
Utopia 56
En novembre 2021, le naufrage d’une embarcation dans la Manche tuait 31 personnes migrantes. Mardi 8 septembre s’ouvre le procès de 14 passeurs. Les militaires mis en examen pour non-assistance à personne en danger font l’objet d’une procédure distincte. Raphaëlle, d’Utopia 56 invite à se questionner sur « le régime des frontières ».
En décembre 2021, l’association Utopia 56 portait plainte pour « homicide volontaire » et « omission de porter secours » après le naufrage où 31 personnes sont mortes noyées alors que les personnes exilées présentes sur l’embarcation avaient prévenu les secours français, lesquels n’ont pas agi, comme l’avait révélé le témoignage de deux survivants. Depuis, 7 militaires ont été mis en examen pour non-assistance en personne en danger. Depuis 2018, 337 personnes sont décédées à la frontière franco-britannique, en majorité lors des traversées en bateau.
Les photos de Maxime Sirvins utilisées pour cet entretien ont initialement été publiées dans un reportage, avec Pauline Migevant, sur le site de Politis le 6 décembre 2025.
Du point de vue des associations qui travaillent à la frontière franco-britannique, comment percevez-vous l’ouverture du procès consécutif au naufrage d’une embarcation de migrants dans la Manche, le 24 novembre 2021, qui a causé la mort de 31 personnes ?
Raphaëlle, coordinatrice de l’association Utopia 56 à Grande-Synthe : Il s’est passé cinq ans depuis ce naufrage : c’est très long. Même si Utopia 56 n’est pas touchée directement, la justice ayant considéré que l’association n’avait pas subi de préjudice direct, il était important pour nous de soutenir les familles qui se battent pour connaître la vérité sur cette nuit-là. Elles veulent savoir quelles actions ou inactions ont conduit à ce naufrage. Et pour ces familles en deuil, cinq ans, c’est interminable.
Il est fondamental de se questionner sur le système de gestion ultra-répressif des frontières.
Cinq ans de doutes sur les événements, cinq ans de manœuvres politiques des pouvoirs publics qui ont fait sortir les militaires du procès. Et, bien que la justice ne traite que des responsabilités individuelles, je pense qu’il est fondamental de se questionner sur le système de gestion ultra-répressif des frontières. En 2021, il n’y avait aucun moyen accordé au Centre régional opérationnel de surveillance et de sauvetage (Cross) ou aux secours en mer.
Le procès ne concerne que les personnes désignées comme « les passeurs », tandis que les militaires poursuivis pour non-assistance à personne en danger font l’objet d’une procédure distincte. Que pensez-vous de cette séparation ?
Il aurait été utile que ces militaires fassent partie de la même procédure. Il ne faut pas oublier que ces naufrages sont le résultat de politiques publiques forçant des individus à tenter ces voyages, et d’autres à tenter de les sauver. Or, dans ces procès, il est toujours difficile de faire émerger cette lecture systémique. Il est très injuste de juger des parties prenantes d’une même situation dans deux procédures disjointes. Elles devraient être jugées ensemble.
L’État a consacré beaucoup d’énergie à extraire les militaires de ce procès. Cette stratégie soulève beaucoup de questions. Sur la plainte au pénal, le ministre des Armées semble avoir tout fait pour gagner du temps et détruire le dossier. Et, en même temps, il accable une opératrice du Cross qui est une ancienne personne fichée S pour « islamisme radical ». C’est, comme bien souvent, le bouc émissaire idéal pour l’État.
Les moyens restent sous-dimensionnés au regard des investissements engagés pour réprimer les départs sur le littoral.
D’autres procédures relatives à ce naufrage sont en cours. Il y a une plainte administrative depuis février 2023, dans laquelle les familles demandent des réparations financières. Et il y a la procédure britannique, la Cranston Inquiry, qui examine l’existence de dysfonctionnements systémiques avec un rapport et des recommandations. C’est un format qui ressemble aux commissions d’enquête parlementaire en France. D’ailleurs, le gouvernement français a refusé d’y être auditionné. Une décision qui souligne bien le manque de volonté côté français.
Depuis novembre 2021, comment les moyens ont-ils évolué ? Des mesures ont-elles été prises pour qu’un tel drame ne se reproduise pas ?
Depuis ce naufrage, il y a plus de moyens et une nouvelle collaboration avec les secours britanniques, une envie de se coordonner davantage. Mais ces moyens restent sous-dimensionnés au regard des investissements engagés pour réprimer les départs sur le littoral. Dans le cadre de la commission d’enquête parlementaire sur les accords du Touquet, qui a eu lieu cette année, le préfet maritime a expliqué lors d’une audition que 1 % des fonds Sandhurst [provenant de l’accord signé le 18 janvier 2018 entre la France et le Royaume-Uni, NDLR] est alloué aux moyens de secours et 99 % à la répression. Aujourd’hui, il y a au minimum deux bateaux mis à disposition pour la mission Search and Rescue. Et en moyenne, entre six et dix bateaux de l’État peuvent être disponibles en Manche et en mer du Nord.
