
Ou comment saper les fondements d’une institution multilatérale
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Le mépris
Le 29 décembre 2025, lors de ses vœux pour 2026, António Guterres, Secrétaire général des Nations-Unies a exhorté les dirigeants du monde à être « à la hauteur. Choisissez l’humain et la planète plutôt que la souffrance » en soulignant que « le monde se trouve à la croisée des chemins. Le chaos et l’incertitude nous entourent » [ONU, 29 déc. 2025]. Ce chaos est la négation de la finalité affichée par les Nations-Unies, « Paix, dignité et égalité sur une planète saine ». Bon nombres de dirigeants mondiaux s’en moquent et ignorent les multiples résolutions de l’ONU décidées par l’Assemblée générale et le Conseil de sécurité ; Donald Trump est devenu le chantre du désaveu de cette institution de la paix, lui seul pouvant être « faiseur de paix » [Guillaume Naudin, RFI, 19 déc. 2025], et par conséquent méritant le prix Nobel de la paix !
« Tout ce que j’ai eu des Nations-Unies, c’est un escalator qui s’est arrêté en plein milieu de la montée. Si la première dame n’avait pas été en grande forme, elle serait tombée. J’ai eu un téléprompteur qui ne marchait pas. Voilà les deux choses que j’ai eues de l’ONU, un mauvais escalator et un mauvais téléprompteur. […] J’ai mis fin à sept guerres, j’ai négocié avec les dirigeants de chacun de ces pays, et je n’ai jamais reçu le moindre appel des Nations-Unies pour me proposer leur aide […]. Tout ce qu’ils savent faire, c’est écrire des lettres fermes et ne jamais donner suite, ce sont des paroles creuses, et les paroles creuses ne résolvent pas les guerres.
Nous avons commencé récemment à employer la puissance suprême de l’armée américaine pour détruire les terroristes vénézuéliens et les réseaux de trafiquants dirigés par Nicolas Maduro. À tous les terroristes qui font passer des drogues toxiques aux États-Unis d’Amérique, sachez que nous vous anéantirons. C’est ce que nous faisons. Nous n’avons pas le choix. Nous ne pouvons pas laisser cela se produire. […] Chaque bateau que nous coulons transporte des drogues susceptibles de tuer plus de 25 000 Américains. » [Donald Trump, 80e Assemblée générale des Nations-Unies, 23 sept. 2025 | vidéo avec traduction]
« Ma propre moralité, ma raison, c’est la seule chose qui peut m’arrêter. Je n’ai pas besoin du droit international » [New York Times, 8 janv. 2026]. C’est cette “moralité raisonnée” qui a conduit D. Trump à bombarder des installations militaires au Venezuela et capturer Nicolás Maduro, président de ce pays, pour le juger aux États-Unis ; ce qui devrait normalement relever de la compétence de la Cour pénale internationale (CPI), seule juridiction compétente pour juger un chef d’État en exercice. C’est ainsi que D. Trump contrevient à la Charte des Nations-Unies, les 193 pays signataires, dont les États-Unis, s’engageant à « s’abstenir dans leurs relations internationales de recourir à la menace ou à l’emploi de la force, soit contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique de tout État, soit de toute autre manière incompatible avec les buts des Nations-Unies » [art. 2.4]. Tout le contraire de ce que fait D. Trump pour qui seule la force compte afin de s’approprier les ressources d’un pays, et pourquoi pas le diriger, voire s’en emparer, le Canada et le Groenland par exemple entrant dans ses visées géopolitiques d’expansion territoriale des États-Unis.
Donald Trump peut-il se prévaloir du droit à la “légitime défense” pour s’en prendre au Venezuela afin de lutter contre le “narcoterrorisme” qui menacerait gravement l’intégrité de l’Amérique du Nord ? « Narcoterrorisme. La formule recouvre une histoire politique double et ambiguë : dans un cas, c’est le terrorisme financé par le trafic de drogue. Dans l’autre, c’est le narcotrafic assuré par la terreur. La nuance est de taille lorsque le mot est utilisé comme prétexte géopolitique » [Mattéo Caranta, “Narcoterrorisme : cheval de Troie de l’expansionnisme américain” | France Culture, 10 janv. 2026]. En fait, c’est le prétexte à s’emparer des ressources pétrolières du Venezuela ; plusieurs pays d’Amérique latine : Mexique, Bolivie, Colombie…, sont également cités pour leur participation au trafic mondial de la drogue.
