
Du sacre du PSG au visage d’Aya Nakamura, l’extrême droite transforme la joie populaire en machine à exclure les « jeunes issus de l’immigration ».
La romancière Chouf rappelle que le drapeau brandi ce soir-là dans la liesse et les heurts n’est « pas un emprunt, pas une usurpation, pas une tolérance qu’on pourrait leur retirer ».
LeLe Paris Saint-Germain a conservé sa couronne européenne. La capitale a explosé de joie. Et dès le lendemain, on s’employait à convaincre la France que cette joie-là ne lui appartenait pas. Récit d’une nuit, et anatomie d’un mécanisme : celui qui retire à des Français nés ici le droit le plus élémentaire : celui de fêter.
Il faut d’abord se souvenir de la nuit, avant qu’on ne vienne nous la confisquer.
Samedi 30 mai 2026. À Budapest, sous le toit fermé de la Puskás Aréna, le Paris Saint-Germain vient de conserver sa Ligue des champions face à Arsenal – un but partout, puis cette loterie des tirs au but où Paris a gardé son sang-froid, 4-3. Mais l’histoire, ce soir, ne s’écrit pas en Hongrie. Elle s’écrit à 600 kilomètres de là, dans une ville qui n’a pas joué et qui pourtant déborde.
Vous voulez vous désintoxiquer du racisme, mieux le comprendre et vous en libérer ?
Regardez bien ces visages avant qu’on ne vous explique qui ils sont. Ce sont des Parisiens. Ils ont les yeux de la ville, le verbe de la ville, l’accent de la ville – c’est-à-dire l’accent de tous ceux que la ville a digérés depuis un siècle. Ils ne fêtent pas une abstraction : ils fêtent leur club, dans leur ville, sous leur tour Eiffel.
Quelques heures plus tard, la fête aura, par endroits, viré aux heurts. Et au matin, des hommes en costume diront que ce n’était pas une fête.
Ce qui s’est passé, chiffres à l’appui
La rigueur est la première vertu antiraciste, parce que le mensonge est la première arme du racisme. Disons donc les faits, sans les arrondir dans aucun sens.
La fête a, par endroits, dérapé. Le ministre de l’intérieur, Laurent Nuñez, a fait état de 168 blessés et de 891 interpellations sur l’ensemble du territoire, en hausse de 45 % par rapport à la finale de la Ligue des champions 2025. Toujours en marge de ces festivités, deux individus sont morts noyés dans la Seine et un autre homme, qui conduisait un engin de type motocross, est mort sur le périphérique parisien après avoir heurté des blocs de béton.
Trois morts, ce sont toujours trois morts de trop. La violence est réelle, elle fait des victimes, elle appelle la justice. Mais – et c’est ici que le fait divers bascule en arme politique – nommer une violence et l’instrumentaliser sont deux gestes opposés. Le premier protège. Le second désigne.
Et l’extrême droite, elle, n’a pas attendu les chiffres. Le soir même, à peine la coupe soulevée, Marine Le Pen affirmait sur X qu’« il n’y a qu’en France » qu’une victoire de football provoque des émeutes, ajoutant qu’on s’y barricade chez soi les soirs de liesse. Émeutes, bandes, guérilla : ce ne sont pas les mots d’un fait divers, mais ceux de la guerre civile et de l’ennemi intérieur. On dessine une figure : celle d’un Français qu’on refuse d’appeler français.
Le mensonge fondateur : « Il n’y a qu’en France »
L’affirmation centrale de Marine Le Pen est, tout simplement, fausse. Les journalistes de France Info l’ont établi : les débordements liés au football existent chez tous nos voisins, et les spécialistes les relient davantage aux dynamiques de violence urbaine qu’au ballon rond lui-même.
Or, l’histoire est têtue. En l’an 532, à Constantinople, les factions rivales des courses de chars déclenchent la sédition Nika : la ville brûle, on compte les morts par milliers. Le hooliganisme anglais, puis européen, a écrit des décennies de drames sans que personne y ait jamais lu la signature d’une « race ».
Le test est implacable. Quand des ultras d’extrême droite blessent gravement à Paris – comme ces néonazis qui, à la veille de la finale de la Coupe de France, le 21 mai, ont attaqué un bar et des passants au hasard près du canal Saint-Martin –, aucune polémique nationale, aucun plateau en boucle, aucun post sur les soirs où l’on se barricade chez soi. Le racisme n’est donc pas dans les faits, mais dans le tri des faits.
Refuser cette joie à ces « jeunes issus de l’immigration », c’est leur refuser le pays.
