Violences policières à Évin-Malmaison (62)

«Ils nous ont massacrés»

Le 4 avril, un policier a étranglé Zakariyya lors de son interpellation à son domicile dans une petite ville du Pas-de-Calais. Ses parents, ses frères et ses sœurs ont assisté à la scène, qu’ils ont filmée. Tous sont traumatisés et veulent “être entendus”.

À Évin-Malmaison, dans le Pas-de-Calais, la maison de Safia et Djellali Seddaoui porte encore les traces du 4 avril. Le portail a été remplacé. L’ancien a été défoncé lors de l’interpellation de leur fils Zakariyya, 23 ans. Depuis, une caméra de surveillance détectant les mouvements a été installée à l’entrée. Aux fenêtres, Safia a posé des brise-vues. Deux mois après les faits, la famille tente toujours de vivre avec ce qu’elle décrit comme un traumatisme. « Ils nous ont massacrés », résume Djellali.

Sa dizaine d’appels à la conseillère principale d’éducation du lycée de ses jumeaux de 15 ans, témoins de la scène, est restée sans réponse. Il espérait un suivi psychologique pour les adolescents. Lui-même dit « tenir », mais « plus pour longtemps ». Son premier rendez-vous au centre médico-psychologique n’est prévu que fin juin. À la maison, les disputes sont devenues fréquentes. « Il n’y a pas un jour où ça ne gueule pas », souffle-t-il. Safia dort mal. Elle dit ne plus avoir la force de supporter qui que ce soit. Par moments, elle envisage même une hospitalisation psychiatrique pour « se reposer » et « être seule ».

Nawfel, 17 ans, était dans la voiture avec son frère Zakariyya lorsque la brigade anticriminalité les a suivis jusqu’à leur domicile. Il a assisté à toute la scène et en a filmé une partie. Depuis, il évite autant que possible la maison familiale et passe la plupart de son temps chez sa petite amie. Les patrouilles de police lui inspirent désormais de la peur. Comme plusieurs membres de la famille, il mange moins. Tous disent avoir perdu du poids depuis le 4 avril. « Il faut qu’on reste soudés », répète Djellali. Ce matin-là, tous ont cru perdre Zakariyya.

« Son visage violet »

Alertée par le bruit, la famille sort et commence à filmer après que Djellali est parvenu à ouvrir la porte d’entrée, maintenue fermée par un policier. Les images montrent le jeune homme au sol, maintenu par un fonctionnaire. Les proches décrivent son visage changeant progressivement de couleur, « son visage passait du rouge au bleu, au violet », ses yeux révulsés, ses difficultés à respirer. Ils racontent avoir vu une première perte de connaissance. Puis une seconde. Ils se souviennent du bruit qu’il faisait en cherchant de l’air. Du doigt qu’il aurait levé pour réciter la chahada [profession de foi, NDLR], avant de s’évanouir à nouveau.

Djellali tente de s’approcher pour lui porter secours. Selon lui, un policier l’en empêche. La famille crie. Personne ne comprend pourquoi la violence des gestes continue alors que Zakariyya est déjà maîtrisé. Ce n’est qu’après plusieurs interventions de ses collègues qu’un fonctionnaire finit par le relâcher. Le père découvre alors son fils menotté dans le dos. De la mousse et du sang sortent de sa bouche. Pendant plusieurs minutes, ses proches pensent qu’il est mort. Les secours finissent par arriver. Zakariyya est transporté à l’hôpital.

Les vidéos filmées ce jour-là seront visionnées des centaines de milliers de fois sur les réseaux sociaux.

Après plusieurs heures sur place, il est placé en garde à vue pour « rébellion », « refus d’obtempérer » et « défaut de permis ». Il ressortira sans poursuites. Les vidéos filmées ce jour-là seront visionnées des centaines de milliers de fois sur les réseaux sociaux. Pourtant, souligne la famille, le parquet de Béthune ne saisit pas l’Inspection générale de la police nationale. Une plainte est finalement déposée pour violences volontaires par personne dépositaire de l’autorité publique.