Les visées politiques des États-Unis en Amérique latine ne tiennent absolument pas compte de l’article 51 de la Charte des Nations-Unies : « Aucune disposition de la présente Charte ne porte atteinte au droit naturel de légitime défense, individuelle ou collective, dans le cas où un Membre des Nations Unies est l’objet d’une agression armée », et, sauf à considérer les drogues comme des armes létales, le Venezuela n’a pas menacé militairement les États-Unis. En fait, l’attaque américaine viole la norme fondamentale de non-recours à la force et ne satisfait pas aux critères stricts de l’article 51 ; inversement, elle ouvrirait même un droit de légitime défense pour le Venezuela. Ce qui était déjà le cas lorsque Donald Trump a ordonné des frappes dans les eaux internationales des Caraïbes contre des navires supposés participer aux narcotrafics, frappes ayant entraîné la mort d’une centaine de personnes [source : Le Monde avec AFP, 1er janv. 2026]. Pour les experts du Conseil des droits de l’homme de l’ONU « le recours à la force létale dans les eaux internationales sans base juridique appropriée viole le droit international de la mer et équivaut à des exécutions extrajudiciaires » [Reuters, 21 oct. 2025]
En France, le rappel du droit international a mis du temps à émerger et parfois même l’action militaire américaine au Venezuela a été plus ou moins approuvée. Le président de la République s’en est félicité, « Et Macron approuva » [Thomas Legrand, Libération, 3 janv. 2026] ; puis s’est souvenu du droit international deux jours plus tard : « “Nous défendons le droit international et la liberté des peuples”, a déclaré cette fois le président de la République en Conseil des ministres. “La méthode employée n’est ni soutenue ni approuvée. » » [Julien Nény, France Inter, 5 janv. 2026]. En revanche, Bruno Retailleau (sénateur Les Républicains, ancien ministre de l’Intérieur) approuve sans réserve : « M. Maduro est l’allié des narcotrafiquants […]. Pour moi, ça suffit à fonder les bases d’une intervention sur l’article 51 de la légitime défense » [TV5 Monde, 8 janv. 2026].
On pourrait presque penser que B. Retailleau, acceptant le mode d’intervention américain, serait prêt à envisager que La France puisse, au nom de la lutte contre le narcoterrorisme, décider d’interventions militaires dans les principaux pays fournisseurs des drogues les plus consommées en France : Maroc pour le cannabis, Colombie, Pérou, pour la cocaïne, Chine et Pays-Bas pour l’ecstasy ? Et alors que la consommation de ces drogues est en nette progression entre 2010 et 2023 : MDMA (ecstasy) +480 %, cocaïne +214 %, ensemble des drogues +87,5 %. En volume, la consommation du cannabis demeure nettement en tête : 397 tonnes en 2023 sur un total de 463 ; le chiffre d’affaires, de 2,3 milliards d’euros en 2010, est devenu 6,8 milliards en 2023, soit une progression de 190 %, la cocaïne en représente le tiers. Il est difficile de chiffrer avec précision le nombre de consommateurs, les seules références étant celles du nombre d’interpellations par la police, ce qui est sans doute très en dessous de la réalité. [Sources : rapport de l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives, déc. 2025. Et “La France sous cocaïne : pourquoi la consommation a explosé”, Charles Delouches-Bertolasi, Libération, 29 déc. 2025]. Il est évident que ces progressions interrogent, mais signifient-elles pour autant que la France est sous la dépendance envahissante d’un narcoterrorisme menaçant la Nation, tel que le suggère D. Trump pour les États-Unis et l’Europe ? L’immigration et les narcotrafics seraient, pour lui, les deux fléaux apocalyptiques mettant à mal la civilisation occidentale, celle du bien ; et ce dur combat nécessiterait d’ignorer le droit international.