Voici la phrase qu’il faut écrire avec une netteté de scalpel. Aucune autorité n’a publié – et aucune ne le pouvait légalement – la moindre statistique ethnique ou religieuse sur les 891 personnes interpellées. Le droit français interdit le recensement de la population selon l’origine ou la croyance. Le portrait d’une foule « issue de l’immigration » venue saccager Paris ne repose donc sur rien – rien d’autre que la couleur que le préjugé plaque sur le mot « casseur ».
Or ces jeunes sont français. Nés ici, scolarisés ici. Leur joie d’un soir de victoire est une joie patriote, au sens le plus simple et le plus pur : l’attachement charnel à un lieu, à une équipe, à un nom. Leur refuser cette joie, c’est leur refuser le pays. Et leur refuser le pays parce que leurs grands-parents sont nés ailleurs, c’est rouvrir, à ciel ouvert, la blessure coloniale.
Et il y a, surtout, le retour de bâton qu’Aimé Césaire avait diagnostiqué dès 1950. Dans son Discours sur le colonialisme, il expliquait que la colonisation ne civilise pas le colonisé : elle ensauvage le colonisateur, qui s’habitue à la violence, au mépris, à traiter des personnes comme des choses. Le mot que l’extrême droite jette aujourd’hui à la figure des enfants de l’immigration – « ensauvagement » – est précisément celui que Césaire retournait contre l’Europe coloniale. L’ironie est cruelle : ceux qui accusent les autres de barbarie sont souvent les héritiers directs d’une barbarie qu’ils n’ont jamais soldée.
Le séparatisme qu’ils reprochent, c’est le séparatisme qu’ils fabriquent
De là découle le paradoxe central, qu’il faut dire crûment. L’extrême droite reproche à ces jeunes issus de milieux populaires et aux musulmans de France un « séparatisme » : le refus, prétendu, de la nation ; le repli ; la vie à côté de la République plutôt qu’en elle. Mais que fait-elle d’autre, lorsqu’elle décrète que les jeunes qui fêtent le PSG ne célèbrent pas, mais émeutent ?
Elle sépare. Elle prend des enfants nés ici et les expulse symboliquement de la communauté nationale au moment précis où ils s’y reconnaissent le plus : un soir de victoire commune, drapeau tricolore au poing. En frappant d’un soupçon ethnique l’un des derniers espaces de cohésion réelle du pays, elle ne combat pas le séparatisme : elle l’invente, elle le décrète, elle l’impose à ceux qui n’en voulaient pas. Le séparatisme, ici, n’est pas le projet d’une minorité qui se retire. C’est le verdict d’une majorité qui refuse de partager son drapeau.
On comprend mieux, alors, pourquoi le visage d’Aya Nakamura appartient à la même séquence. Née à Bamako, au Mali, arrivée enfant en France, elle est l’artiste française la plus écoutée de la planète. Dès 2024, le groupuscule identitaire Les Natifs avait déployé une banderole pour lui signifier qu’ici c’était « Paris, pas le marché de Bamako ». Deux ans plus tard, le 29 mai 2026, elle a brûlé sur la scène du Stade de France une reproduction de cette banderole, devant 80 000 personnes.
Le drapeau qu’ils brandissaient est le leur.
Le mécanisme est rigoureusement identique à celui de la nuit du 30 mai. Une réussite – sportive, artistique, française – devient insupportable dès l’instant où elle porte un visage que l’extrême droite refuse d’appeler français. Le supporter de banlieue et la chanteuse malienne reçoivent la même sommation, murmurée sous une banderole ou hurlée dans un post sur les réseaux sociaux : ceci n’est pas à vous. La différence, cette fois, c’est qu’elle a répondu par le feu – et qu’une partie de la République, jusqu’au maire de Paris, a applaudi.
Alors disons-le sans euphémisme, et sans trembler.
Les jeunes qui ont fêté le PSG dans la nuit du 30 au 31 mai sont français. Nés ici, le plus souvent ; héritiers d’une histoire coloniale que la France a écrite de sa propre main ; aussi parisiens que la tour qu’ils ont vu rougir de loin. Leur joie était une joie française. Le drapeau qu’ils brandissaient est le leur – pas un emprunt, pas une usurpation, pas une tolérance qu’on pourrait leur retirer. Le leur.
L’extrême droite voudrait faire de la couleur d’un visage la frontière de la nation. C’est une très vieille idée, et elle a toujours fini par les mêmes objets : des banderoles au bord des fleuves, des listes de noms, des trains qu’on imagine pleins. Le football, lui, n’a pas demandé l’autorisation. Il a rassemblé.
Dommage pour ceux que cela dérange.
Le but, le feu, le drapeau, la joie : tout était français.
Chouf sur son blog dans mediapart