
« Les parents ne peuvent pas être les supplétifs de l’école »
En insistant sur la nécessaire implication des parents dans les apprentissages de leurs enfants comme réponse aux mauvais résultats Pisa, on prend le risque de renforcer les inégalités sociales et de masquer les difficultés profondes de l’école aujourd’hui, estime le sociologue Pierre Périer.
La publication des résultats Pisa 2025, le 8 septembre 2026, a donné lieu à une exposition inattendue du rôle des parents comme l’une des raisons de la faiblesse des résultats des élèves français·es.
« La chute du soutien familial est assez colossale », a ainsi déclaré Éric Charbonnier, analyste à l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), auprès de Libération, pour décrire cet élément de l’étude internationale : seulement 34 % des élèves de 15 ans disent discuter au moins une fois par semaine des problèmes rencontrés à l’école, quand 63 % indiquent que leurs parents leur demandent chaque semaine ce qu’ils ont fait à l’école (dix points de moins qu’en 2022).
Immédiatement, le ministre de l’éducation nationale en a fait un des piliers, avec les téléphones portables et les réseaux sociaux, de son argumentaire pour expliquer les difficultés des élèves en français et en mathématiques, et a annoncé deux mesures, sans plus de précisions sur leur mise en œuvre. D’abord la mise à disposition de tous les parents et des élèves, « de manière synthétique et claire », « des objectifs d’apprentissage de l’année issus de la refonte des programmes et partagés avec les professeurs ». Puis l’envoi aux parents, avant chaque période de vacances scolaires, de « listes de lecture adaptées à chaque niveau ».
La recherche sur le sujet est pourtant assez claire : plus on fait peser sur les parents les conditions de la réussite scolaire de leurs enfants, plus on prend le risque d’accroître les inégalités. Pierre Périer, sociologue et professeur en sciences de l’éducation à l’université Rennes II, auteur notamment de l’ouvrage Des parents invisibles. L’école face à la précarité familiale (PUF, 2019), décrypte ce « faux procès en démission » fait aux parents.
« Mediapart » : Comment avez-vous compris et interprété les résultats Pisa sur le rôle des parents ?
Pierre Périer : L’évaluation Pisa, malgré le rendu assez bruyant qu’en a fait la sphère politique et médiatique, dit finalement peu de choses sur le sujet : un seul chapitre sur le fait que les parents seraient moins demandeurs d’informations auprès de leur enfant sur sa scolarité. Et surtout, il y a pour moi un oubli important : on ne précise jamais que les familles utilisent désormais Pronote, qui les informe jour après jour, de manière précise et régulière, sur la scolarité de leur enfant. C’est un usage qui s’est considérablement développé, en particulier depuis le covid. Je ne dis pas qu’il faut s’en satisfaire, mais c’est un véritable angle mort de cette enquête.
Avec en tête cet angle mort, comment appréciez-vous la réaction politique qui a suivi ces résultats, le ministre lui-même appelant les parents à réagir et proposant des mesures dès le retour des vacances de la Toussaint ?
Premièrement, je m’inscris en faux contre ce procès en démission des parents. De mon point de vue, l’école se défausse et omet complètement sa propre responsabilité dans la production, la reproduction même, pourrait-on dire, de ces résultats moyens, voire médiocres des élèves – même si nous restons dans la moyenne européenne : il ne s’agit pas d’un effondrement français, comme on l’entend partout. Deuxième remarque, la recherche est catégorique sur le fait que l’externalisation du travail scolaire est un facteur d’aggravation des inégalités. Plus vous confiez la responsabilité des apprentissages à des acteurs en dehors de l’école, plus vous creusez les inégalités entre élèves.
Dès lors, il faut plutôt se poser la question des conditions d’enseignement, de l’efficacité et de l’équité des pratiques enseignantes, de la formation des professeurs. On peut prendre pour indicateur celui de la taille des classes. Par rapport à la moyenne des pays de l’OCDE, la France est encore au-dessus, significativement au collège, de cinq élèves environ. L’enquête Pisa formule ce constat que les élèves français ont du mal à persévérer parce qu’ils ne perçoivent pas assez de soutien des enseignants, qui ont du mal à aider chaque élève face à des difficultés d’apprentissage. Politiquement, on pourrait donc en déduire que si les élèves ont du mal à absorber les apprentissages en classe, c’est parce qu’ils n’ont pas l’accompagnement souhaité dans les établissements. Or c’est un autre angle mort du discours ministériel ou politique, au sens large.
On peut parler de ce qui se passe en classe, cependant, vous établissez vous-même dans vos ouvrages un lien entre la réussite scolaire des enfants et l’accompagnement des parents à la maison.