Dominique de Villepin (ancien Premier ministre) a été l’un des rares hommes politiques à s’opposer fermement à l’invasion militaire américaine au Venezuela : « Nous avons un peu plus changé de monde, changé de seuil, progressivement nous nous habituons à un monde où toutes les règles sont effacées, où le droit international n’existe plus […]. Il y a aussi le sentiment que tout cela est passager et qu’après Trump, les choses reviendront à la normale. Non, c’est un changement profond qui se prépare depuis des années, c’est la marche vers des nouveaux empires et l’Amérique aujourd’hui est prise par une forme d’hubris où tout est possible » [BFM, 4 janv. 2026].
La politique de la force toute-puissante n’est pas propre à D. Trump, Vladimir Poutine, Benjamin Netanyahu, Xi Jinping… peuvent figurer en tête dans le tableau des dirigeants se considérant « Les maîtres du monde. Fédérer, gouverner, soumettre » [Pascal Boniface (dir.), éd. Eyrolles, 2025]. Cependant, en ce moment, l’autocrate D. Trump se fait particulièrement remarqué en multipliant les pressions internationales. Sa dernière trouvaille est la mise en place d’un “Conseil de la paix”. Initialement chargé de superviser les travaux du comité palestinien devant administrer la gouvernance et la reconstruction de la bande de Gaza, ce conseil a désormais une destinée mondiale : « Le Conseil de la paix est une organisation internationale qui vise à promouvoir la stabilité, à rétablir une gouvernance fiable et légitime, et à garantir une paix durable dans les régions touchées ou menacées par des conflits », peut-on lire dans le préambule de la charte envoyée aux pays invités à siéger. C’est aussi une critique des « institutions qui ont trop souvent échoué », allusion claire aux Nations-Unies [Le Monde avec AFP, 19 janv. 2026]. Les États, candidats à un siège permanent, devront cotiser à hauteur d’un milliard de dollars ! Il n’est pas précisé si cette cotisation sera à renouveler annuellement !
Cette instance est réservée aux États que D. Trump choisit d’inviter et il en est le président autoproclamé ; c’est en fait tout le contraire de ce que sont les Nations-Unies depuis 1945 : « Plus rien ne semble trop grand pour Donald Trump. Le président américain s’imagine désormais en faiseur de paix et de prospérité dans le monde entier, s’érigeant en maître d’une “organisation internationale” à même de supplanter les lenteurs, et parfois la paralysie, de l’Organisation des Nations-Unies. » [Claire Gatinois, Le Monde, 20 janv. 2026].
“Choisir l’humain et la planète”, la grande illusion ?
Lorsqu’il s’est adressé aux dirigeants mondiaux le 29 décembre dernier, António Guterres a mis en cause « des États qui s’échinent à investir dans la violence, tout en affirmant manquer de moyens pour y mettre fin ». Pourtant, les dépenses militaires mondiales ont progressé de 9,4 % en un an et ont atteint 2 718 milliards de dollars en 2024 [Cf. communiqué de presse de l’Institut international de recherche de la paix de Stockholm, 28 avril 2025]. Cette “énorme” somme n’est pas très éloignée du montant du produit intérieur brut (PIB) de l’ensemble du continent africain, évalué à ≈ 2 800 milliards de dollars. En septembre 2025, António Guterres avait déjà exhorté les États membres à redéfinir leurs priorités en matière de sécurité et de développement : « Les faits sont clairs : des dépenses militaires excessives ne garantissent pas la paix. Elles la fragilisent souvent, alimentant la course aux armements, exacerbant la méfiance et détournant les ressources des fondements mêmes de la stabilité. » [ONU info, 9 sept. 2025].
Aujourd’hui, un quart de l’humanité vit dans des zones où se déroulent des conflits armés : Palestine, Soudan, Syrie, République démocratique du Congo, Ukraine… 120 millions de personnes ont été déplacées de force pour causes de guerre, de catastrophes climatiques… « En ce nouvel An, prenons la résolution de revoir nos priorités. Un monde plus sûr commence par davantage d’investissements dans la lutte contre la pauvreté et moins dans les guerres. La paix doit l’emporter » [ONU, 29 déc. 2025], souhaite António Guterres, mais c’est vraiment l’inverse qui est à l’œuvre en ce moment !
