L’étude PISA crée la panique


Des enquêtes montrent depuis vingt ans que les réseaux sociaux tuent chez les jeunes la lecture et la connaissance

On n’imagine pas le séisme. La dernière édition du Programme international pour le suivi des acquis des élèves de 15 ans, dit PISA, publiée mardi 8 septembre, décrit un décrochage massif du savoir des élèves, notamment quant à la compréhension de l’écrit. Ils ne savent pas le sens des mots, ne font plus le lien entre deux phrases. Et comment réagissent les responsables politiques ? Pour la gauche, c’est la faute à la paupérisation de l’école ; pour la droite, la faute au système éducatif tenu par des gauchistes qui sapent la transmission du savoir. Personne ou presque n’évoque l’éléphant dans la pièce : la chute durable de la lecture. L’Internet et les réseaux sociaux vampirisent le temps disponible des enfants. Quant aux parents, chaînon essentiel, eux-mêmes lisent beaucoup moins, donc ne lisent plus à leurs gamins, perdant leur mission de garde-fou. C’est logiquement à peu près la même chose partout en en Europe.

PISA crée la panique, alors que moult enquêtes et rapports montrent depuis vingt ans que les réseaux sociaux tuent la lecture et la connaissance. Nous insistons sur la lecture, car lire un livre est la base de tous les savoirs. Cela permet de penser. De structurer le langage, de construire un raisonnement, de multiplier les points de vue, de parler avec facilité, de choisir en citoyen. Ne pas lire, et l’on devient agressif, caricatural, intolérant.

Et quelle est la réponse publique ? Rien ou presque. Il y a des campagnes nationales sur l’alcool, le tabac, la sécurité routière, les cinq fruits et légumes à manger par jour, mais très peu sur les dangers des réseaux sociaux ou du téléphone portable pour la santé des jeunes. Les responsables politiques craignent d’être taxés de liberticides. Il ne faut pas culpabiliser les parents ni stigmatiser les ados – électeurs d’aujourd’hui et de demain. Patrick Cohen, dans sa chronique sur France Inter le 9 septembre, rappelle justement que les candidats à la présidentielle de 2027 font de l’école une priorité, mais sous un angle bien repéré : lui donner plus de moyens, rehausser les salaires des enseignants et mieux les former, ouvrir des classes, réduire le nombre d’élèves, mais que nombre de jeunes ne lisent plus et ne savent plus structurer une phrase n’est pas un sujet.

Fracture politique

Si on en est là, c’est aussi parce que l’industrie numérique a trouvé des relais respectables. Nous avons épluché quinze ans de réactions aux rapports alarmistes sur les écrans numériques. Des cadres du système éducatif et des sociologues ont longtemps nié les liens entre réseaux sociaux et lecture ou savoir en baisse, ajoutant que les jeunes lisent et se cultivent autrement avec Internet. Derrière leurs statistiques pointait une fracture politique : préserver les enfants des réseaux sociaux serait réactionnaire, élitiste, antijeunes, technophobe. A contrario, des théoriciens de l’éducation voyaient dans le numérique une arme pour réduire les inégalités entre familles pauvres et aisées. Ordinateurs et tablettes sont devenus des outils pédagogiques, le cahier de correspondance a été remplacé par des liens numériques. Des responsables politiques ont financé un mouvement concret et commode.

Face à ce mouvement, un trublion a émergé, à savoir le neuroscientifique de l’Inserm Michel Desmurget, à travers notamment deux livres aux titres assez clairs : La Fabrique du crétin digital (Seuil, 2019) et Faites-les lire ! Pour en finir avec le crétin digital (Seuil, 2023). Pour le chercheur, quand les écrans récréatifs vampirisent le temps disponible des jeunes dès la maternelle, quand l’immense majorité des enfants de 11 ans sont inscrits sur les réseaux sociaux, quand seulement 12 % des bacheliers consultent un livre ou un magazine par jour, alors qu’ils étaient 60 % il y a quarante ans, quand un gamin arrête de lire à 10 ans, au moment où on lui offre son premier téléphone portable, on doit affronter une question qui fragilise la démocratie.

Oui, le jeune lit et apprend à sa façon sur Internet, ajoute Michel Desmurget, mais il lit tout et n’importe quoi, jusqu’à la recette de l’œuf mollet, ce qui ne contrebalance en rien la perte de compréhension des mots. Et puis le numérique ne corrige en rien les inégalités culturelles et sociales, sa réussite étant plutôt de rendre les jeunes aisés aussi ignares que les autres. Reste un facteur fâcheux : d’éminents défenseurs « techno » dans la sphère éducative s’avèrent être rémunérés par des industriels de l’Internet, comme l’a montré Marie Dupin, journaliste à la cellule investigation de Radio France, dans son enquête sur l’influence des géants du numérique dans les écoles françaises, en juin 2025.

Signal désastreux

En raison de ses positions, Michel Desmurget a reçu en échange opprobre et moqueries. On l’a qualifié de dingue, de réac, d’antijeunes, d’inflammable, et même de vouloir fomenter une panique morale. « Je me suis fait secouer, j’ai été blacklisté, j’ai pris sévère », nous dit-il aujourd’hui.

Mais, comme pour l’industrie du tabac en son temps, le climat a changé depuis deux ou trois ans, symbolisé par le rapport d’experts remis à l’Elysée au printemps 2024, avec 29 mesures prônant la limitation ou la restriction des écrans à la jeunesse. Chez les enseignants, le climat change aussi. Et des spécialistes de l’éducation nuancent désormais leur soutien aux écrans. Aujourd’hui, constate Michel Desmurget, la chute dans la maîtrise du langage est si vertigineuse que plus personne ne peut la relativiser ni oublier le rôle des réseaux sociaux. « Le nier, c’est passer pour un fou. »

C’est dans ce contexte que le Conseil constitutionnel, en août, au nom de la liberté d’expression, a envoyé un signal désastreux. Dans le cadre d’une loi visant à éloigner la jeunesse des écrans, il a censuré sa disposition phare, à savoir interdire l’accès aux réseaux sociaux aux mineurs de moins de 15 ans. Cela n’empêchera pas à l’avenir de creuser trois axes pour tenter d’enrayer le fléau : ne plus penser le système scolaire en fonction du numérique ; réduire le temps d’écran des jeunes ; favoriser la lecture. Facile à écrire… D’autant que les résultats seront lisibles dans dix ou quinze ans, un temps long que les politiques goûtent peu.

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