Elles sont la première source d’émissions de PFAS en Europe
L’Agence européenne des produits chimiques (ECHA) vient de rendre deux avis très importants sur les substances per- et polyfluoroalkylées (PFAS). Les experts soutiennent la demande des agences environnementales de l’Allemagne, des Pays-Bas, de la Suède, de la Norvège et du Danemark de restreindre drastiquement leur utilisation. Ces avis démentent le discours rassurant, voire « rassuriste », distillé depuis deux ans dans le débat public français, notamment par l’ex-ministre de la transition écologique (2018-2019) François de Rugy [vice-président du conseil régional des Pays de la Loire depuis 2025].
Là où il plaide pour une subtile distinction entre « bons » et « mauvais » PFAS, l’ECHA tranche : c’est l’ensemble de cette famille chimique qui doit être appréhendée comme un problème systémique. Le rapport souligne le caractère vain d’une approche « substance par substance ». Evaluer la toxicité de plus de 10 000 molécules différentes – quand moins de 50 ont été sérieusement étudiées à ce jour – relève de la chimère réglementaire. Cette méthode offre aux industriels une stratégie d’esquive perpétuelle, leur permettant de remplacer une molécule interdite par un clone chimique tout aussi suspect.
Trois constats implacables imposent cette restriction. Premièrement, la quasi-indestructibilité de ces composants. Ce qui fait leur intérêt technique produit aussi leur danger : ils s’accumulent de manière irréversible dans la biosphère, augmentant mécaniquement, jour après jour, notre exposition et les risques sanitaires qui lui sont liés. Deuxièmement, les propriétés de ces substances étant très appréciées, leur utilisation devrait tripler d’ici à 2050. Troisièmement, l’illusion technologique de la dépollution. « Une fois les PFAS présents dans l’environnement, leur retrait de l’eau, des sédiments ou de la biomasse est extrêmement difficile et coûteux, voire impossible », note l’agence européenne.
Cruel paradoxe
Prenez l’eau potable. Les technologies de filtration actuelles ne détruisent rien : elles séparent. L’osmose, la technologie disponible la plus efficace, produit d’un côté de l’eau pure, de l’autre un concentré hautement toxique dont on ne sait que faire, hormis le diluer ou le rejeter en aval, comme s’apprête à le faire le Syndicat des eaux d’Ile-de-France, déplaçant ainsi le problème. Face à cette impasse, une seule issue : il faut couper le flux des PFAS à la source.
Et, sur ce point encore, le rapport de l’ECHA est très instructif. Si le débat public s’est cristallisé en France autour de certains objets emblématiques – le fart des skis et les poêles Tefal en particulier –, le document montre une bien plus grande variété de sources : pesticides, mousses à incendie, électronique, etc. Il révèle aussi que la majorité des émissions de PFAS en Europe provient des gaz fluorogénés (39 000 t/an sur 68 000 t/an) c’est-à-dire principalement des climatiseurs et des pompes à chaleur. Le paradoxe est cruel. Ces machines, devenues les fers de lance de la décarbonation pour remplacer le fioul et le gaz, ou parfois indispensables pour s’adapter aux canicules anthropiques, ne sont pas non plus innocentes. Les gaz fluorés qu’elles utilisent se dégradent dans l’atmosphère en acide trifluoroacétique (TFA), un PFAS ultra-mobile que l’on retrouve désormais de l’eau de pluie européenne jusqu’aux glaces de l’Antarctique.
Certes, des alternatives existent, comme le propane. Mais celui-ci réintroduit le risque d’inflammabilité et d’explosion. Le biologiste américain Barry Commoner rappelait dès les années 1970 une loi fondamentale de l’écologie : « Il n’y a pas de repas gratuit. » La « solution » technologique, sans externalité négative, n’existe pas.
Au terme d’une analyse des substitutions possibles, l’agence trace deux chemins. Le premier, au vu des risques, prévoit une interdiction totale sous dix-huit mois, promettant une baisse des émissions de 96 %. Le second, plus pragmatique, dessine une interdiction générale assortie de dérogations transitoires de cinq à douze ans pour les secteurs critiques, permettant une réduction de 82 %. Quelle que soit la voie choisie, l’ECHA a le mérite d’inaugurer un nouveau temps du débat sur les PFAS. L’enjeu n’est plus les risques qu’ils posent, mais de définir démocratiquement ce qu’est un usage « essentiel » à la société qui justifierait de continuer à en émettre.
Jean-Baptiste Fressoz (Historien, chercheur au CNRS)
https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/06/06/pompes-a-chaleur-et-cli
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Lire le décryptage
PFAS : une contamination généralisée de l’eau potable par le TFA, le plus répandu des polluants éternels