En 2015, pour “un monde plus sûr” et en paix, l’Assemblée générale des Nations-Unies, avait décidé unanimement de “17 objectifs de développement durable” (ODD) déclinés en 169 cibles rassemblées sous l’intitulé “Agenda 2030” : « Les objectifs de développement durable nous donnent la marche à suivre pour parvenir à un avenir meilleur et plus durable pour tous. Ils répondent aux défis mondiaux auxquels nous sommes confrontés, notamment ceux liés à la pauvreté, aux inégalités, au climat, à la dégradation de l’environnement, à la prospérité, à la paix et à la justice. Les objectifs sont interconnectés et, pour ne laisser personne de côté, il est important d’atteindre chacun d’entre eux, et chacune de leurs cibles, d’ici à 2030 » [“Agenda 2030”, Nations-Unies : résolution 70/1 | description des 17 ODD, 25 sept. 2015].
Projet ambitieux, mais dès sa parution il a donné lieu à des réserves. Ainsi, le journaliste Antoine de Ravignan souligne que les ODD peuvent faire penser à « une usine à gaz. Une sorte de catalogue de La Redoute du développement […], où les objectifs trop vagues (réduire l’acidification des océans…) le disputent aux promesses hasardeuses (assurer 7 % de croissance par an dans les pays les moins avancés…) et où nombre de cibles pour lesquelles une date d’échéance a été fixée semblent franchement inaccessibles dans les délais envisagés compte tenu des dynamiques actuelles (pour 2030, l’élimination de la faim et de l’extrême pauvreté…). Un document où les expressions « droits de l’homme » et « démocratie » sont de grandes oubliées, ce qui en a grandement facilité l’adoption. Bref, un texte consensuel, nullement contraignant, dont chaque État fera ce qu’il voudra ». [Alternatives économiques, 1er sept. 2015]
En 2023, l’ONU procède à une évaluation intermédiaire et António Guterres, en introduisant le rapport “Vers un plan de sauvetage pour l’humanité et la planète”, n’est pas particulièrement optimiste : « À mi-chemin de l’échéance du Programme 2030, cette édition spéciale du “Rapport sur les objectifs de développement durable” montre que nous laissons de côté plus de la moitié du monde. Les progrès de plus de 50 % des cibles des objectifs de développement durable (ODD) sont faibles et insuffisants ; pour 30 %, ils stagnent ou reculent. Ce sont les cibles-clé sur la pauvreté, la faim et le climat qui sont touchées. Si nous n’agissons pas maintenant, le Programme 2030 deviendra l’épitaphe d’un monde qui aurait pu être. » [ONU, Conseil économique et social | rapport, juil. 2023].
L’analyse en dix points du magazine “JeuneAfrique” est sévère : les ODD « ne sont pas contraignants…, ne sont pas assez urgents…, trop vagues…, trop nombreux… sont largement sous-financés… » [Julian Pecquet, JeuneAfrique, 19 sept. 2023].
En 2025, un nouveau rapport de l’ONU, s’appuyant sur les données fournies par le “Réseau des solutions pour le développement durable” (SDSN), constate un important retard structurel : « Selon les données disponibles, le monde est en bonne voie de réaliser 35 % des cibles des objectifs de développement durable, ou progresse modérément vers une telle réalisation. Les progrès accomplis quant à 47 % des cibles sont insuffisants et, pour 18 % d’entre elles, les progrès ont été inversés par rapport au niveau de référence de 2015. À cinq ans de l’échéance de 2030, il est vital de redoubler d’efforts pour inverser ces tendances. » [ONU, Conseil économique et social | rapport, 30 juil. 2025]. D’après ce rapport quels sont les domaines en progression, et ceux en grande difficulté ?
