
Avec son rapport, le député ciottiste Charles Alloncle, épaulé par les dirigeants d’extrême droite, cherche à étrangler le service public audiovisuel et préparer sa privatisation
Mais il poursuit aussi l’objectif de créer un climat de peur pour museler les journalistes. J’ai pu moi-même le vérifier…
Le rapport du député ciottiste Charles Alloncle sur « la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public » a suscité un tel tollé qu’on en connaît tous les principaux dangers : conduit à charge, avec une accumulation de « fake news » ou d’exagérations, il vise à affaiblir et à asphyxier ce service public, et à préparer les conditions de sa privatisation.
Voici son principal objectif. Mais il y en a aussi un second, dont on parle moins, et qui est tout aussi grave : installer un climat de peur au sein de l’audiovisuel public, à mettre au pas la collectivité des journalistes, et notamment les plus courageux ou les plus indépendants d’entre eux, étouffer le libre débat et, pour tout dire, instaurer une forme de police de la pensée au service de l’extrême droite. Et de cela je peux témoigner personnellement puisque Charles Alloncle me met en cause dans son rapport. La charge qu’il conduit contre moi, ou plutôt contre mon livre Collaborations – Enquête sur l’extrême droite et les milieux d’affaires, est à cet égard révélatrice de ce projet insidieux, qui consiste à faire régner la peur au sein de l’audiovisuel et à faire régner l’ordre au profit de l’extrême droite, avant même que celle-ci n’ait accédé au pouvoir.
Dans ce livre d’enquête, je me suis appliqué à établir les connexions qui se sont formidablement développées ces derniers mois entre les milieux d’affaires français et l’extrême droite. Et j’ai cherché à alerter les citoyens sur le fait que si les responsabilités de la montée en puissance du Rassemblement national sont très partagées – la droite qui est de moins en moins républicaine y a sa part ; tout comme la gauche qui s’est largement convertie aux politiques néolibérales et aux politiques d’austérité ; ou encore les médias « main stream » qui se sont trop souvent fait l’écho des thématiques racistes ou xénophobes – la responsabilité du patronat mérite tout de même une mention particulière.
Pour l’illustrer, j’ai souvent répété dans les émissions auxquelles j’ai été invité – par exemple ici sur « Blast » (voir la vidéo ci-dessus) ou à « Là-bas si j’y suis » ou encore plus récemment lors de la Matinale de France culture (voir la vidéo ci-dessous)- qu’il fallait méditer ce que l’histoire nous enseigne, à savoir que l’extrême droite n’a jamais accédé au pouvoir sans leur soutien, leur consentement ou leur financement. Et, pour étayer ce constat, je me suis appuyé sur les principaux épisodes de cette histoire tragique : l’accession au pouvoir de Mussolini en 1922, lequel disposait du soutien des milieux d’affaires italiens depuis plusieurs années ; l’accession au pouvoir de Hitler en 1933, lequel bénéficiait du soutien des grands noms de l’industrie et de la finance allemande, comme l’historien Johann Chapoutot l’établit dans son livre sur « Les irresponsables » (Gallimard), ou comme l’a raconté avec talent le romancier et prix Goncourt 2017 Eric Vuillard dans « L’ordre du jour » (Actes sud) ; ou encore, plus près de nous, le coup d’État de Pinochet en 1973, lequel bénéficiait de l’appui des milieux d’affaires chiliens et américains.
Entendons-nous bien. Dans mon livre, comme dans ces interventions, je n’ai pas comparé Marine Le Pen à Hitler ni Bardella à Göring, car l’extrême droite d’aujourd’hui n’est pas celle d’hier. Mais j’ai insisté sur ces rappels historiques pour une raison simple : mesurer l’état d’avancement des connexions actuelles entre milieux d’affaires et extrême droite permet d’apprécier si nous nous rapprochons – ou non – d’une catastrophe démocratique.
A l’occasion d’un entretien avec le journaliste Yaël Goosz, inséré dans son éditorial le 17 avril sur « C à vous », ce sont ces rappels historiques que j’ai formulés. Ce qui a suscité un incident : présent sur le plateau, le député (Rassemblement national) Jean-Philippe Tanguy s’est offusqué de mes propos. Et, dans la foulée, protestant contre mon intervention, Jordan Bardella, président du RN, a exprimé sa colère sur le réseau X, dénonçant « l’injure faite à des millions d’électeurs comme à des milliers de chefs d’entreprise » et affirmant que « le rôle du service public n’est pas de militer à l’extrême gauche avec l’argent du contribuable ».
