Dans le Pas-de-Calais

La jeunesse rallume la flamme des gilets jaunes

Le 17 octobre, de Calais à Boulogne-sur-Mer, gilets jaunes, lycéens, étudiants et militants se sont mobilisés pour soutenir la contestation de la jeunesse. Entre barrages filtrants, revendications sociales et dénonciation des violences policières, les manifestants ont tenté de faire converger leurs luttes.

Il fait encore nuit quand une quinzaine de palettes de bois et quelques pneus sont discrètement déchargés d’une camionnette et déposés à quelques mètres d’un rond-point du quartier Saint-Pierre, dans le sud de Calais. Une quarantaine de personnes – la plupart vêtues d’un gilet jaune et certaines portant keffieh palestinien et masques chirurgicaux –, récupèrent le matériel puis le dispatchent, bloquant ainsi l’accès de trois des quatre axes du giratoire. Un petit groupe cherche à accrocher des banderoles au milieu du rond-point. Une fois bien tendue, l’une des bannières dévoile le message : « Ouvriers, paysans, exilés, tous concernés ». Les manifestants se répartissent autour du rond-point :

« C’est une action symbolique en soutien à la mobilisation des lycéens », indique Leïla, membre du Channel info project (ChIP) qui soutient les exilés bloqués à la frontière franco-britannique. La militante a trouvé important de se mobiliser et voit de nombreuses similitudes entre son engagement et la cause portée par la jeunesse lycéenne depuis plusieurs semaines maintenant. « À Dunkerque, c’est le même véhicule de police, d’habitude utilisé pour stopper les exilés quand ils tentent de traverser la Manche, qui a été utilisé pour réprimer les lycéens », souligne-t-elle.

Le 5 octobre, une Jeep des forces de l’ordre a foncé sur un groupe de jeunes qui manifestaient dans la cité portuaire, créant un mouvement de panique auprès des adolescents. Sur les images de l’attaque révélées par le média local Calais la sociale, on entend un policier crier : « Allez, approchez, on va leur mettre dans la gueule, là ! », juste avant que le véhicule ne se lance dans la foule. Le parquet de Dunkerque a annoncé l’ouverture d’une enquête préliminaire pour « mise en danger de la vie d’autrui », tandis que BFM indique qu’une plainte a été déposée par une lycéenne ayant été percutée par le véhicule.

Convergence des luttes

Parmi les automobilistes à l’arrêt devant le blocage du rond-point, certains s’impatientent. Quelques insultes fusent, un doigt d’honneur est brandi quand un des véhicules finit par pouvoir passer. D’autres conducteurs klaxonnent, signe de soutien à l’action. Deux gilets jaunes passent de voiture en voiture, tentant de calmer les débuts de tensions et proposant un café à qui veut. Théo* (prénom modifié, comme tous ceux suivis d’une astérisque) distribue de son côté un tract « Ne nous trompons pas d’adversaire. La jeunesse a montré la voie, à notre tour ».

« La réponse qui a été apportée par l’État français à la mobilisation des gilets jaunes puis au mouvement contre la réforme des retraites, ça a été la barbarie de la police », s’indigne le militant, avant d’ajouter : « Les blessés, les éborgnés, les gens qui perdent une main, ils sont du côté des manifestants, pas de la police. » Engagé notamment dans des luttes écologistes, Théo pense « qu’il faudrait se coordonner avec les dockers, avec les éboueurs ou encore avec les pompiers que l’on voit tourner dans Calais avec leurs banderoles de revendications » et appeler à une « grève générale ». « Il faut enrayer l’économie, il n’y a que le fric qui fasse bouger nos dirigeants », lâche-t-il, amer.

« Quand on voit que la multinationale Total annonce, en prévision, des superprofits d’un montant de 10 milliards de dollars pour l’année 2026, on comprend toute l’incohérence du système capitaliste », relève Leïla. La militante dénonce « les États capitalistes et impérialistes qui mènent des guerres à travers le monde provoquant des déplacements forcés de populations ». Ces mêmes exilés qui, quand ils n’ont pas rencontré la mort sur le chemin, survivent dans des conditions déplorables et harcelés par la police sur le littoral de la Côte d’Opale. « On souffre du même système capitaliste qui n’a qu’une obsession : mettre de l’argent dans la police et la surveillance de la population, et faire du fric », résume Lucky, un militant anglophone, le visage enroulé dans son keffieh.

Ils sont là !

Le jour se lève. Entre deux averses, une manifestante sort une enceinte et lance une playlist. Un peu à l’écart, arrivé après les premiers bloqueurs, Laurent a aussi revêtu son gilet fluorescent. « On en a marre de tout, du climat actuel, de la baisse du pouvoir d’achat, du prix du gasoil qui ne cesse d’augmenter et du gouvernement complètement incompétent. Donc faut se bouger », explique-t-il. Il se dit gilet jaune des premières heures, était présent sur les Champs-Élysées à Paris en décembre 2018 et retient de ce mouvement « une solidarité et une fraternité exemplaire. Il n’y avait pas de couleur, pas de religion, pas de parti politique. Fallait aller au charbon, on y est allé ». Aujourd’hui, Laurent renfile le chasuble jaune aussi en soutien avec son fils, lycéen, qui participe aux manifestations.

