
Le projet biopolitique du président russe exploré dans un essai fouillé
Le spécialiste de la Russie Lukas Aubin consacre son nouvel ouvrage, « Le Sexe de Poutine », à l’utilisation du corps et de la sexualité par la propagande du Kremlin, qui met en scène une virilité exacerbée afin de contrôler la société.
« Le Sexe de Poutine. Genre, pouvoir et contre-culture en Russie », de Lukas Aubin (Textuel, 160 pages, 18,90 euros). TEXTUEL
Livre. Pour Vladimir Poutine, sexualité et pouvoir sont étroitement liés. C’est ce que démontre le chercheur Lukas Aubin dans son dernier livre, Le Sexe de Poutine (Textuel, 160 pages, 18,90 euros), dans lequel il raconte comment le président russe s’est approprié les corps de ses sujets, comment il a érigé l’hétérosexualité et le masculinisme en instruments de contrôle de la société. Si beaucoup a été dit sur le régime russe, sa nature totalitaire, sa matrice issue du KGB (la police politique et les services secrets extérieurs soviétiques réunis), ses ambitions expansionnistes, en revanche, son projet biopolitique n’a pas vraiment été étudié.
Or, dans la Russie de Poutine, le corps du chef est « une représentation géopolitique à part entière, c’est-à-dire comme une construction visuelle qui articule le pouvoir, le territoire et l’identité nationale », rappelle le directeur de recherche à l’Institut de relations internationales et stratégiques. Il fut d’ailleurs un temps où sa plasticité s’exposait à l’envi dans le pur style mussolinien, torse nul à cheval, nageant la brasse papillon dans une rivière glacée de Sibérie, en pleine prise de judo sur un tatami.
Le tout s’accompagne d’un discours sur le genre qui disqualifie la féminité et les minorités sexuelles, associées « à la faiblesse ou à la dégénérescence ». Le patriarcat est la norme, au point que « les femmes sont quasi absentes des cercles du pouvoir, cantonnées à des rôles subalternes tandis que les minorités LGBT+ sont ouvertement stigmatisées et exclues du récit national », observe l’auteur, pour qui « l’autoritarisme s’accompagne toujours de la fin des libertés de genre ».
L’Occident, faible et décadent
Conflit en Ukraine oblige, les corps des hommes russes sont une ressource exploitable, moyennant finance, au même titre que le gaz ou le pétrole. L’Etat carnivore les envoie à la mort, à raison de dizaines de milliers chaque mois, avec la bénédiction du patriarche Kirill, qui a vanté la « guerre sainte » en 2024.
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Au niveau mondial, Moscou cultive ses relations avec les milieux ultraconservateurs, les forums anti-genre, tel le Congrès mondial des familles où des dignitaires religieux, des industriels, des acteurs étatiques russes, américains, européens accordent leurs violons pour contrer la féminisation des sociétés et le droit à l’existence des LGBT+.
Les choses vont encore plus loin. Selon une étude du Service européen pour l’action extérieure, citée par l’auteur, « les campagnes russes de manipulation informationnelle mobilisent la sexualité, le genre, la race pour présenter l’Europe comme un espace dystopique miné par la perversion sexuelle, l’effondrement de la famille et la confusion des identités ». En se posant en forteresse morale, à rebours de l’Occident, présenté comme faible et décadent, la Russie joue sur les peurs existantes, sociales, identitaires, démographiques, non sans succès, à en juger par la vigueur dans les urnes de « l’internationale réactionnaire ».
« Le Sexe de Poutine. Genre, pouvoir et contre-culture en Russie », de Lukas Aubin (Textuel, 160 pages, 18,90 euros).
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