Secours islamique France

Le désastreux impact du rapport « Frères musulmans »

Mentionnée dans le rapport qui a fait l’objet d’une instrumentalisation politique, l’ONG française d’aide humanitaire demande depuis un an un « rectificatif » du ministère de l’intérieur, en vain. Elle a depuis perdu ses subventions dans trois départements, engendrant la mise à la rue de dizaines de femmes précaires.

Marie Turcan 9 août 2026 à 18h51

MassyMassy (Essonne).– Derrière les portes colorées, les chambres sont inoccupées et les lits sont vides. « Il y avait beaucoup plus de vie, à l’époque », regrette Léo André, responsable des dispositifs sociaux au Secours islamique France (SIF) en déambulant dans les couloirs déserts du centre d’accueil de Massy en mai. « Les femmes dormaient ici la nuit, restaient parfois la journée, nouaient des liens sociaux. Dès que l’une trouvait du travail, tout le monde était content. »

L’organisation non gouvernementale (ONG) a dû fermer, en septembre 2025, ce dispositif de mise à l’abri qui bénéficiait à des dizaines de femmes isolées – dont plusieurs enceintes – après avoir perdu l’intégralité de ses subventions étatiques, soit près de 500 000 euros. Ce centre situé à quinze minutes à pied de la gare TGV ne propose désormais plus que de l’accueil de jour pour une soixantaine de personnes et un service de domiciliation – permettant à des personnes précaires ou exilées d’avoir une adresse et faciliter leur accès à l’emploi et la santé.

La préfecture de l’Essonne, qui n’a pas répondu aux questions de Mediapart, assurait en septembre à La Croix que les femmes qui étaient accueillies par le Secours islamique France n’ont pas été mises « à la rue » et que « leur prise en charge a été assurée à hauteur du besoin, à Étampes, Corbeil et à l’hôtel ». En réalité, certaines dorment souvent dehors.

« Étampes, c’est très loin. J’appelle tous les jours, mais parfois pendant quatre, cinq jours, il n’y a pas de place. Et quand on vous appelle, c’est pour une seule nuit ; le lendemain matin vous êtes dehors », nous confie Amina* en juin 2026. Cette trentenaire originaire d’Afrique centrale a bénéficié, comme des dizaines d’autres femmes précaires, souvent en situation irrégulière, d’un accueil régulier au SIF. « Quand le centre était là, c’était à peu près bien. On pouvait dormir deux semaines d’affilée ; on mange, on se lave, on se repose. Maintenant, la situation est très compliquée. »

Tout s’est achevé brusquement, par un mail de la préfecture tombé à l’été 2025. « On nous a expliqué que c’était terminé », se souvient Léo André. « C’est l’incompréhension totale. On n’a jamais eu aucun problème de collaboration avec l’État. Les budgets étaient reconduits chaque année pour ce dispositif, par ailleurs reconnu. »

Cité trois fois dans le rapport

Deux mois plus tôt, le mercredi 21 mai 2025, le ministère de l’intérieur rendait public son rapport « Frères musulmans et islamisme politique en France », censé montrer la réalité de « l’entrisme » islamique dans le pays. Ce jour-là, les équipes du SIF découvrent que le nom de leur organisation y apparaît à trois reprises. « Personne ne nous a pourtant rencontrés, ni les rapporteurs, ni aucun de leurs collaborateurs », déplore Mahieddine Khelladi, directeur exécutif depuis dix-neuf ans de l’organisation, au cours d’un entretien avec Mediapart. « S’ils étaient venus, au bout de dix minutes ils auraient compris où ils étaient ! »

Le rapport, qui répond à une commande politique de Gérald Darmanin en 2024, atteste paradoxalement d’une mouvance frériste en déclin en France. Mais en superposant des passages factuels à des assertions vagues, il fait planer un soupçon général sur toutes les structures citées.

La Cour des comptes rappelle aussi que les missions du SIF en France « sont particulièrement dépendantes des subventions ».

Ainsi le SIF se retrouve premier d’une liste introduite en ces mots : « Une trentaine d’associations caritatives islamistes sont aujourd’hui identifiées à l’échelle nationale. Dont seize dirigées par des salafistes et quatre relevant ou ayant relevé de la mouvance frériste, parmi lesquelles certaines apparaissent poursuivre des objectifs plus mercantiles qu’humanitaires et conduire des activités résolument tournées vers l’étranger. »

Le SIF « a longtemps été dirigé par des figures de la mouvance frériste avant de s’en émanciper progressivement », continue le rapport. L’ONG fondée en 1991 émane en effet de la Britannique Islamic Relief Worldwide (IRW), qui est accusée par Israël de financer le Hamas et dont des dirigeants ont été renvoyés, après des propos antisémites. Le SIF a toutefois rompu ses liens avec elle il y a vingt ans : depuis 2006, l’IRW n’est plus représentée dans ses instances de gouvernance. 

« La matrice intellectuelle sur laquelle se base le SIF n’a rien à voir avec les Frères musulmans, ni avec l’islamisme », insiste Mahieddine Khelladi, qui rappelle que l’ONG a même signé le contrat d’engagement républicain en 2022. Serait-ce son nom qui pose problème ? « Le fondateur du SIF dit souvent qu’il a choisi le nom de “secours islamique” car ça rimait avec “secours catholique” et que ça rendait bien », s’amuse le directeur, bien conscient qu’au vu de l’atmosphère politique, l’appellation « secours islamique » est désormais plus un poids qu’un atout.

