
Quelles villes se dessinent ?
L’intelligence artificielle va-t-elle les transformer radicalement ? Les espaces urbains tendent à s’évaporer dans le cloud, ces centres de données qui pompent et assèchent nos dernières ressources en eau et en électricité épargnées par le dérèglement climatique ? L’IA va-t-elle enfermer les villes dans une surveillance généralisée ? Big Data ou Big Brother ?
Évitons, pour commencer, d’affliger les lecteurs de ce blog d’un nouveau texte sur l’intelligence artificielle et la Ville, qui justement n’aurait rien de nouveau et se contenterait de répéter les fables sur les taxi-volants autonomes, les tours futuristes aux formes organiques largement végétalisées et greenwashées façon Vincent Callebaut, les drones livreurs de colis Amazon, les sexbots et autres petit·es ami·es virtuel·es… Évitons aussi de sombrer dans les fictions dystopiques à la mode, les I.A. hors de contrôle qui prennent le pouvoir, réduisent les humains au pire à l’état d’esclave, d’animaux de zoo, ou au mieux les transforment en cyborg avant de concourir à une extinction totale de l’humanité.
Ces quelques clichés évacués, demandons-nous comment les villes vont évoluer d’ici 2050 avec l’accélération des progrès technologiques produits par l’intelligence artificielle ? L’IA va-t-elle tout bouleverser ? D’ici 2050, environ 70 % de la population mondiale devrait vivre en “zone urbaine”, selon les projections des Nations Unies, contre 57 % aujourd’hui. Quelles “zones urbaines” se dessinent ou pourraient se dessiner avec l’IA ? Quelles seront les conséquences de l’IA sur la ville, l’impact des centres de données, celui du dérèglement climatique et autres évolutions prévisibles à l’échéance 2050 ? Essayons cet exercice de prospective urbaine appuyé sur des hypothèses connues et donc fatalement erroné.
Promptopolis ou l’urbanisme cybergénérique
Au XXᵉ siècle, les villes furent radicalement transformées par l’automobile, et les nouvelles technologies (l’électrification, les réseaux d’eau potable, les télécommunications, l’industrialisation des produits de construction, etc.). Seulement, cette évolution technologique n’est pas linéaire, le premier quart du XXIᵉ siècle n’a pas connu de tel bouleversement. La smart city et le smart building sont des produits marketing nés dans les années 1990 et sans grande conséquence sur les modes de vie, les voiries, l’architecture et les paysages urbains aujourd’hui. Les écoquartiers diffèrent peu des ZAC des années 1990 et le design des automobiles comme celui des nouvelles constructions semble avoir été figé par 30 ans de conception avec des outils numériques. Les technologies et les outils informatiques utilisés jusqu’à aujourd’hui pour concevoir et construire les villes n’ont guère évolué en 30 ans, avant l’arrivée de l’IA. De plus, la mondialisation a transformé les villes en produit commercial, elle les a plongées dans une compétition permanente. La concurrence nivelle tout, ainsi toutes les métropoles appliquent les mêmes recettes marketing, créant depuis les années 1990 une uniformisation visuelle et fonctionnelle : une urbanisation sans âme et hors-sol aussi diagnostiquée comme “ville générique” (Koolhaas), “ville franchisée” (Mangin), “urbain généralisé” (Paquot), ou “métropole barbare” (Faburel)…
Les quartiers résidentiels, lotissements pavillonnaires, zones commerciales s’étendent de manière isolée, reliés par de grandes rocades. La ségrégation des fonctions, mais aussi des populations, s’accentue. Les quartiers se sécurisent, se résidentialisent. La gated community, quartier fermé, privatisé, enfermé dans une clôture, sécurisé par des caméras, les digicodes, et parfois des gardes armés, est devenu le premier modèle de développement résidentiel dans le monde. L’urbain généralisé, sans âme et hors sol, ne fait plus société. Avant l’IA, il en avait fini avec la mixité, l’altérité, la gratuité des espaces publics…
Les progrès technologiques de la communication, de l’informatique, de l’internet et de la téléphonie mobile n’ont pas changé le visage des villes. Leur évolution depuis 30 ans n’est pas visible, ou peut-être tient-elle dans la fugacité d’une onde 5G, dans l’intangibilité d’un réseau wifi, et dans l’étincelle de milliards de pixels, des dizaines d’écrans qui nous entourent, des téléphones portables devenus notre quotidien ? La réalité est devenue numérique, les villes ne sont plus seulement physiques, elles sont dématérialisées, numérisées, cloudées, évaporées en “nuage”, réseaux sociaux, e-commerce, IoT, blockchain, divertissements, jeux, services publics en ligne. Ce nuage numérique a cependant une réalité matérielle et des conséquences bien réelles sur le territoire. Nous y reviendrons.
