Condamnez-vous les violences ?

Sur les plateaux, un sempiternel rappel à l’ordre médiatique

Dans les interviews radio et télé, figures et soutiens du mouvement lycéen sont sommés de “condamner les violences”, comme avant eux syndicalistes, Gilets jaunes ou écolos. Alors qu’une journée de mobilisation se tient ce samedi, analyse et généalogie d’une question devenue rituelle.

Le 30 septembre, alors que le mouvement social lycéen prend une ampleur nationale, Marc-Olivier Fogiel reçoit dans la matinale de RTL Ryad Rani, jeune président de l’Union syndicale lycéenne. Pour sa deuxième question, le journaliste demande : « Le ministre de l’Éducation dit que vos revendications sont toutes légitimes, mais que ce qui n’est pas légitime, c’est la violence. Est-ce que vous dites comme lui ? » Réponse : « Oui, il faut condamner toutes les violences et aussi les violences policières qu’on voit en marge des manifestations… » La première condamnation prononcée, Marc-Olivier Fogiel coupe le lycéen pour en exiger une seconde : « On voit la note des renseignements qui dit que le mouvement est gangrené, est-ce que vous condamnez ça ? » « Non, le mouvement n’est pas gangrené. »

Troisième tour : « Donc vous, on est clairs, vous condamnez les violences, vous n’êtes pas comme le maire de Saint-Denis qui dit que la violence peut être légitime. […] La violence, vous la trouvez illégitime, notamment quand des forces de l’ordre reçoivent de l’acide chlorhydrique ou que des pompiers sont pris à partie, vous condamnez ? » « Je ne dirais pas “illégitime”, je comprends cette violence, qui est la conséquence d’une violence institutionnelle et sociale que subissent de nombreux jeunes depuis neuf ans. » Et Fogiel d’insister : « Vous la comprenez mais vous la condamnez, on est clairs ? » « Oui. »

L’échange ressemble à de nombreux autres tenus avec un mimétisme flagrant sur les plateaux radio et télé au cours de la mobilisation. Amélie Carrouër sur LCI, Quentin Lafay sur France Inter, Olivier Truchot et Alice Darfeuille sur BFM ou Benjamin Fontaine et Claire-Élisabeth Beaufort sur la chaîne Franceinfo ont eux aussi, ces dernières semaines, demandé à leurs invités de gauche s’ils « condamnaient les violences », comme le montre un montage réalisé par Acrimed. Dans C à vous, Amandine Bégot espère tellement l’approbation de Bally Bagayoko (LFI) que la forme interrogative s’efface au profit de l’affirmative, la journaliste opinant elle-même du chef : « Vous aussi, vous condamnez ces violences. » Sous-entendu : il ne peut pas en être autrement, pas vrai ?

La sentence est si impérieuse qu’elle conditionne souvent l’évocation a posteriori des motivations politiques du mouvement (Darius Rochebin sur LCI : « On reviendra aux revendications des étudiants, mais l’urgence c’est l’ordre »). Parfois, la formule évolue, comme chez Benjamin Duhamel sur Inter ou Apolline de Malherbe sur BFM, qui s’enquièrent d’un « appel au calme » auprès de leurs invités. Sonia Mabrouk ne s’embarrasse même pas de la question : face à l’écologiste Sandrine Rousseau, elle affirme : « Une élue comme vous doit appeler au calme. »

La question est purement rhétorique pour Laurent Thiong-Kay, maître de conférences en sciences de l’information et de la communication à Sciences Po Lyon et spécialiste de la médiatisation des problèmes publics. « Elle impute la responsabilité des affrontements au mouvement que soutient l’interviewé et permet aux journalistes d’appliquer un cadrage sécuritaire devenu routinier. La question a la forme d’un piège rhétorique : condamner revient à présenter un désaccord tactique et s’y refuser fait entrer en contradiction avec la vision idéalisée de la rationalité démocratique. »

Un préalable potentiellement disqualifiant pour la parole invitée, que le sociologue Antoine Hardy appelle « une acceptation d’entrée dans le cercle des individus dignes d’exprimer des opinions ». « Lorsqu’elle est posée en premier, il semble difficile d’y répondre par la négative, d’autant plus dans les formats courts de l’audiovisuel qui ne permettent pas de déployer un argumentaire », explique le chercheur, qui s’est intéressé aux mobilisations écologistes (1). 

Bien avant les lycéens, militants écologistes, Gilets jaunes ou syndicalistes ont été frappés de la même injonction. L’un des exemples les plus mémorables date de 2009, lors de la fermeture de l’usine Continental de Clairoix, en Picardie, et la rupture de contrat de 1 147 travailleurs (reconnue depuis comme « sans cause réelle ni sérieuse » par la justice). David Pujadas, alors présentateur du 20 heures de France 2, réalise un duplex de deux minutes avec le délégué CGT Xavier Mathieu à la suite de l’annonce du rejet du recours des salariés et le saccage du bureau du sous-préfet par certains d’entre eux. Ses trois questions sont alors : « Regrettez-vous ces violences ? », « Pour vous, la fin justifie les moyens ? » et « Est-ce que vous lancez un appel au calme ? », toutes balayées sans réserve par l’ouvrier. Interrogé a posteriori sur France Info, Pujadas s’était défendu en les qualifiant de « questions de base, école de journalisme numéro un ».

