Vous refusez la dictature de l’IA ?

 Il est encore temps de ressusciter Ned Ludd

Figure mythique de la contestation ouvrière, Ned Ludd est le capitaine des «briseurs de machines» qui ébranlèrent l’Angleterre au XIXe siècle. | «The Leader of the Luddites», auteur inconnu, Wikipédia © Figure mythique de la contestation ouvrière, Ned Ludd est le capitaine des «briseurs de machines» qui ébranlèrent l’Angleterre au XIXe siècle. | «The Leader of the Luddites», auteur inconnu, Wikipédia

Piratage de données, désinformation, cyberattaques, réchauffement climatique, pillage de propriété intellectuelle, destruction d’emplois, surveillance, dépendance, atteintes à la santé mentale… Quelles que soient les raisons que l’on a de se méfier de l’intelligence artificielle (IA), chacune semble valable. Ces derniers mois, d’ailleurs, les inquiétudes n’émanent plus seulement de la société civile, mais aussi des acteurs de l’industrie. En septembre dernier, Dario Amodei, le boss d’Anthropic, a appelé à modérer le développement de l’IA «pour que la prévention des risques soit en mesure de suivre le rythme».

En parallèle, la résistance civile s’organise. Boycotter les produits de la big tech, soutenir les artistes et les créateurs humains, insérer «-AI» dans sa barre de recherche Google, poursuivre en justice les acteurs néfastes de l’industrie sont autant de clés pour refuser le diktat des robots. Certains vont jusqu’à entamer des grèves de la faim ou bloquer la construction de data centers pour faire savoir leur indignation. Et tous entretiennent, parfois sans le savoir, l’héritage d’un contestataire de légende: Ned Ludd.

Rage against the machine

Tout commence au début du XIXe siècle, dans une Angleterre soufflée par la Révolution industrielle. Plusieurs innovations successives bouleversent le monde du travail: c’est notamment le cas du métier à tisser mécanique, breveté en 1785, qui sonne le glas des petites mains de l’industrie textile. Alors qu’il s’agissait autrefois d’un travail artisanal effectué à domicile, la machine le relocalise en ville, dans l’usine ou l’atelier, avec des tâches minutées, des gestes précis et répétitifs, et un instrument de travail qui ne leur appartient plus.

En novembre 1811, une lettre de menace est envoyée à un employeur de la région de Nottingham. Ce dernier, fraîchement équipé en métiers à tisser mécaniques, vient de décider la baisse des salaires de ses artisans. «Monsieur, si vous ne démontez pas les machines, les hommes de ma compagnie leur rendront une petite visite» avertit l’auteur. La missive est signée «Ned Ludd». Étrange: personne de ce nom-là n’est inscrit au répertoire de l’atelier… Quelques jours plus tard, la menace est pourtant mise à exécution: une bande armée de masses pénètre de nuit dans l’usine et sabote une centaine de machines.

Ce n’est que le début. Comme une traînée de poudre, la contestation enflamme les comtés voisins. Leicester, Derby, Yorkshire et Lancashire sont les théâtres de nouvelles émeutes: des ateliers sont incendiés, des machines démontées, des patrons intimidés. Bonnetiers, chapeliers, tondeurs de draps, artisans lainiers et fileurs de coton se mêlent à la contestation. «L’état d’insurrection qui s’est installé dans le pays au cours du dernier mois n’a pas d’équivalent dans l’histoire» s’alarme un journal de Leeds. Et toujours, en bas des pétitions et des tracts, la signature de l’énigmatique «général» Ned Ludd…

Qui est-il? Selon la légende, Ned Luddlam était un fabricant de bas de Leicester qui aurait lui-même saboté un métier à tisser en 1779. Les émeutiers de 1811-1812 ont adopté son patronyme comme une couverture, une identité à se partager entre complices, à la manière de ce que faisaient les bandits anglais au temps de Robin des Bois. La crainte que ces bandes organisées inspirent aux dirigeants est telle que certains soupçonnent une intervention française: à les croire, les espions de Napoléon auraient financé l’action des luddites afin de déstabiliser l’Angleterre, l’ennemi héréditaire…

Orage mécanique

Force est de constater que la rébellion des casseurs de machines va plus loin que la simple révolte des ouvriers contre la machine qui les met au chômage. C’est un soulèvement contre le système: dans un contexte de hausse des prix des denrées alimentaires et d’incertitudes causées par les guerres napoléoniennes, les travailleurs se battent pour leur dignité et réclament un salaire décent, des conditions de travail honnêtes, une répartition plus équitable des richesses. D’ailleurs, on observe des soulèvements de tisserands partout à travers le continent, symptômes d’une colère universelle.

«Plusieurs dizaines de luddites sont ainsi exécutés ou déportés et, en 1813, la vague de contestation est définitivement éteinte.»

Hélas, l’escalade de la violence ne permettra pas une négociation pacifique. En avril 1812, l’assassinat d’un grand patron de l’industrie textile, William Horsfall, chantre de la mécanisation, ébranle le Parlement. Quelques jours plus tôt, les députés avaient musclé la répression en assimilant la destruction des métiers à tisser à un crime capital, passible de la pendaison. Plusieurs dizaines de luddites sont ainsi exécutés ou déportés et, en 1813, la vague de contestation est définitivement éteinte.

La résistance des luddites n’aura finalement pas porté ses fruits. La croisade anti-mécanisation se solde par des procès expéditifs et une brutale chute de l’emploi des tisserands: de 250.000 en 1800, ils ne sont plus que 7.000 en 1860. Sur la même période, les métiers mécaniques sont multipliés par cent dans les usines et les ateliers d’Angleterre. Pour autant, le mystérieux Ned Ludd n’est pas mort, et d’autres technophobes se réclameront bientôt de son héritage…

«L’ennemi juré des oppresseurs»

Deux siècles après les faits, les arguments des émeutiers anglais sont encore valables. Les luddites s’insurgeaient contre des machines qui, en plus de dégrader leur emploi, reniaient leur savoir-faire. Ils dénonçaient la mécanisation industrielle qui transformait chaque employé en rouage docile au service des possédants. Ils s’inquiétaient des dérives autoritaires d’une société technocratique, dont les acteurs seraient de bons petits soldats fanatisés et déshumanisés. Les activistes anti-IA partagent les mêmes inquiétudes.

On diabolise parfois de Ned Ludd (et ses continuateurs) en en faisant une figure de l’anti-progrès, sorte de militant passéiste qui s’insurge dès lors qu’une nouvelle technologie pointe le bout de son nez. La rhétorique est généralement employée par les puissants pour décrédibiliser leurs arguments. En réalité, la conviction de Ned Ludd va plus loin que la sauvegarde d’un emploi ou d’une tradition: c’est un garde-fou qui interroge les limites éthiques du progrès. Pas nécessairement les ravages que cause une technologie, mais les nuisances au bien commun qu’une élite contrôlant cette technologie pourrait causer. «Je suis un ami des pauvres et des misérables et un ennemi juré du trône des oppresseurs» écrivait le «général Ludd» en février 1812…

Alors, faut-il ressusciter Ned Ludd? Dans les années 1980, on a vu des néo-luddites se rebeller contre le développement informatique et détruire des ordinateurs. La colère d’Hollywood face à l’IA est une autre facette de la contestation, tout comme celle provoquée par les data centers. Résistance communautaire, protestation et sabotage ont toujours été les leviers des luddites pour parvenir à leurs fins. En attendant que de véritables mesures limitent la capacité à nuire de l’IA, la meilleure forme de protestation, c’est de faire valoir ce que nous avons de plus humain en continuant à créer, à aimer et à résister.

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