La conception urbaine va-t-elle être révolutionnée par l’IA ? L’IA est entraînée pour répéter efficacement des modèles, elle fonctionne par interpolation statistique en reconnaissant et en reproduisant des motifs à partir de gigantesques bases de données. Elle donne une illusion d’intelligence en analysant et en reproduisant ce qui est le plus probable et efficace statistiquement. Un urbanisme confié à l’IA, une “Promptopolis” ou un “urbanisme cybergénérique” ne serait donc qu’une reproduction logique et efficace des géométries et des organisations des flux déjà en œuvre depuis 80 ans. L’IA ne ferait qu’accélérer le phénomène d’urbanisation généralisée et accroître le fonctionnalisme par des zonings hyperspécialisés sans âme et hors sol des années 1990. Ces zones urbaines sont la résultante de la gestion administrative du foncier, des besoins du trafic routier, de la planification logistique, etc. L’IA risque donc de persévérer dans le fonctionnalisme, le zoning, la séparation des fonctions qui fut théorisée il y a un siècle par la Charte d’Athènes. Une IA urbaniste n’ajouterait pas d’âme aux villes mais pourrait augmenter la complexité de la gouvernance et de la planification des quartiers, ajouter des couches au millefeuille institutionnel, et noyer un peu plus les citoyens dans les procédures de planification et de réglementation urbaine déjà largement incompréhensibles à une large part de la population.
Des Gigawatt de superintelligence
L’astrophysicien François Roddier aimait rappeler que l’évolution de l’Univers a produit des structures successives de plus en plus complexes et organisées qui dissipent toujours plus d’énergie de manière de plus en plus dense : les étoiles, les plantes, les animaux, le cerveau humain, l’ordinateur et maintenant les racks de serveurs dédiés à l’IA. Le cerveau humain dissipe 10 000 fois plus d’énergie par unité de masse que le soleil. Le matériel informatique dédié à l’IA dissipe environ 100 fois plus d’énergie par kilogramme qu’un cerveau humain (soit 1 million de fois plus que le Soleil). Dans cette évolution, plus une structure est complexe, moins elle a d’entropie interne, et plus elle consomme et dissipe un flux d’énergie important par unité de masse pour traiter de l’information.
Pour l’IA, la taille de l’infrastructure est essentielle. À chaque augmentation de la puissance de calcul, du volume de données et des ressources à l’entraînement, l’IA développe de nouvelles capacités de raisonnement non anticipées. La course au gigantisme est donc lancée. La puissance des centres de “superintelligence” ne se mesure plus en mégawatts, mais en gigawatts. Un data center d’un gigawatt appelé “hyperscaler” consomme à lui seul autant d’électricité que la métropole de Lille, Roubaix et Tourcoing (un million d’habitants), soit la puissance d’un réacteur nucléaire. Dans le monde, plusieurs dizaines de data centers hypermassifs (hyperscalers) sont planifiés ou en cours de construction. En France, le collectif Le Nuage était sous nos pieds a publié une carte des data centers existants et de 45 data centers en cours de déploiement, dont une poignée d’hyperscalers comme Cambrai Data4 (1 GW) et Campus IA de Fouju (1,4 GW) planifiés pour 2030 ou Dunkerque (3,1 GW) prévu pour 2031.
En janvier, l’ADEME a publié une étude approfondie sur l’impact de l’IA et des datacenters, ainsi que cinq scénarios de 2024 à 2060. Le scénario tendanciel montre qu’en 2060 la consommation énergétique des centres de données pourrait être multipliée par 10 en tenant compte de la consommation électrique des centres à l’étranger ( mais pour un usage en France) équivalente à plus des deux tiers de la consommation électrique française actuelle.
Le collectif Le Nuage était sous nos pieds déplore que 37 nouveaux sites identifiés par le gouvernement soient tenus secrets. Ces data centers sont souvent localisés à proximité des villes pour se raccorder aux infrastructures. Outre les gigawatts d’énergie électrique, ils participent à l’étalement urbain et consomment des terres agricoles. Le collectif compte l’artificialisation de 827 ha de terre pour ces centres de données, soit la moitié de la superficie du projet d’aéroport avorté à Notre-Dame-des-Landes.