Ces moyens sont-ils les plus adaptés ? C’est une vraie question. Il y a beaucoup de bas-fonds dans les zones de départ, des espaces inaccessibles aux grands bateaux de secours. En 2024, au moins 75 personnes sont décédées en mer. C’est l’année où il y a eu le plus de morts. Même si des moyens sont alloués pour éviter les gros naufrages – on l’a encore vu en août avec le secours de 160 personnes –, cela n’empêche pas que des personnes meurent en mer à cause des politiques de répression. À Utopia, on dispose d’un numéro constamment disponible pour les personnes en détresse en mer. Depuis 2021, on a la possibilité d’alerter les autorités françaises et britanniques quand on nous contacte.
Quand vous alertez, obtenez-vous une réponse ?
Lorsque des personnes sont en détresse en mer et qu’elles nous alertent, elles sont soit en eaux françaises, soit en eaux anglaises. Quand elles sont en France, on appelle le Cross directement, puis on double la demande par un mail. C’est une trace écrite qui rassemble toutes les informations et facilite la compréhension de la situation. Du côté britannique, on a accès à un numéro pour contacter directement le MRCC. Cette année, les choses ont un peu changé. Les secours en mer sont déjà au courant de la présence de personnes en détresse. C’est lié à la présence de nouveaux bateaux, mais aussi au fait que les policiers et les secours ont peut-être été formés. Par le passé, quand on échangeait avec des policiers, beaucoup d’entre eux ne savaient pas quoi faire quand il y avait un départ.
Depuis 2021, et même avant, les personnes s’adaptent à la surprésence policière en changeant d’endroit de départ.
Au-delà des naufrages, à quels risques sont exposées les personnes qui partent en mer ?
Depuis 2021, et même avant, les personnes s’adaptent à la surprésence policière en changeant d’endroit de départ. C’était le cas avec les camions mais ça l’est aussi avec les bateaux. La répression n’a cessé de se renforcer de Dunkerque à Calais, aussi les personnes ont-elles été contraintes de partir de Boulogne-sur-Mer. Les départs se font donc toujours plus loin des eaux britanniques. Le 28 juillet, il y a eu un départ de Fécamp (Seine-Maritime). Cela multiplie la distance par cinq, avec du matériel nautique adapté pour une trentaine de kilomètres. Aujourd’hui, ces embarcations parcourent plus de 120 kilomètres. Les risques d’avarie du moteur sont décuplés, comme ceux liés à la déshydratation l’été ou à l’hypothermie l’hiver.
La deuxième contrainte, c’est l’effort entrepris par la France et le Royaume-Uni pour casser les chaînes d’approvisionnement du matériel nautique à la frontière. Il y a de moins en moins d’embarcations disponibles. Les personnes sont donc amenées à être toujours plus nombreuses sur le même bateau. En 2021, 27 personnes en moyenne étaient à bord. En 2022, c’était environ 43. L’année suivante, 48. Cette année, c’est près de 70 personnes. En août dernier, un bateau est arrivé en eaux anglaises avec 168 personnes à son bord.
La société civile doit savoir que des milliards d’euros d’argent public sont dépensés pour réprimer des personnes dans le nord de la France.
La forte présence policière crée de l’angoisse en raison de l’utilisation quasi systématique de gaz lacrymogène. Une fois à bord, les personnes sont confrontées à deux risques majeurs : l’asphyxie, due au nombre de personnes embarquées, et la séparation avec d’autres membres de la famille. Depuis le début de l’année, nous avons été informés de douze cas de séparation familiale. Cela mène à des situations où des parents ont pu partir mais où les enfants sont restés sur la plage.
Comment percevez-vous le rapport de la commission d’enquête sur les accords du Touquet rendu public cet été ?
D’un point de vue associatif, il était important que cette commission ait lieu, parce que sa mise en place signifie bien qu’il y a des problèmes graves. Que l’État se penche sur ces dysfonctionnements et prenne le temps d’auditionner les parties prenantes était important. Aussi, la commission d’enquête nous a permis d’en savoir plus sur les moyens associés au secours et à la répression. C’est précieux pour nous, mais ça l’est aussi pour la société civile, qui doit savoir que des milliards d’euros d’argent public sont dépensés pour réprimer des personnes dans le nord de la France, sans aucune réflexion sur les conditions d’accueil ou sur la liberté de circulation des personnes.