Le rapport « Frères musulmans » décrit ensuite une partie du fonctionnement de l’ONG et insiste sur le fait que l’organisme a reçu « des financements de l’État, de l’AFD et de l’UE et a consacré près de 35 M€ en 2021 à ses missions à l’étranger », ne donnant le détail que pour deux pays : « 11,5 M€ en Syrie et 5 M€ en Palestine. »

Les comptes du SIF sont pourtant régulièrement audités. Le 3 juillet 2026, la Cour des comptes a rendu un « avis de conformité » sur les exercices financiers entre 2020 et 2024 et confirmé son émancipation d’IRW. L’institution souligne que le SIF est tourné vers une « quinzaine » de pays à l’international, où il engage des millions d’euros pour de projets de développement et intervient « ponctuellement en zone de crise », et relève sa capacité à lever des fonds auprès de particuliers par le biais d’efficaces campagnes de dons. 

La Cour des comptes rappelle aussi que les missions du SIF en France sont « d’ampleur limitée et concentrées dans trois départements, malgré une volonté affichée de développement » et qu’elles « sont particulièrement dépendantes des subventions d’exploitation »

L’illusion d’un « rectificatif »

Dans les mois qui ont suivi la parution du rapport « Frères musulmans », les préfectures d’Essonne, de Seine-Saint-Denis et du Rhône ont toutes les trois mis fin à leurs aides financières. L’équivalent d’un million d’euros de subventions étatiques s’évapore. Pourquoi le SIF ne choisit-il pas de poursuivre la mise à l’abri des femmes précaires à Massy, sur ses fonds propres ? « Financièrement c’est un débat qu’on doit avoir, détaille Léo André. La France n’est pas la seule mission, ces arbitrages auront forcément des impacts sur l’humain. Il y a des endroits dans le monde où si nous ne sommes pas là, il n’y aura pas d’État pour compenser. »

Interrogées par Mediapart, les préfectures concernées n’ont pas répondu. Bien que ces décisions s’inscrivent dans un contexte général de coupes budgétaires dans les secteurs des aides publiques, la temporalité avec la parution du rapport interroge. « Je n’ai pas envie de le penser », soupire Mahieddine Khelladi.

« Je veux bien entendre qu’il y ait des enjeux de “disette” budgétaire », complète Léo André. « Mais ce qui est surprenant, c’est que la subvention de l’Essonne se termine en cours d’exercice en août, et non au 31 janvier. On a l’impression qu’en deux mois, il fallait que tout soit fermé. » 

Il y a de la colère, mais il y a surtout de la déception. Mahieddine Khelladi, directeur du SIF

Le Secours islamique France a d’abord tenté la voie administrative, enchaînant courriers et demandes de rendez-vous dans l’espoir d’obtenir « un rectificatif » du ministère de l’intérieur. « On n’a jamais voulu ni se victimiser, ni être dans la revendication communautaire ou communautariste, on n’a jamais réglé nos problèmes en les portant sur la place publique, mais on a systématiquement privilégié les canaux institutionnels », insiste le directeur.

Le ministère a reçu une fois le SIF en décembre 2025, par le biais de sa cheffe du bureau des cultes. « On n’a pas bien compris, parce qu’on n’a rien à voir avec le culte, on n’a jamais été dans la représentation de l’islam de France. Mais on s’est dit pourquoi pas, si c’est la première porte d’entrée », se souvient Mahieddine Khelladi.

Mais rien de concret n’est sorti de ce rendez-vous. Depuis six mois, le bureau des cultes et le cabinet du ministre se renvoient la balle, ce dernier assurant simplement au SIF qu’il y aurait bien « une volonté de dialogue » avec eux. « Il y a de la colère, mais il y a surtout de la déception », déplore le directeur. Un an après la publication du rapport « Frères musulmans », il a consenti à médiatiser l’affaire, voyant qu’elle continuait à prendre de l’ampleur.

En avril 2026, la députée du Rassemblement national (RN) Marine Hamelet a fait resurgir le fameux document pour questionner le gouvernement sur le financement du SIF par l’institution publique Agence française de développement (AFD), au vu de supposés « liens présumés avec des mouvements proches des Frères musulmans ». Le SIF a répondu par une plainte en diffamation le 29 juin. 

Laurent Nuñez, le nouveau ministre de l’intérieur, a depuis été interpellé au Sénat par la socialiste Corinne Narassiguin, élue de Seine-Saint-Denis : « Depuis la publication de ce rapport, le ministère de l’intérieur a mis en cause plusieurs associations qui y étaient mentionnées, en leur prêtant des liens dont l’existence a depuis été démentie », écrit-elle. 

Et demande au ministère « s’il envisage de procéder à une actualisation de ce rapport ou, à tout le moins, d’apporter des clarifications publiques concernant certaines allégations qui continuent de circuler et qui portent atteinte à la réputation du SIF et compromettent son accès aux financements nécessaires à la poursuite de ses missions ». Réponse à la rentrée parlementaire.  

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