Les consommations d’eau pour refroidir ces data centers sont aussi un problème. En 2023, Google annonçait consommer 28 milliards de litres d’eau, soit l’équivalent de la consommation d’eau de la ville de Nantes. Un hyperscaler d’un GW peut consommer pour son refroidissement 40 000 à 50 000 m³/jour, soit 15 à 18 milliards de litres d’eau par an. À ces débits démesurés s’ajoute l’eau utilisée pour refroidir les centrales thermiques, nucléaires ou hydrauliques nécessaires pour la production électrique, en moyenne 4 à 5 litres d’eau par kWh. Soit au total environ 50 à 63 milliards de litres d’eau consommés ou évaporés pour un hyperscaler d’un GW chaque année, l’équivalent de 20 000 à 25 000 piscines olympiques ou deux fois la consommation d’eau nantaise. Le refroidissement des serveurs peut aussi avoir recours à d’autres technologies, comme la climatisation, mais cela augmente les consommations électriques.
Dans le contexte du dérèglement climatique, cette consommation démesurée d’eau, d’énergie et de foncier à proximité des villes est-elle tolérable ? Des conflits d’usage sont déjà identifiés : l’électricité prévue pour les centres de données devait servir à la transition énergétique, des énergies fossiles au tout électrique selon le ShiftProject. Dans son rapport d’octobre 2025 le think tank alertait : “Cela pose la question de la concurrence avec les secteurs dont la décarbonation complète ne peut passer que par l’électrification : transports, industrie, production d’hydrogène par électrolyse, etc.”
Les data centers produisent une multitude de nuisances supplémentaires qu’il nous faudrait développer plus longuement : émissions de gaz à effet de serre, pollution sonore, système de refroidissement émettant des PFAs, groupes électrogènes contribuant à la pollution de l’air et nécessitant d’importants stockages de carburant, impacts liés à leur construction et à la fabrication des serveurs, etc.
Les luttes s’organisent. Les habitants de Wissous (91) s’opposent depuis 2020 à un datacenter d’Amazon installé à proximité du bourg. La carte du collectif Le Nuage était sous nos pieds, compte 27 luttes en cours, certaines menées par France Nature Environnement, le collectif Stop DataOne et d’autres. En Espagne est né le mouvement « Tu nube seca mi rio » (« Ton nuage assèche ma rivière »). Aux États-Unis, selon le collectif Data Center Watch, 75 grands projets ont été bloqués ou retardés pendant le premier trimestre 2026.
Des alternatives sont possibles. Le scénario “Génération Frugale”, étudié par l’ADEME, divise par deux les consommations actuelles d’ici 2060. Pour cela, il propose de réguler fortement et d’interdire les usages numériques inutiles et nocifs. Il invite au discernement dans les choix technologiques et incite les villes à développer les activités non numériques. Il propose de réserver l’IA aux domaines critiques : la santé, le climat, la défense et la recherche.
Influences personnalisées
La tendance semble cependant destiner l’IA au développement commercial. Sa puissance de calcul est capable de créer du désir personnalisé et ainsi d’augmenter et d’ajuster notre consommation. Sur la base des nombreuses données collectées grâce à nos téléphones, qui nous suivent, nous géolocalisent et nous écoutent en permanence, connaissent les habitudes d’achats de ceux qui achètent en ligne ou simplement l’utilisent comme moyen de paiement. Les BigData maîtrisent toute notre intimité, nos recherches, nos goûts, nos besoins…
OpenAI a lancé ChatGPT Shopping, mais la puissance de traitement de ces données par l’IA ne va pas seulement permettre à l’e-commerce de nous proposer vêtement, accessoire, équipement, rencontre amoureuse ou séjour touristique avant même de l’avoir demandé, comme le fait déjà la publicité ciblée ou le marketing comportemental. L’IA peut fournir un véritable pouvoir d’influence sur les individus, à très grande échelle et en continu. Au printemps 2026, Google a lancé Daily Brief et Gemini Spark. Daily Brief va fouiller dans les e-mails, les agendas, les notes pour produire une synthèse matinale personnalisée et quotidienne de la journée de ses utilisateurs. Gemini Spark est un agent IA capable d’exécuter une multitude de tâches complexes à partir de commandes vocales. Dans la présentation de cet outil, Josh Woodward, le vice-président de Google Labs et de Gemini (l’IA de Google), montrait comment il pouvait l’utiliser pour planifier son weekend, vérifier les contraintes de sa femme, trouver un endroit pouvant garder ses deux chiens, vérifier les disponibilités de restaurants, rechercher des activités locales pour ses enfants, faire les réservations et les paiements…
L’IA va nous assister pour consommer et voyager toujours plus, quelle conséquence pour les villes ? Les centres anciens des villes sont déjà largement dédiés au tourisme. L’IA va-t-elle amplifier la transformation des quartiers pittoresques, submerger les villes anciennes dans le surtourisme, aider AirBnB à s’accaparer des logements (et ainsi vider les villes de leurs habitants), et assister les commerçants à la Disneylandisation des rues et des monuments “instagrammables” ?