Domaines en progression
Des avancées significatives existent, mais restent inégales entre régions :
- Santé: baisse prolongée de la mortalité maternelle et infantile, recul de plusieurs maladies infectieuses (VIH, paludisme, maladies tropicales…) dans de nombreux pays.
- Faim : a globalement diminué : 795 millions de personnes étaient sous alimentées en 2015, elles sont 673 millions en 2024, avec cependant des disparités importantes d’un continent à l’autre, elle progresse par exemple en Afrique [FAO, 28 juil. 2025].
- Infrastructures de base : forte progression de l’accès à l’électricité, amélioration de l’accès à Internet, à la téléphonie mobile et aux services bancaires de base.
Domaines en grande difficulté
Plusieurs objectifs accusent des retards critiques, avec parfois des retours en arrière :
- ODD 1 (pauvreté) : 23 millions de personnes supplémentaires en extrême pauvreté. Cette progression est à pondérer en tenant compte de l’évolution de la population mondiale : 2015 = 7,3 milliards / 2025 = 8,2 milliards, soit ≈ +11 %
- Pauvreté (seuil international : 3 euros par personne et par jour) :
- 2015 = estimation 702 millions de personnes, soit ≈ 9,6 % de la pop. mondiale
- 2025 = estimation 808 millions, soit ≈ 9,9 % de la pop. mondiale.
- Pauvreté (seuil international : 3 euros par personne et par jour) :
- ODD 13–15 (climat, vie terrestre, vie aquatique) : 2023 a été l’année la plus chaude jamais enregistrée, avec des écosystèmes fortement dégradés.
- ODD 2, 11, 14, 15, 16 (systèmes alimentaires, à la biodiversité, aux villes durables, à la paix et aux institutions) : sont souvent en stagnation ou en détérioration. Par exemple, le nombre de personnes déplacées avoisine 117 millions en 2024, il était de 65,3 millions en 2015, et les victimes civiles dans les conflits armés ont fortement augmenté depuis 2022 (Palestine, Soudan…).
Les catastrophes climatiques, les effets persistants du Covid-19, les guerres avec leurs multiples victimes civiles et déplacements de populations, sont considérés comme étant les principaux obstacles à l’aboutissement des ODD ; toutefois les questions liées à la répartition des richesses mondiales ne sont pas évoquées dans les différents rapports ou discours, pourtant n’est-ce pas là où se fondent les grandes inégalités ? De plus, l’accroissement des budgets consacrés aux dépenses militaires est en partie la cause de la baisse des financements qui devraient être consacrés à la réalisation des ODD, les États-Unis en étant en grande partie responsables.
Le retour de Donald Trump au pouvoir marque en effet le retrait des États-Unis de l’Agenda 2030, annonce faite Le 4 mars 2025 : « Les États-Unis renoncent à leur engagement envers les ODD, marquant ainsi un changement d’approche dans leur politique de développement multilatéral. Dans une déclaration à l’Assemblée générale des Nations Unies, Edward Heartney, conseiller pour les affaires économiques et sociales à la Mission permanente des États-Unis auprès de l’ONU, a exposé les préoccupations de l’administration américaine, qualifiant les ODD d’extension d’une “gouvernance mondiale souple” qui, selon elle, empiète sur la souveraineté nationale.[…] Sans la participation des États-Unis, les ODD risquent de voir leur dynamique politique, leur soutien financier et leur engagement diplomatique s’amenuiser. » [Matteo Tonello, faculté de droit de Harvard, 3 avril 2025].