Mais les champions incontestés en la matière sont bien Marc-Olivier Fogiel, qui, en 2013, avait déjà tordu la question de cinq manières différentes face à un délégué syndical de l’usine Goodyear d’Amiens, avant de demander à celui-ci « quel message [il adressait] aux policiers blessés ». Et sa consœur Apolline de Malherbe, qui établit en 2016 un record sur BFM en intimant à pas moins de huit reprises, mais sans succès, Olivier Besancenot (NPA) de « condamner les violences » vues dans le mouvement contre la loi Travail, avant de se rabattre sur « Alors, sans aller jusqu’à les condamner, est-ce que vous les regrettez ? », puis d’enchaîner avec « Est-ce que vous vous désolidarisez des casseurs ? » onze fois supplémentaires. Contactés, ni Marc-Olivier Fogiel ni Apolline de Malherbe n’ont donné suite à nos sollicitations sur le sujet.

L’une des premières occurrences de cette demande devenue rituelle remonte à un autre moment de mobilisation de la jeunesse, quarante ans plus tôt. Le 9 décembre 1986, le journaliste d’Europe 1 Jean-Pierre Elkabbach interroge le président François Mitterrand à l’Élysée, en plein mouvement de contestation étudiante contre la loi Devaquet portée par le gouvernement de cohabitation de Jacques Chirac. Trois jours plus tôt, le jeune Malik Oussekine est mort sous les coups de la police et le président est allé rencontrer sa famille. Elkabbach, qui suspecte Mitterrand d’utiliser l’affaire pour discréditer Chirac, l’interroge ainsi : « Samedi soir, vous avez dit ou fait dire : “Je condamne, et le pays avec moi, quiconque usera de la violence.” Est-ce que ça veut dire que vous renvoyez dos à dos la violence de l’État et la violence des jeunes ? » Et Mitterrand de lui répondre : « Mais il n’y a pas eu de violence des jeunes. »

En utilisant le terme « condamnation », la question fait passer la discussion politique dans le champ moral, observe Antoine Hardy. « Elle range les choses dans le registre du bien et du mal et en retire la complexité. Il suffirait de demander “Est-ce que vous expliquez les violences ?” pour ouvrir la discussion. » Violences qui sont circonscrites à la portion congrue de celles qui traversent le monde social. « Le débat public a tendance à ne considérer comme violent que ce qui est visible, développe le sociologue. Il est fait référence aux dégradations matérielles ou aux affrontements avec la police, mais jamais aux violences économiques, sociales, environnementales qui affectent pourtant des dizaines de millions de Français. Les pesticides ou le CO₂ ont des conséquences sanitaires concrètes pour toute la population, et pourtant personne ne demande à un député défendant la loi Duplomb ou à un pdg de multinationale s’il “condamne les violences”. »

« C’est une formule politiquement très calibrée, conçue pour être adressée à une fraction précise du champ politique et de la contestation sociale, résume Laurent Thiong-Kay : les partis et mouvements de gauche ou émanant des classes populaires. » Ainsi, lorsque Apolline de Malherbe reçoit Gérald Darmanin, alors ministre de l’Intérieur, après les affrontements autour des méga-bassines de Sainte-Soline en avril 2023, ou le ministre de l’Éducation nationale Édouard Geffray au cœur du mouvement lycéen de 2026, et alors même qu’elle évoque, sans les nommer comme telles, les violences policières largement documentées durant ces événements, à aucun moment la journaliste ne demande à ces deux membres du gouvernement s’ils les « condamnent ». « Cette question tient du rappel à l’ordre, affirme Antoine Hardy. L’ordre social étant plutôt contesté par des personnes de gauche, il n’est pas étonnant qu’elle leur soit principalement adressée. »

L’ampleur et la gravité des violences ne sont ainsi pas les critères qui mènent les journalistes à poser cette question. Pour Laurent Thiong-Kay, cette surfocalisation sur la violence physique, peu importe sa gravité, est centrale dans l’appréhension des mouvements sociaux par les médias. « Pour les journalistes, son apparition constitue un épisode-clé du récit de la contestation, qui va les pousser à couvrir davantage un mouvement mais aussi à décréter son infréquentabilité. »

Antoine Hardy s’en étonne d’autant plus qu’il juge ces violences d’une grande modération par rapport à la brutalité de la société. « La conflictualité politique reste conventionnelle alors que la situation est très grave à beaucoup d’égards, quand on pense aux centaines de gens morts de la canicule cet été, par exemple. » Il voit en la question « Condamnez-vous les violences ? » un potentiel marqueur funeste : « Le monde où elle ne sera plus posée sera soit un monde où il n’y aura plus de manifestations et de désordre tant les libertés seront inexistantes, ou bien un monde où le rapport de force aura basculé dans l’autre sens et où l’on aura dépassé cette interrogation réductrice. »

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