Un tiers des Français utilise déjà l’IA pour planifier ses vacances. L’IA vend du rêve, mais un rêve qui risque de devenir de plus en plus coûteux et réservé à une part toujours plus réduite de la population. Cette année, le nombre de vacanciers en France a reculé de plus 5% en juillet[. L’économie américaine se porte bien grâce aux investissements dans l’IA mais le chômage et la pauvreté explosent.
Dans un futur moins proche, la population aisée pourra sans aucun doute bénéficier des avancées technologiques de l’IA, des progrès médicaux, des services, des robots humanoïdes, etc. mais il est illusoire de penser que la planète aura assez de ressources pour démocratiser ces progrès technologiques aux 8 ou 10 milliards de terriens.
Les impasses du modèle urbain
L’IA ne nous conduit-elle pas à l’impasse ? Trois phénomènes prévisibles attendent les villes d’ici 2050 : le chômage massif dans le secteur tertiaire, le dérèglement climatique et la contraction de l’économie liée au déclin progressif des ressources minières et des énergies fossiles.
En France, environ 80 % de la population active urbaine travaille dans le secteur tertiaire, or, selon une étude du FMI, l’IA pourrait se substituer à 33 % des emplois, notamment des emplois qualifiés et bien rémunérés dans les activités financières et d’assurance, les services informatiques, l’architecture, le graphisme, l’édition, etc. Les études économiques sur la vague de destructions d’emploi, la “job apocalypse”, foisonnent. Une étude du MIT affirme que 12 % des emplois américains, soit près de 20 millions de personnes, pourraient être remplacés par l’IA. En 2025, HP comptait supprimer 4 000 à 6 000 postes, soit 10 % environ de ses effectifs en raison de l’IA. Plus globalement, les suppressions de postes attribuées à l’IA représentent entre 4,5 % et 6,2 % des licenciements déjà annoncés aux États-Unis. En France, une étude de la Coface et de l’Observatoire des emplois menacés et émergents (OEM) affirme que 16 % des postes (5 millions de postes) pourraient disparaître d’ici 2 à 5 ans. Il faut cependant noter que l’effet de IA manque de données empiriques et de recul suffisant. Une étude de la direction générale du Trésor pointe les incertitudes et rappelle que lors de précédentes avancées technologiques les emplois créés ont compensé ceux qui ont disparu, et les professions se sont transformées en profondeur.
L’IA supplante en premier lieu les emplois des jeunes, plus simples et automatisables. Elle risque aussi de produire à moyen terme une perte importante de savoir-faire et de connaissance, de réduire les efforts intellectuels, le regard critique, et la créativité.
En Île-de-France, la surface du bureau vacant est passée de 3 à 6,6 millions de m² depuis 2020, provoquant une crise dans les fonds d’investissement immobiliers dédiés. Quelles villes se dessinent si 15 à 30 % des emplois de bureau, notamment des emplois qualifiés, disparaissent d’ici 2030 ? Dans les années 1990, les villes occidentales ont connu la désindustrialisation, la fermeture et la délocalisation des usines. Elles ont dû gérer le chômage et la pauvreté. Elles durent faire face à la perte de leurs ressources et trouver des solutions aux friches polluées et abandonnées. Un phénomène similaire est-il en train de s’amorcer dans le secteur tertiaire ?