Rejet des organisations internationales
Début 2025, les États-Unis ont annoncé qu’ils quittaient 66 organisations : « L’administration Trump a estimé que ces institutions étaient redondantes dans leur champ d’action, mal gérées, inutiles, source de gaspillage, mal administrées, soumises à l’influence d’acteurs poursuivant leurs propres objectifs contraires aux nôtres, ou constituaient une menace pour la souveraineté, les libertés et la prospérité générale de notre pays. » [Marco Rubio, Département d’État des États-Unis, 7 janv. 2025]. 31 sont rattachées à l’ONU, citons : Conseil des droits de l’homme des Nations-Unies, UNESCO, l’Organisation Mondiale pour la Santé (OMS), ONU-Femmes, Convention cadre des Nations-Unies sur les changements climatiques…
Lire également : “Le retrait des États-Unis du régime climatique international risque d’entraîner des conséquences dévastatrices en matière de financement”, Carola Kloeck et Kari De Pryck, tribune | Le Monde, 27janv. 2026
Par deux fois -2020 et 27 janvier 2026 – D. Trump a dénoncé les “Accords de Paris sur le climat” que Joe Biden avait pourtant réintégrés en 2021. Lors de la dernière Assemblée générale des Nations-Unies, D Trump a déclaré : « Ce changement climatique, c’est la plus grande escroquerie de l’histoire de l’humanité […]. Je vous conseille de vous éloigner de cette supercherie écologique […] (s’adressant à l’Europe) Félicitations ! En réduisant votre empreinte carbone qu’est-ce que vous avez accompli ? Vous avez détruit des emplois […} Nous sommes en train de nous débarrasser des énergies qui sont appelées à tort « renouvelables ». Les moulins à vent [les éoliennes] sont pathétiques. Ils coûtent cher de les faire fonctionner et doivent être réparés tout le temps. […] Nous sommes censés faire de l’argent avec l’énergie, pas à en perdre ! » [ONU, 23 sept. 2025], “qu’est-ce ça rapporte ?” serait ainsi la seule bonne question à se poser…
Donald Trump ne se contente pas d’être climatosceptique, il est aussi en “guerre”, non seulement contre les narcotrafiquants et les éoliennes, mais également contre les immigrés : « À notre frontière sud, nous sommes parvenus à repousser une invasion de grande ampleur. Et au cours des quatre derniers mois, le nombre d’étrangers illégaux admis et entrés dans notre pays est nul. Cela peut sembler difficile à croire. En effet, si l’on se réfère à la situation, il y a seulement un an, des millions de personnes affluaient de partout dans le monde, de prisons, d’établissements psychiatriques ou, encore, du milieu des trafiquants de drogue. […] Nous avons réaffirmé que l’Amérique appartient aux Américains, et j’encourage tous les pays à faire de même. […] Vous êtes en train de détruire vos pays. L’Europe est en grande difficulté. Elle est envahie par une force d’immigrants clandestins, c’est du jamais-vu. […] Et personne ne fait rien pour que cela change […]. Et parce qu’ils (les Européens) choisissent d’être politiquement corrects, ils ne font absolument rien pour régler la situation. » [ONU, 23 sept. 2025]. À la fois “donneur de leçons”, “cajoleur”, sauveur et maître du monde, D. Trump, dans ce long discours bien au-delà du temps qui lui était imparti, a démontré sa condescendance à l’égard de l’Europe “naïve” et des Nations-Unies.
Lors du dernier Forum économique mondial de Davos (19-23 janvier 2026), l’actuelle Présidente de l’Assemblée générale des Nations-Unies, Annalena Baerbock, s’en est étonnée : « Les Nations-Unies, longtemps considérées comme les garantes de la confiance mondiale, sont soumises à des pressions sans précédent, alors que les conflits se multiplient et que le respect du droit international s’érode.[…] L’ONU est non seulement sous pression, mais carrément attaquée. » [ONU-info, 21 janv. 2026]. Elle ne nomme pas Donald Trump, mais il est certainement considéré comme étant le principal attaquant. Le lendemain et dans les mêmes lieux, il présentait en grande pompe son projet de “Conseil de la paix” et de construction d’une riviera sur des ruines : le “New Gaza” ! « Je suis un promoteur immobilier dans l’âme et j’ai dit : Regardez ce site en bord de mer, regardez ce superbe lot foncier, ce que ce pourrait être pour tant de gens. » [cité dans Le Monde, 22 janv. 2026], ces “gens”, les Palestiniens, étant complétement absents des discussions concernant leur avenir à Gaza.