Trois semaines plus tard, un nouvel épisode vient renforcer le sentiment de méfiance. Le 24 avril au matin, des policiers se présentent de nouveau au domicile familial. Ils disent rechercher Zakariyya dans le cadre d’un refus d’obtempérer qui remonterait au mois de janvier. L’avocat du jeune homme, Pierre Brunisso, est contacté en urgence. Après vérification auprès de la brigade routière de Lens, il affirme ne trouver aucune trace d’une telle procédure. Pour lui, il s’agit d’une tentative d’intimidation.

Les Seddaoui disent avoir perdu leur sentiment de sécurité et de confiance dans les institutions.

Depuis, la famille attend que l’enquête avance. Le 27 mai, Djellali est entendu par la cellule déontologie, sorte d’IGPN locale. Une question le marque particulièrement : « Pensez-vous qu’il y a eu un usage excessif de la force ? » Pour lui, les faits dépassent largement cette qualification. Il ne comprend pas davantage les questions portant sur d’éventuels problèmes de santé de son fils, susceptibles d’expliquer ses malaises. Ces questions insistantes réveillent chez les parents une blessure plus ancienne.

En août 2000, Djellali et Safia ont perdu deux enfants dans un incendie survenu dans un appartement de Lille-Sud. Leur neveu est également décédé. Le couple se trouvait alors au Maroc pour célébrer son mariage. Onze années de procédure judiciaire n’ont jamais dissipé leur douleur. « Je n’ai jamais vraiment fait mon deuil », reconnaît aujourd’hui Djellali. Parfois, explique-t-il, il se réveille encore en espérant que tout cela n’était qu’un cauchemar. « Vingt-six ans après, ça recommence », dit-il, évoquant les événements du 4 avril. 

Charge raciale

À ses yeux, cette fois-ci, la différence est que Zakariyya est vivant. Il peut témoigner. Les vidéos existent. Et la famille est déterminée à poursuivre ses démarches. Mais, au-delà de l’affaire, les Seddaoui disent avoir perdu leur sentiment de sécurité et de confiance dans les institutions. Nawfel s’interroge sur l’utilité même de témoigner. Safia redoute les auditions. Elle craint de ne pas comprendre certaines questions et d’être piégée à cause de son accent marocain.

Ils ont fait la misère à mes parents, nés en Algérie, et aujourd’hui ils font la misère à mes enfants. Djellali

Elle dit déjà savoir « qui va gagner au tribunal ». Ce qu’elle souhaiterait avant tout, explique-t-elle, c’est être entendue. Pouvoir faire face au policier qu’elle accuse d’avoir étranglé son fils. Lui parler dans un bureau, à défaut d’un tribunal. Comprendre. Elle revient souvent sur le regard qu’elle affirme avoir croisé ce jour-là. « C’était une machine », dit-elle. Cette image la hante. 

Dans sa main, elle tient une feuille A4. C’est l’une des dernières traces du projet professionnel de sa fille Maïssara. La jeune fille rêvait de devenir policière. Elle avait noté les différentes voies permettant d’intégrer la profession et envoyé plusieurs demandes de stage. Aucune n’avait abouti. Aujourd’hui, ce rêve a disparu. « C’est tout ça qui a été brisé », souffle Safia. Pour Djellali, l’affaire comporte aussi une dimension raciale. Engagé depuis plusieurs années dans des collectifs antiracistes, il estime que sa famille a été traitée différemment parce qu’elle est d’origine algérienne.

Les commentaires lus sur Internet après la diffusion des vidéos ont renforcé ce sentiment. « On doit toujours montrer patte blanche, affirme-t-il. Ils ont fait la misère à mes parents, nés en Algérie, et aujourd’hui ils font la misère à mes enfants. » Safia évoque également les inquiétudes qui l’accompagnent désormais au quotidien. Depuis son installation dans le Pas-de-Calais, elle considérait sa maison comme le seul lieu où elle se sentait réellement en sécurité. Le 4 avril a fait disparaître ce refuge. Aujourd’hui encore, lorsqu’elle regarde le portail, les caméras ou les fenêtres occultées, elle a le sentiment que quelque chose s’est définitivement brisé.

Politis

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