Deuxième impasse : avec 4% des émissions de gaz à effet de serre, l’IA accélère le dérèglement climatique. Il ne s’agit plus d’une menace future, il est là, annoncé depuis 30 ans, nous commençons à peine à prendre conscience de son impact sur les territoires. Près d’un Français sur quatre réside dans une zone potentiellement inondable. À l’échelle mondiale, environ 16 % des surfaces urbaines se situent dans les zones à risque de crues centennales. Durant l’hiver 2025-2026, des millions de Français ont été victimes des crues, ont subi les évacuations massives, les coupures d’électricité et les axes de transport paralysés. L’hiver a totalisé 49 jours en vigilance orange ou rouge, soit plus du double de la moyenne historique. Durant l’été 2026, plus de 117 000 hectares de forêts ont brûlé en France. Une succession de cinq vagues de chaleur majeures s’est étalée sur plus de 50 jours de canicule cumulés, provoquant une sécheresse dans toute l’Europe. Le dérèglement climatique va amplifier ces phénomènes. En ville, les étés caniculaires sont accentués par l’effet d’îlots de chaleur, l’accumulation d’énergie dans l’asphalte, le béton et les rejets chauds des groupes de climatisation et des automobiles. Le dérèglement climatique va rendre progressivement les villes invivables.
Enfin, troisième impasse : l’IA a besoin d’énergie abondante et de minerais pour fabriquer les serveurs, or nous allons faire face à la fin de l’abondance géologique. L’urbanisation moderne a été modelée par et pour les combustibles fossiles, elle en est le produit, la résultante d’un siècle de pétrole abondant et bon marché. Depuis 2006, Rob Hopkins et son réseau des villes en transition lancé à Totnes au Royaume-Uni s’organisent pour répondre à ce changement. Peu de villes ont suivi son exemple et anticipé sérieusement ce sujet. Au contraire, l’ensemble des infrastructures urbaines (dont les centres de données) et les citadins sont extrêmement dépendants du pétrole, pour fonctionner, se déplacer, s’approvisionner, se nourrir, être livrés, etc. En seulement trois jours sans pétrole, le système urbain serait proche de l’effondrement. L’agriculture est totalement dépendante du pétrole pour sa production, ses engrais, ses machines. Les métropoles sont subordonnées à leur système logistique, les livraisons par camions, les aéroports. La mobilité est encore largement carbonée, dépendante de l’automobile, etc.
Si la fin des énergies fossiles est annoncée depuis plusieurs décennies, elle est inévitable et plusieurs indicateurs prévoient un pic d’extraction puis un déclin structurel dans les années qui viennent. Les ressources pétrolières seront divisées par 2 en 2050. De même, les métaux et les minéraux indispensables à la production et au stockage électrique comme à la fabrication des serveurs (cuivre, lithium, cobalt, nickel, graphite, terres rares…) connaissent déjà des tensions et des limites géologiques entraînant un déclin progressif auquel notre monde d’abondance est mal préparé. Bien sûr, les ressources géologiques, pétrolières et minières ne disparaîtront pas du jour au lendemain. À mesure qu’elles se raréfient et que leur extraction devient plus complexe, la technologie évolue, de nouveaux gisements sont découverts, etc. Si l’Agence Internationale de l’Énergie estime que la production mondiale totale plafonne actuellement, le pic géologique et technique est principalement poussé vers le bas par la baisse de la demande.
Le déclin des ressources énergétiques et minières va marquer la fin de l’hypermobilité et provoquer une contraction de l’économie. Une relocalisation de l’agriculture pour approvisionner les villes sera indispensable. Face à cette “sobriété subie”, autrement dit face à l’inflation, au chômage et à l’appauvrissement massif de la population, les mouvements comme celui des “gilets jaunes” se multiplieront fatalement.
Dans un climat général de mécontentement, l’IA sera immanquablement utilisée comme outil de sécurisation et de surveillance globale. Elle dispose déjà de milliards de mouchards, via nos téléphones, leur micro, leur caméra, leur GPS, mais aussi les webcams, les caméras de vidéosurveillance, certaines automobiles, les objets connectés, les drones, etc. Edward Snowden a montré que chacun·e pouvait facilement devenir une cible de surveillance. Grâce à l’IA, la surveillance de masse pourrait ne plus connaître de limite, s’étendre indistinctement et en permanence à toute la population, collecter des informations et agir instantanément.
La loi « RIPOST » promulguée fin août 2026 prolonge et étend le recours à la vidéosurveillance algorithmique. Mis en œuvre à titre exceptionnel pour les JO de Paris 2024, le recours aux caméras de surveillance utilisant l’intelligence artificielle est prolongé par cette loi jusqu’en 2030. La loi l’étend aussi à l’intérieur des bâtiments accueillant du public.