Bien sûr qu’il y a un lien. Mais je ne crois pas que la bonne formule soit d’attendre des parents qu’ils compensent ce qui n’a pas été acquis à l’école. Le rôle des parents ne doit pas être celui de supplétifs de l’Éducation nationale. C’est pourtant l’attente implicite de l’école, et celle plus ouvertement formulée par le ministre aujourd’hui. Le risque est alors de renforcer les inégalités. Tous les parents n’ont pas les ressources, n’ont pas les méthodes, n’ont pas la compréhension des attendus, des finalités, des exercices du travail scolaire qu’on demande à leurs enfants de faire à la maison.
En revanche, ce que les parents peuvent contribuer à développer, c’est une appétence pour les savoirs, la curiosité, que ce soit par la lecture, par des jeux de société, par des activités, disons éducatives pour aller vite, une valorisation de l’école. D’ailleurs, contrairement à ce que l’on entend aussi beaucoup, cette valorisation est particulièrement forte dans les familles populaires, au sein des familles les plus démunies. Mais le problème, le plus important selon moi, c’est lorsque s’érode le sens même de l’école.
Est-ce qu’il s’érode en raison des conditions d’apprentissage mais aussi des perspectives qu’offre l’Éducation nationale ? Il y a par exemple une grande frustration face à la complexité, voire à l’absence, des débouchés post-bac, symbolisée par l’outil de sélection qu’est devenu Parcoursup.
Parcoursup évidemment va être mal vécu parce qu’il s’agit du premier vrai coup d’arrêt au projet qu’avaient pu se donner les élèves comme leurs familles, tout au long de la scolarité. Les élèves puis les étudiants découvrent que ce qu’ils avaient ambitionné ne pourra pas se réaliser. On peut parler là d’inégalités différées, et elles sont la source d’un désenchantement, et d’un déclassement pendant et à la sortie des études supérieures, avec des étudiants qui finissent dans une ornière, voire une impasse pour un certain nombre d’entre eux.
Certaines familles sont encore capables de faire pression, elles ont des ressources ainsi que le sens du « placement scolaire ». Et plus le système est concurrentiel, plus il alimente ces stratégies d’une partie des parents au détriment des autres qui, effectivement, n’ont pas ces atouts et compétences pour soutenir la scolarité de leur enfant. Pourtant, les familles dans leur ensemble, y compris les plus populaires, souhaitent que leur enfant « pousse ses études », aille le plus loin possible, fasse ce qui l’intéresse.
Donc je ne crois pas du tout que les familles se détournent de l’école. Au contraire, je dirais même que moins on possède, plus on dépend de l’école. Ce rapport de dépendance est parfois interprété à tort aussi comme un rapport de délégation des missions. Alors qu’en réalité, c’est un rapport de confiance que les parents essayent de construire avec l’école. Ils considèrent que les enseignants sont plus compétents qu’eux pour la scolarité de leur enfant et pour préparer son avenir. Cette délégation peut évidemment dérailler, il y a alors de la crispation, des tensions, des réactions parfois pas très rationnelles, il faut bien le dire, du côté des parents. Mais structurellement, les parents restent dans une attente très forte vis-à-vis de l’école. Parce que le salut passe par l’école, parce qu’il n’y a pas vraiment d’alternative.
On connaît le marché des cours particuliers, qui est quand même florissant depuis une vingtaine d’années. Regardons ça de plus près : est-ce qu’il n’y a pas là une source d’inégalité entre les familles ?
Pierre Périer
Vous l’avez démontré, on ne devient pas si facilement parent d’élève. C’est plus ou moins facile selon son capital culturel, social, scolaire. Il existe aussi des formes d’assignation, en fonction de l’origine des enfants et de leur famille.
Il existe ce que j’appelle des parents très « capables » face à l’école, qui savent comment faire pour optimiser la carrière scolaire de leur enfant. Ces parents, ils sont socialement situés, ils ont un certain niveau de ressources, une certaine familiarité avec l’institution scolaire, ils ont une capacité de s’exprimer, de verbaliser, de prendre des responsabilités dans les instances de l’école. Une fois de plus, je ne fais pas le procès de ces parents, c’est légitime de vouloir le meilleur pour son enfant.
Et puis nous avons aussi des parents que je décris comme plus « vulnérables ». Ils sont vite démunis, ne savent pas comment faire pour accompagner leur enfant, peuvent être tout à fait maladroits vis-à-vis de l’institution, il faut bien le reconnaître, mais ce n’est pas un désintérêt, au contraire, c’est peut-être plutôt le fruit d’une grande déception et d’un sentiment d’injustice. L’inégalité scolaire, les parents peuvent l’accepter. Là où ils ont plus de mal et peuvent mal réagir, c’est sur l’inégalité de traitement qu’ils peuvent ressentir. C’est-à-dire qu’on ne va pas s’adresser à eux et à leurs enfants de la même manière, on ne va pas nécessairement les écouter. Ils sont disqualifiés, en quelque sorte.