10 h, à quelques dizaines de kilomètres de là, un autre port du nord de la France, une autre action de blocage. Gilets jaunes, lycéens, étudiants et habitants, ils sont une petite centaine, rassemblés à organiser un barrage filtrant au niveau du rond-point proche du Casino, à Boulogne-sur-Mer. Slogans et chants se succèdent et forcément retentit l’incontournable « On est là, on est là ! », hymne du mouvement des gilets jaune, saison 1. Là encore, les automobilistes freinés par le blocage sont incités à klaxonner en soutien à la mobilisation du jour.

Un groupe de jeunes du lycée Mariette, mobilisés depuis plusieurs semaines, est présent. « Dans les médias, on dit de nous qu’on est des casseurs et qu’on ne veut pas aller en cours. Aujourd’hui, c’est samedi et pourtant, on est là », tient à souligner Jade*. L’adolescente trouve que leur lycée est plutôt en bon état, mais considère important de se mobiliser « en soutien avec les autres lycées qui n’ont pas les mêmes chances que nous ».

Des revendications, peu d’échos

Yasmina raconte de son côté avoir rédigé dix pages qu’elle comptait remettre lors des « temps démocratiques », espaces dits de dialogue au sein des établissements, instaurés au début du mois en urgence par le gouvernement pour tenter de répondre à la mobilisation. « Personne n’est venu récupérer ma contribution, s’emporte la lycéenne. Le « temps démocratique », c’est juste pour nous calmer et pour nous arrêter de manifester devant le lycée. »

« Les lycéens ne sont pas pris au sérieux, ils ont le droit de manifester pour réclamer des moyens », défend Léa, étudiante en master à l’Université du littoral Côte d’Opale (Ulco). Sa camarade de promotion, Emma, déplore l’état des bâtiments de la fac. Léa s’indigne de la déconnexion des dirigeants : « Sur la cherté de la vie, sur l’inflation, le gouvernement, dans sa tour d’ivoire, se moque de nous et n’a pas conscience de ce que l’on vit au quotidien, c’est juste honteux. » « Je retrouve des copains gilets jaunes que je n’avais pas vu depuis 2019 », raconte Estelle*, membre du Nouveau parti anticapitaliste (NPA) et de #NousToutes du Boulonnais. « À l’époque, on avait bloqué le port de Boulogne-sur-Mer, il n’y avait plus de poissons à Rungis », poursuit-elle.

Malgré la présence de quelques chasubles de la Confédération générale du travail (CGT) et de la Confédération française démocratique du travail (CFDT), la militante déplore que les unions locales syndicales n’aient pas rejoint l’appel à cette action de blocage. Contactée par Politis, la CGT de Boulogne-sur-Mer a confirmé ne pas avoir appelé à ce rassemblement, sans en expliquer les raisons et contrairement aux positionnements du national et de certaines unions locales.

« Infantilisant »

Aux automobilistes bloqués par le barrage filtrant, Estelle brandit sa pancarte sur laquelle est inscrit « La jeunesse dénonce ses conditions, les médias protègent les ordures ». À l’instar de nombreux manifestants croisés en ce 17 octobre, la militante féministe fustige le traitement journalistique des médias dominants, qui se concentrent sur les feux de poubelles et les violences contre les biens, au détriment des revendications portées par les lycéens. « On condamne les violences contre les poubelles, toutes les familles d’ordures sont en pleurs sur CNews, on les soutient », déclare la militante féministe dans un éclat de rire.

14 h, retour à Calais. Plusieurs centaines de personnes sont réunies sur le parvis de l’hôtel de ville. Yann Sergent, étudiant à l’École d’art du Calaisis, a participé à de nombreux blocus lycéens organisés ces dernières semaines. Outre les violences policières, il déplore que le mouvement lycéen soit réduit dans les discours politiques à « une instrumentalisation par La France insoumise ». « C’est infantilisant, les élèves ont suffisamment d’esprit critique, ce mouvement part d’eux et n’est pas rattaché à un seul parti politique ! », s’exclame l’étudiant. Après avoir dépassé la scène nationale du Channel, le cortège file sur la Rue de Villars, s’approchant à vive allure de l’autoroute A16.

C’est le moment qu’ont choisi les forces de l’ordre pour noyer les manifestants sous les tirs de gaz lacrymogènes. Après un face-à-face de près d’une heure, les CRS décident, suite à l’arrivée de renforts, de disperser la foule, chargeant les manifestants et procédant à plusieurs arrestations, dont l’interpellation violente d’un mineur de 13 ans. Cette réponse policière brutale ne dissuadera pas Yann de se mobiliser : « Je reviendrai dans la rue, autant de fois que ça sera nécessaire », prévient-il.

politis