Bifurquer
Nous comprenons par les lignes qui précèdent que les villes à l’ère de l’IA risquent fortement de devenir invivables. Faut-il les fuir ? Faut-il “bifurquer” en suivant l’appel des jeunes diplômé·es des écoles d’ingénieurs ? Devons-nous atterrir, retrouver le sol des villes (sur les conseils de Bruno Latour) ? Sortir de la démesure et retrouver la “bonne” taille d’une urbanité respectueuse des humains (selon Thierry Paquot) ? Rechercher la “robustesse” inspirée du vivant, et non plus la performance, et l’efficacité (suivant le biologiste Olivier Hamant). Faut-il rejoindre Ungersheim, Totnes ou une autre ville en transition ( lancée par Rob Hopkins) ? Pouvons-nous réinvestir et réparer les villages à la manière de Simon Teyssou[18], développer des hameaux et des territoires autogérés, des biorégions autonomes, ou simplement reprendre l’épicerie du centre-bourg, comme celle de Tarnac devenue le Magasin général, cantine, bar et épicerie associative[19] ? Comment fabriquer des communs, et multiplier les projets autonomes, artisanaux et écologiques comme sur l’ex-ZAD de Notre-Dame-des-Landes : la production maraîchère collective approvisionnant des cantines locales et des marchés à prix libre, favorisant l’utilisation de semences paysannes non brevetées ; les brasseries et boulangeries collectives ; la réintroduction et la préservation de races bovines locales menacées, adaptées au territoire pour une production de viande, de lait et de fromage en circuits courts ; les ateliers partagés pour la réparation d’outils agricoles, de machines de chantier et de véhicules, limitant l’achat de matériel neuf ; la gestion forestière douce ( par des coupes sélectives sans engins lourds pour préserver les sols) et la transformation du bois local par une scierie mobile ; la fabrication d’isolants en paille par une presse-tatamis modifiée pour compacter la paille locale en panneaux isolants haute densité pour l’éco-construction ; etc ? Pouvons-nous multiplier les fermes en agro-écologie et en permaculture comme celle du Bec-Hellouin pour maximiser les productions alimentaires sur une surface réduite en s’appuyant sur le travail manuel, la traction animale, la conception méthodique des espaces de production et l’étude des interactions entre les écosystèmes ? Faut-il simplement remplacer le gazon des zones pavillonnaires par des potagers, des mares, des vergers sur le modèle des retrosuburbia de David Holmgren ?
Les pistes sont infinies et aucune de celles-ci n’a besoin d’intelligence artificielle, simplement d’expérience, de simplicité, de créativité, d’intelligence humaine, d’écoute, de compréhension et de partage.
Fin mai 2026, dans un discours satirique donné à l’occasion de la remise des diplômes à l’université de Harvard, le comédien Ronny Chieng, a conjuré les jeunes diplômés de “détruire l’IA” : “Fuck AI ! Qu’elle crève, d’accord ? C’est tellement stupide. Est-ce que vous avez essayé de l’utiliser ? Elle se trompe tout le temps. Beaucoup d’autres intervenants respectables lors des remises de diplômes à travers l’Amérique vous disent que votre génération doit « maîtriser l’IA pour l’avenir ». Moi, je suis ici pour vous dire que la mission de votre génération, c’est de détruire l’IA. Tuez-la. L’IA va juste finir par rendre les gens médiocres encore plus bêtes. Vous avez entendu la façon dont les gens stupides se vantent d’utiliser l’IA ? Ils sont toujours là à dire : « Hé, tu savais que l’IA peut maintenant lire mes e-mails, les résumer et rédiger une réponse ? » Ouais, tu sais qui d’autre sait faire ça ? Moi, je sais le faire ! Tu n’y arrives pas ? À quel point es-tu inutile ? (…) Quelle que soit la profession que vous choisirez, s’il vous plaît, ne laissez pas l’IA vous voler la partie amusante de votre travail. La bataille à venir pour notre génération, ce sera les personnes qui ont de la substance contre celles qui ont un savoir superficiel. Ce sera la maîtrise contre l’imposture. Ce sera le bon goût contre le mauvais goût. Et j’ai pleinement confiance en votre capacité à fournir les efforts nécessaires pour vous situer du bon côté de ces batailles.”
ScopFair ; architectes ; abonné de Mediapart