Considérez-vous que l’Éducation nationale produit des inégalités de traitement ?
Oui, malgré elle. Et ce que dit le ministre en est une illustration parfaite. Les attentes de l’école sont présupposées comme accessibles à tous les parents, sans prendre en compte la diversité des familles, ce que j’appelle les « parents réels ».
Il y a un énorme enjeu de reconnaissance réciproque. Combien d’exemples sur la question des devoirs à la maison ? Les parents essayent, dans la mesure de leurs moyens, d’accompagner l’enfant. Nombreux sont ceux qui ne le peuvent pas. Les familles essaient de trouver des solutions de fortune en sollicitant la sœur, le frère, des proches, le voisinage, ou l’accompagnement à la scolarité dans les quartiers lorsque c’est présent. Mais voilà, c’est un peu bricolé, et souvent, hélas, insuffisant.
On connaît le marché des cours particuliers, qui est quand même florissant depuis une vingtaine d’années. Regardons ça de plus près : est-ce qu’il n’y a pas là une source d’inégalité entre les familles ? Pourquoi certaines ont la possibilité de ce recours et d’autres pas ? Dans quelle mesure est-ce que cela contribue à creuser, là encore, des inégalités face aux attentes de l’école ?
On peut aller plus loin : depuis le covid, et cela s’observe aussi à l’occasion des épisodes de canicule, ou en cas d’absence récurrente de professeur·es, l’école demande désormais aux parents de jouer son rôle, ou de pallier ses manques.
Oui, c’est bien une forme de renversement historique auquel on assiste, parce que si on prend les textes initiaux concourant à la naissance de l’école républicaine, le droit d’éduquer allait jusqu’à arracher l’enfant à sa famille, en quelque sorte. Depuis une quarantaine d’années, le sujet s’est inversé, et l’attente vis-à-vis des parents ne cesse de s’élever, de s’étendre aussi. Alors, quel a été l’effet covid dans ce processus ? Je pense que ç’a été, justement, un temps fort dans la délégation aux parents d’un certain nombre de tâches, de responsabilités qui incombent traditionnellement à l’école. Ce faisant, les difficultés et les inégalités vont se sédimenter dans le temps, et elles sont peut-être une clé d’explication des résultats Pisa, trois ans après.
Dans le même temps, il ne me semble pas qu’il y ait plus de reconnaissance, de réciprocité ou de droits nouveaux au bénéfice des parents. Les lieux d’expression des parents ne se sont pas très développés. C’est très difficile, en fait, de prendre la parole et de se faire entendre au sein de l’institution scolaire. Et, paradoxalement, d’ailleurs, depuis la fin du covid et certains événements dramatiques, l’école est même plutôt sur la défensive, vis-à-vis des parents.
Pour quelle raison ?
S’il y a autant de difficultés, c’est, je crois, en raison d’un manque de légitimité. L’Éducation nationale est une institution aujourd’hui affaiblie pour tout un ensemble de raisons, dont ses piètres résultats. Et, du coup, elle est davantage sur la défensive. Dans un tel contexte, cela ne sert à rien d’en appeler à tort et à travers au rétablissement de « l’autorité », comme on l’entend dans le discours politique. Pour qu’il y ait autorité, il faut qu’il y ait légitimité à l’exercer. Les enseignants se retrouvent en position vulnérable, plus exposés, avec des parents qui, parfois, forcent leur avantage je dirais, en essayant d’obtenir gain de cause ou de faire pression sur l’école. Le climat est donc davantage à la tension qu’à la coopération.
Pour améliorer cela, il y a beaucoup à faire. Par exemple, quel est le temps que les enseignants ont concrètement pour recevoir les parents ? La rencontre, elle se fait à la va-vite dans la classe, dans la salle des profs, parfois au portail d’entrée… Là encore, on bricole. Donc, symboliquement, il y a quand même un problème. Pensez qu’on ne parle de « coéducation » dans la loi qu’en 2013 ! Il y a toute une sémantique de l’action publique à construire en direction des parents. Puis il faut que cela infuse dans le corps enseignant et dans les pratiques. La question du rôle et de la place des parents, ça ne peut pas être seulement le fait d’un ministre qui le décrète d’en haut. Il faut un portage institutionnel au plus près des acteurs impliqués et associés, une régulation collective de cet enjeu.
mediapart
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