C’est cette charge que prolonge Charles Alloncle dans son rapport, en résumant de manière déformée mon intervention. Il ne discute pas mes propos, il les recompose. Il écrit ainsi : « C’est (…) à l’égard du Rassemblement national que ce procédé d’assimilation au fascisme apparaît avec le plus de constance. Le 3 novembre 2025, sur le plateau de « C dans l’air », une comparaison a été établie entre Jordan Bardella et Adolf Hitler au travers de la référence à l’”effet von Papen”, afin d’expliquer la popularité grandissante du président du Rassemblement national auprès du patronat français. Ces propos n’ont pas été contredits ni nuancés lorsqu’ils ont été tenus à l’antenne ».
Et le député Ciottiste poursuit : « Votre rapporteur relève qu’un nouvel épisode est venu confirmer cette dérive. Le 17 avril 2026, sur le plateau de « C à vous », alors que le député Jean-Philippe Tanguy était invité, l’écrivain Laurent Mauduit a déclaré : ”Mussolini1922, les milieux financiers sont derrière lui quatre ans ou cinq ans avant. L’Allemagne c’est l’exemple le plus caricatural, le plus célèbre, tous les grands patrons allemands sont du côté de Hitler avant même qu’il n’accède au pouvoir. Puis plus récemment c’est 1973, le Chili de Pinochet c’est le coup d’État soutenu par tous les milieux d’affaires”. En rapprochant ainsi les rencontres récentes de Mme Marine Le Pen et de M. Jordan Bardella avec des dirigeants du CAC 40 et de grands industriels français avec le soutien apporté par les milieux d’affaires à Mussolini, Hitler ou Pinochet, il suggère au téléspectateur qu’une telle évolution annoncerait, par nature, une trajectoire comparable à celle des régimes fascistes ou dictatoriaux du XXe siècle, ce qui dépasse de loin la simple analyse de l’évolution des rapports entre un parti politique et le monde patronal. Outrancière, cette comparaison constitue par association un manquement grave à l’obligation de neutralité. »
Tout repose ici sur ce verbe « suggérer ». Ce que cette déclaration « suggère » – formidable clause de style –, c’est qu’il deviendrait interdit, sur le service public, de mobiliser l’histoire pour mesurer la gravité des temps présents. Interdit de comparer Vincent Bolloré, qui a asservi ses médias pour les mettre au service de l’extrême droite, au parfumeur fasciste François Coty, qui avait poursuivi un objectif similaire en 1922, en croquant Le Figaro; interdit de scruter le comportement actuel du patronat français à la lumière de celui des années 1930, qui jugeait déjà la gauche beaucoup plus dangereuse que l’extrême droite, et dont les mêmes détestations l’ont poussé dans les bras de cette dernière, jusqu’à Vichy ; interdit de comparer la situation de la France d’aujourd’hui à celle de l’Allemagne de fin 1932-début 1933, comme le fait Johann Chapoutot.
Et cette indignation de Charles Alloncle, comme celle de Jean-Philippe Tanguy ou de Jordan Bardella, ne vise qu’un but : faire taire les critiques qui les visent ; museler ceux qui alertent sur une possible catastrophe démocratique ; et, en bout de course, interdire au service public de faire son office citoyen.
Et cela marche ? A la suite de l’éditorial de Yaël Goosz, qui a été à l’origine de la colère de ces dirigeants d’extrême droite, je dois dire que je me suis posé la question. Car, trois jours plus tard, le 20 avril, j’étais invité sur le plateau de la même émission « C à vous » sur France 5, pour parler du déjeuner, hautement révélateur, qui avait eu lieu le même jour, réunissant les membres du bureau exécutif du Medef et Jordan Bardella. Mais, quelques heures à peine avant l’émission, mon invitation a été annulée, sans explication.
Je ne saurais en dire la raison et, en vérité, je ne m’en soucie guère. Mais la succession des faits interroge. Je ne peux m’empêcher de penser que les dirigeants d’extrême droite, épaulés par Charles Alloncle, sont bel et bien parvenus à créer un climat de peur ou d’inhibition au sein du service public.
Laurent Mauduit