Thomas Legrand et son éviction de France Inter

“Cela prouve que la pression, même basée sur des mensonges, ça marche”

Un an après sa mise à l’écart de la station publique à la suite de la diffusion d’extraits d’une conversation avec des cadres du Parti socialiste, l’éditorialiste dénonce le manque de courage de Radio France. Il est absent de la nouvelle grille de France Inter.
C’était il y a quasiment un an. Le 5 septembre 2025, le média d’extrême droite L’Incorrect mettait en ligne les extraits montés d’une conversation entre Thomas Legrand, Patrick Cohen et deux responsables du Parti socialiste, tous les quatre enregistrés à leur insu dans un café parisien, alors qu’ils échangeaient sur la stratégie de la gauche en vue de l’élection présidentielle. Conséquence : Thomas Legrand, présent sur France Inter depuis 2008, stoppait son émission Face à Thomas Legrand, qui venait de commencer. La direction de la station communiquait alors sur une « suspension à titre provisoire », et temporisait en prenant au sérieux la suspicion du public. À l’époque, le directeur éditorial de Radio France, Vincent Meslet, nous assurait : « On a pris le temps d’examiner les propos tenus à l’antenne par Patrick Cohen et Thomas Legrand pour voir s’il y avait un problème, et il n’y en a pas. »

Des mois durant, alors que la polémique ne cessait d’être alimentée par les médias contrôlés par Vincent Bolloré, Thomas Legrand a cru pouvoir revenir à la radio publique de manière pérenne. Invité ponctuellement dans certaines émissions (Le débat du matin début juin, Zoom zoom zen et Le téléphone sonne en mars), l’éditorialiste de Libération espérait encore, il y a quelques jours, figurer sur la nouvelle grille de France Inter. Comprenant finalement qu’il n’en serait rien, il a dénoncé son éviction dans une tribune publiée mercredi 26 août par Le Monde. Le lendemain était annoncée l’arrivée de Charles Sapin comme nouvel éditorialiste politique de la matinale du dimanche, actuel directeur adjoint de la rédaction de Valeurs actuelles, magazine d’extrême droite plusieurs fois condamné par la justice (notamment pour injure publique à caractère raciste et provocation à la haine). Thomas Legrand revient sur sa déception face à ces événements, et en appelle au « courage » des hiérarchies médiatiques.

Quand avez-vous compris que vous ne reviendriez pas sur France Inter ?
J’avais d’abord stoppé mon émission de mon plein gré, mais quand la direction a décidé de me mettre à l’écart de l’antenne plus longtemps, ça a été un choc. Mais je me suis dit que ce temps de retrait était peut-être nécessaire. Je comprenais le besoin de mise en protection, et surtout on me disait que c’était temporaire, que je pourrais revenir une fois la commission d’enquête parlementaire sur l’audiovisuel public terminée. J’ai été auditionné, la présidence de Radio France m’a félicité pour la manière dont j’avais géré ce moment. Puis on m’a dit qu’il valait mieux attendre que Rachida Dati ne soit plus ministre de la Culture, ce qui pose un gros problème déontologique quand même. Le contrat d’un journaliste peut-il être fonction de l’identité du ministre de la Culture ? C’est inconcevable. Quand Céline Pigalle est arrivée, en mars, à la direction de France Inter, on a réfléchi ensemble à mon retour, qu’elle jugeait important. J’avais en tête des podcasts pour l’été. En juin, on travaillait à une adaptation de ma série d’histoire politique L’été des présidentielles, produite en 2021. Et puis Céline Pigalle m’a rapidement dit que la présidente de Radio France, Sibyle Veil, trouvait qu’il était trop tôt. C’est là que j’ai compris que je ne reviendrais pas.

Dans Le Monde, Céline Pigalle dément.
Je maintiens. Céline Pigalle joue le rôle de parapluie pour Sibyle Veil. C’est d’un classique navrant. Et je n’ai jamais rien exigé. Le principe de mon retour, au moins pour les podcasts, était acté pour tout le monde à France Inter. Je ne pouvais pas quitter cette radio après dix-huit ans sur injonction politique à cause d’une campagne mensongère de l’extrême droite.

On vous a proposé une place sur la grille de la nouvelle saison ?
Il y a une dizaine de jours, la direction de la rédaction m’a parlé de l’édito politique du samedi matin, le dimanche matin étant assuré par Charles Sapin de Valeurs actuelles. On me fait cette proposition tout en me disant que la présidence de la Maison ronde n’était pas d’accord. La direction de France Inter voulait que je parle avec Sibyle Veil, avec qui j’ai sollicité un rendez-vous. Il m’a été répondu que rien de régulier n’était prévu sur la grille de rentrée. On ne voulait pas de mon nom sur la grille officielle.

En quoi cette histoire est-elle plus qu’une affaire Cohen-Legrand ?
C’est un cas où une campagne de déstabilisation extérieure du service public, relayée par des personnalités politiques, aboutit à la mise à l’écart d’un journaliste. C’est un cas qui prouve que la pression, même basée sur des manipulations mensongères, ça marche. Or, si ça marche, il n’y a aucune raison que ça s’arrête.

Pourquoi ça marche ?
Ça marche parce que la présidence de Radio France me semble trop poreuse à ces pressions extérieures. Elle a fini par confondre prudence institutionnelle et obéissance aux politiques. Or, à l’issue de cette commission d’enquête parlementaire, menée comme elle a été menée, la présidence aurait dû comprendre que cette affaire relevait d’une campagne politique.

Avant cette tribune, vous aviez vous-même décidé de rester discret, pour ne pas alimenter la crise que traverse l’audiovisuel public.
Il y a beaucoup de choses qu’on fait de façon sincère pour protéger le service public, qui finalement le fragilisent. J’ai participé à ce silence pour ne pas en rajouter. Pourtant, j’ai été sali, traîné dans la boue, ma femme a été menacée de mort. Il ne faut pas laisser passer ça, il ne faut pas que cette campagne soit victorieuse sans bruit.

Face à la défiance du public, comment opérer une critique saine des pratiques journalistiques sans que cette critique soit instrumentalisée ?
C’est complexe. Le malaise existe bel et bien, il faut le prendre en compte et y réfléchir collectivement, mais sans rogner sur la raison d’être de notre métier. Le public plébiscite la radio publique pour ce qu’elle est, ce serait dommage de dénaturer ça.

Quel pare-feu pour tenir face aux pressions ?
Le premier pare-feu ce sont les faits. Le second, c’est le courage. Celui de nos dirigeants, surtout. Il faut que nos hiérarchies soient courageuses. Le journalisme est un métier qui devient fragile et précieux à l’ère des réseaux sociaux et de l’intelligence artificielle, d’autant plus quand on constate l’écart entre la réalité factuelle et ce qui est dit sur les médias de la sphère Bolloré.

Qu’espérez-vous de votre tribune ?
C’est un appel aux patrons de presse et aux directions de rédaction : soyez solides, on a besoin de vous. Vous qui nous encadrez et nous dirigez, vous qui avez le destin de nos médias en main, vous qui êtes un peu entre le marteau et l’enclume, vous avez une grande responsabilité. À nous tous de regagner la confiance de la population en assurant notre indépendance.

télérama