Le multilatéralisme des Nations-Unies en question
De quoi s’agit-il ? « Le multilatéralisme désigne une action collective coordonnée entre au moins trois acteurs. Il implique que ces acteurs soient conscients qu’il est dans leur intérêt de travailler ensemble pour résoudre des problèmes. […] L’approche universelle du multilatéralisme permet aux Nations de faire face aux défis mondiaux complexes. […] Les Nations-Unies forment l’épine dorsale du système multilatéral contemporain, servant de plateforme de dialogue, de coopération et d’action collective. Le multilatéralisme est essentiel pour aborder les questions mondiales telles que la paix et la sécurité, le changement climatique, le développement durable et les droits de l’homme. » [ONU, questions thématiques]
Le multilatéralisme est donc la pierre angulaire des Nations-Unies et quand cette pierre est ébranlée par de multiples secousses, c’est actuellement le cas, alors, tout l’édifice est menacée. Et depuis 2017, Donald Trump a entrepris de saper le fondement même des Nations-Unies en s’en prenant à cette institution avec le professionnalisme de l’entrepreneur qu’il est : on détruit pour reconstruire quelque chose supposée être beaucoup mieux, c’est-à-dire dans la façon dont il se représente un monde sous l’autorité pleine et entière des États-Unis et à l’encontre du droit international : « Je suis venu ici aujourd’hui pour offrir le leadership et l’amitié des États-Unis à tous les pays de cette assemblée qui souhaitent se joindre à nous pour forger un monde plus sûr et plus prospère. C’est un monde dans lequel nous serons beaucoup plus heureux. » [ONU, 23 sept. 2025].
En analysant le discours d’investiture de Donald Trump en 2017, l’historienne Régine Perron souligne que celui-ci a exprimé « la volonté de considérer les intérêts des États-Unis avant tout, d’établir le protectionnisme et de rendre aux États-Unis leur prospérité et leur grandeur. L’intérêt mutuel, qui est le fondement du système multilatéral, n’entre pas dans ses considérations […] Trump utilise sans retenue ce rôle de puissance mondiale, pour rebattre les cartes à sa façon. Pour cela, il opte pour le style qu’il connaît bien, celui d’un homme d’affaires, c’est-à-dire en présentant le contrat à prendre ou à laisser. Son but est de négocier d’une manière bilatérale sur la scène internationale » [“La fin du multilatéralisme : une victoire de Donald Trump ?” | Diploweb.com, 4 nov. 2018]. Aujourd’hui, cette stratégie bilatérale est la règle tant sur le plan militaire que sur le plan commercial, l’actualité en fait état quotidiennement : négociations de cessez-le-feu, remise en cause de l’OTAN, chantages aux droits de douane, etc.
Que va-t-il se passer fin 2028 à la fin du deuxième mandat de Donald Trump ? Il se dit qu’il envisagerait de renouveler son mandat en contournant la constitution américaine, « Je ne blague pas » a-t-il précisé en mars 2025, mais ce serait loin d’être simple [cf. “Donald Trump peut-il vraiment briguer un troisième mandat de président des États-Unis ?”, Marie Violette Bernard, FranceInfo, 1er avril 2025]. Les règles de la vie démocratique ont, à ses yeux, une valeur toute relative et peuvent être outrepassées : « Chers Chrétiens […] vous n’aurez plus besoin de voter à l’avenir, mes beaux amis chrétiens. Je vous aime, je suis chrétien, je vous aime ; sortez de chez vous et votez. Dans quatre ans, vous n’aurez plus à voter à nouveau. Nous aurons tout arrangé. » [Discours aux chrétiens du groupe Turning Point Action, Reuters, 28 juil. 2024] ; les démocrates américains ont immédiatement réagi : « Notre démocratie est menacée par le criminel Donald Trump. » [abc NEWS, 28 juil. 2024].
Donald Trump se donne un rôle messianique de sauveur du monde, et grâce à lui les États-Unis remporteront le combat du “bien contre le mal” ; les références bibliques et à Dieu foisonnent dans ses discours : « Je tiens à remercier tout le monde, et en particulier Dieu. Je veux simplement dire que nous t’aimons, Dieu, et que nous aimons notre grande armée. Protège-les. Que Dieu bénisse le Moyen-Orient. Que Dieu bénisse Israël et que Dieu bénisse l’Amérique. Merci beaucoup. Merci. », a-t-il déclaré à la suite du bombardement des installations nucléaires iraniennes le 21 juin 2025 [Le Monde, 22 juin], difficile d’envisager qu’un président de la République française puisse tenir de tels propos !
