refrain que celui entonné depuis des semaines sur les chaînes d’information en continu. Sans compter les innombrables propos haineux tenus par des responsables politiques depuis le 17 octobre.

Comme ceux de Jordan Bardella fustigeant, sur CNews, « l’ensemble des hordes de sauvages dans les banlieues » et « la France des wallah qui n’est mue que par un sentiment de haine et par un sentiment de revanche ». Comme ceux d’Éric Zemmour, invité en majesté le 18 octobre sur LCI, CNews et BFMTV pour vanter la théorie complotiste du « grand remplacement » et dénoncer « une horde de barbares maghrébins et africains qui rentrent dans les villes ».

Mais aussi après l’attentat, et alors que plusieurs blessé·es graves sont toujours hospitalisé·es. « 95 % des Français savent pertinemment qui, dans l’espace public, constitue une menace. Les commerçants savent pertinemment qui sont ceux qui vont venir les piller, qui sont ceux qui vont venir les violenter », lançait encore le député RN Julien Odoul lundi 26 octobre au soir sur BFMTV. « Le maire de Trappes, c’est un homme qui fait entrer l’islamisme dans la République », lâchait Erik Tegnér, président de la revue d’extrême droite Frontières, sur CNews mardi 27 octobre au soir. « Lors des violences du 17 [l’hebdomadaire écrit 18 – ndlr] octobre, la surreprésentation de jeunes issus de l’immigration était patente. Selon le mot de Péguy, il faut “voir ce que l’on voit” », déclare Édouard Philippe dans une interview à paraître jeudi 29 octobre dans Le Point.

Accro aux chaînes d’info

« Ces discours de haine ont résonné dans sa tête, estime Camille Célénice, l’avocat de Patrick M. C’est un pauvre gars, au casier vierge, qui a été influencé par tout ce qu’il a vu à la télé, par le climat politique actuel et les discours de l’extrême droite. »

Son client, de plus en plus « révolté », passait du temps à regarder en boucle les chaînes d’information en continu et à faire défiler des posts sur son compte Facebook, seul réseau social qu’il utilise « tous les jours ». En garde à vue encore, il expliquait être « effrayé » par ce qu’il voyait de la France et en colère « d’entendre les gens se plaindre ».

« J’étais ivre d’images de chaînes d’info et de violences, témoigne Patrick M. auprès de Mediapart. Cela m’a débordé, m’a fait peur et m’a rendu fou. » S’il dément encore la portée raciste de ses écrits, le retraité explique avoir été accro « à la télé » et « aux réseaux sociaux ». « Je n’arrêtais pas de voir toutes les images de violences, notamment depuis le 17 octobre. Je pensais que les gens allaient se réveiller et allaient arrêter de dire “La police tue”, justifie-t-il. Je suis incapable de l’expliquer, mais je suis parti dans un délire en me disant qu’à force, les gens allaient se rendre compte. »

En les incitant à tuer des personnes racisées, immigrées ou musulmanes ? « Je suis incapable de dire pourquoi j’ai laissé ce commentaire. Je n’avais même pas vu le détail de l’attentat. Je pensais que c’était une vengeance contre des casseurs, une riposte à la violence en général », se défend Patrick M., qui doit désormais quitter la Martinique sur-le-champ et a l’interdiction d’utiliser ses réseaux sociaux pour une durée de six mois. « Si je n’avais pas passé autant de temps devant la télé et sur les réseaux sociaux, je n’aurais jamais écrit ça », insiste-t-il, sans plus de détails.

Les victimes ont été visées parce qu’elles étaient noires ou arabes. Quand il félicite Kevin, il félicite aussi son idéologie raciste. Sylvette Romer, avocate de parties civiles

« On a quelqu’un qui a été assez perméable aux tensions récentes survenues en France, mais cela ne justifie rien », nuance le procureur de Fort-de-France, Yann Le Bris, sollicité par Mediapart. « Je pense qu’on est tous responsables de nos propres actes », appuie Me Sylvette Romer, qui défendait deux parties civiles, le Comité national pour les réparations et l’Association de défense des droits des immigrés vivant en Martinique (Assoka).

L’avocate est satisfaite de la peine mais regrette que la provocation à la haine raciale ait été écartée par le tribunal : « À Trappes, les victimes ont été visées parce qu’elles étaient noires ou arabes. Quand il félicite Kevin, il félicite aussi son idéologie raciste », estime-t-elle. « À la lecture des mots employés par ce monsieur, il n’y avait pas de victimes identifiées. Il en appelait à ce que d’autres personnes commettent les mêmes faits. C’est notre humanité à tous qui a été touchée », justifie quant à lui le procureur.

Quoi qu’il en soit, Me Sylvette Romer craint que « les discours de haine puissent faire leur chemin et incitent de plus en plus d’individus à passer à l’acte ». L’avocate déplore le comportement de ces « gens derrière leur télé ou leur clavier qui se sentent autorisés à provoquer à la haine » et de « ces médias ou ces politiques qui relaient si facilement des discours racistes sous couvert de liberté d’expression ».

D’ailleurs, Patrick M. n’est pas le seul. Mardi 27 octobre, un homme de 59 ans a été condamné pour avoir fait l’apologie de l’attentat raciste à huit mois de prison avec sursis probatoire (et obligation de soin en addictologie), rapporte Le Parisien. « Mais c’est que le début les gauchistes, vous n’avez aucune idée de comment les français vont vous dégager. 1/2 de Marine », avait posté cet habitant d’Argenteuil sur Facebook. « Merci beaucoup Kevin », avait ajouté ce partisan du RN et de l’UDR. Lui aussi a reconnu « regarder abondamment les chaînes d’information en continu ».

Le même jour, le parquet de Paris a annoncé ouvrir une enquête pour provocation à la haine raciale. Dans un salon de discussion sur le réseau social X, plusieurs personnes parlaient de la France comme d’un « pays des bougnoules » et annonçaient vouloir « reconquérir le territoire » en commençant par « franciser et annuler l’islamisation » d’un « petit quartier », préconisant « empoisonnement, mitraillage, sulfatage ». Dans d’autres extraits, certains disaient vouloir « tuer beaucoup de monde » et « profiter des prières de rue » : « L’heure est à l’action face à la violence des islamo-collabos-antifas. »

« Appel au meurtre, incitation à la haine raciale, propos racistes : je saisis immédiatement la procureure de la République de Paris », avait annoncé ce week-end sur X le député La France insoumise (LFI) Thomas Portes, avant que le parquet ne se saisisse.

Dimanche 25 octobre, c’est un habitant d’Évry de 64 ans qui a été placé en garde à vue après un signalement sur la plateforme Pharos du ministère de l’intérieur. Sur le réseau social TikTok, il a commenté une publication à propos du tireur Kevin T. en le qualifiant de « héros ».

Mediapart