On s’est aussi rendu compte qu’il y avait une facilité de l’État à renvoyer la balle quand il s’agit de désigner des responsables. C’est ce qu’on observe quand on examine les procédures liées au naufrage de 2021. En réalité, individuellement, les agents de l’État n’y sont pour rien : c’est la politique globale à la frontière qui tue. L’État français a demandé le renfort de Frontex – par des bateaux et par des hommes sur terre –, ce qui est inquiétant lorsque l’on connaît le passé de cette agence. Pour rappel, l’ancien directeur de Frontex, Fabrice Leggeri, siège aujourd’hui au Parlement européen pour le Rassemblement national.
La répression n’empêche pas les personnes de traverser, elle ne fait qu’aggraver la situation
La commission d’enquête a aussi permis à d’autres voix liées au secours de s’exprimer, comme la Société nationale de sauvetage en mer (SNSM). Les associations qui soutiennent les personnes bloquées à la frontière ont pu avoir le même temps de parole que le ministère de l’Intérieur : cet espace d’expression était très important. Le rapport qui en est sorti est très précieux pour notre plaidoyer sur la liberté de circulation.
En réaction au naufrage de 2021, Emmanuel Macron avait demandé le renforcement de Frontex et promis de « retrouver et condamner » les responsables du drame, à savoir les passeurs. Comment aviez-vous reçu ces annonces ?
Depuis 2021, au moins 140 personnes sont décédées en mer et c’est toujours la même réponse politique : « On va retrouver les passeurs et augmenter les moyens répressifs. » Mais la répression n’empêche pas les personnes de traverser, elle ne fait qu’aggraver la situation. Toutes les semaines, les campements sont démantelés et expulsés. Cette politique précarise fortement les personnes. Il y a de plus en plus de personnes enfermées dans des centres de rétention administrative ou renvoyés dans d’autres pays avec l’accord « One in, One out ». La répression s’attaque aux droits des personnes mais aussi à leur liberté fondamentale : c’est très peu visibilisé.
À Dunkerque, il y aura un nouveau centre de rétention administrative d’ici à la fin de l’année. Pour Frontex, des moyens à terre se sont ajoutés aux moyens aériens déjà existants. Depuis plusieurs semaines, une voiture polonaise de Frontex circule dans Dunkerque, probablement pour faire du repérage. Si on veut éviter que les personnes meurent en mer, il faut simplement leur permettre de traverser. En ouvrant les voies, mais aussi en garantissant la liberté de chaque individu. Dans ce cadre-là, on évite aux personnes de prendre des risques et de devoir s’organiser par elles-mêmes pour trouver ces solutions.
Utopia 56 est souvent accusé par l’extrême droite et les responsables politiques en général de faire « le jeu des passeurs ». Quel regard portez-vous sur ces passeurs ?
C’est sur la notion de frontière qu’il faut s’interroger.
Si on veut trouver des solutions qui faciliteraient les traversées, c’est bien plus le régime général des frontières qu’il faut remettre en question que l’action supposée d’Utopia. C’est sur la notion de frontière qu’il faut s’interroger. De même, lorsqu’il y a un naufrage en mer, l’État pointe du doigt des associations dont on suppose qu’elles font partie d’un réseau. L’extrême droite joue sur les mêmes dynamiques. De notre côté, nous avons très peu d’informations sur la manière dont ces traversées s’organisent. Déjà, parce qu’on ne souhaite pas en avoir, mais aussi parce que l’association n’intervient que lorsque les personnes sont en détresse.
Que souhaitez-vous ajouter ?
La droite et l’extrême droite doivent être combattues pour la dignité humaine et le respect des droits humains.
Il est important de parler de la menace de la droite et de l’extrême droite. C’est un vrai danger pour les sociétés, les personnes stigmatisées et marginalisées, ainsi que celles bloquées à la frontière. Depuis 2025, il y a la venue répétée de mouvements fascistes britanniques – avec Ukip [parti d’extrême droite britannique], Raise the Colours [« Hissez les drapeaux », mouvement d’extrême droite britannique] et des personnes déclarées comme « journalistes » et qui font, en réalité, une propagande de l’extrême droite autour de la situation. C’est une nouvelle illustration de la montée du fascisme en Europe, et on doit l’avoir en tête en prévision de 2027.
La droite et l’extrême droite doivent être combattues pour la dignité humaine et le respect des droits humains. Sur le papier, le gouvernement britannique semble être un gouvernement de gauche. Mais, sur les questions liées à l’immigration, il applique des politiques de droite, voire d’extrême droite, afin de plaire à son électorat. C’est très dangereux. On parle d’êtres humains, de vies humaines et de morts qui pourraient être évitées. C’est pour survivre que les personnes tentent de traverser. S’il y avait d’autres possibilités pour elles, elles les choisiraient. Et si ces solutions existaient, les 140 personnes mortes depuis 2021 seraient encore en vie, tout comme celles qui sont décédées dans le naufrage de 2021.
Politis
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