Trump est comparé par ses supporters au roi David, souverain du royaume d’Israël vers le Xesiècle avant notre ère : entrepreneur, unificateur d’Israël, excellent guerrier, échappant à un attentat, adultères…, un portrait fidèle. L’historien Christian Georges Schwentzel souligne que « Depuis l’Antiquité, les grands chefs politiques se sont toujours appuyés sur l’idée qu’ils étaient sous la protection d’un dieu afin de justifier leurs entreprises et se distinguer du commun des mortels […]. Les États-Unis se placent eux-mêmes sous la protection d’un dieu […]. La devise officielle du pays proclame “In God We Trust” (“en Dieu nous faisons confiance”) et le chef de l’État prête traditionnellement serment sur la Bible lors de son investiture. Peut-être plus que tout autre président américain, D. Trump sait mobiliser à merveille cette image de chef pieux ».[cité par Virginie Larousse, “Donald Trump, l’Apocalypse et le roi David : une lecture théologique du président américain”, Le Monde, 24 janv. 2025]
Donald Trump met très peu de limites à son pouvoir souverain, il a encore un peu moins de trois ans pour nous réserver quelques mauvaises surprises : Groenland, Cuba, Iran…, et bien d’autres sans doute. Pour Philippe Bolopion, directeur de l’ONG Human Rights Watch (HRW), l’administration Trump « s’attaque à l’architecture sur laquelle le mouvement de défense des droits de l’homme s’est construit : le droit international, les traités, les conventions, les organisations multilatérales, les normes qui ont émergé depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. L’administration Trump s’est retirée du Conseil des droits de l’homme des Nations-Unies. Elle sanctionne des membres de la Cour pénale internationale [CPI], qui constitue l’un des progrès les plus importants en termes de justice internationale de ces dernières décennies, et se retire d’un très grand nombre d’organisations multilatérales. » [Le Monde, 4 fév. 2026].
Les États-Unis sont loin d’être les seuls à manifester une telle opposition aux droits universels : Argentine, Chine, Russie, entre autres, font partie des pays qui « ont pour point commun de mépriser ouvertement les normes et les institutions qui pourraient limiter leurs pouvoirs […]. Leurs dirigeants […] s’accordent pour faire obstacle aux droits humains et pour promouvoir un agenda international régressif. En paroles et en actes, le gouvernement des États-Unis leur facilite désormais la tâche » [HRW, rapport 2006]. On voit mal quels événements, quelles organisations pourraient leur imposer de mettre fin à leur politique “illibérale”. Cependant, les manifestations à Minneapolis marquent-elles l’heure du réveil pour les Américains et les Américaines ? Et plus largement pour l’Europe et le monde ?
L’historienne Laure Murat estime que la population de Minneapolis donne, depuis plusieurs semaines, une leçon de démocratie : « C’est un tournant considérable à peine un an après l’élection de Trump, qui doit être pris pour exemple et pour modèle d’avenir. Car c’est de la rue, et de la rue seule, du sursaut citoyen, de la conscience populaire, et non d’une femme ou d’un homme providentiel dont on attend en vain le surgissement, que viendra la réponse capable d’enrayer le cataclysme en cours. » [Le Monde, 5 fév. 2026].
Terminons avec Ukaleq Slettemark, groenlandaise participante aux Jeux olympiques d’hiver de Milan-Cortina : « Entre les États-Unis et le Groenland, il n’existe pas deux cultures plus opposées. Notre vision du monde est que nous faisons partie de la nature. Nous n’exploitons pas la nature. Nous ne valorisons pas le capitalisme par rapport à la nature. C’est quelque chose que Donald Trump ne comprendra jamais. » [Le Monde service vidéo, 11 février 2026]