Le Petit Décroissant

Apériodique billet sur le meilleur des mondes en Flandre

« La question de savoir ce qui dans l’œuvre de l’homme sert à embellir ou bien contribue à dégrader la nature extérieure peut sembler futile à des esprits soi-disant positifs : elle n’en a pas moins une importance de premier ordre », Élisée Reclus, Du sentiment de la nature dans les sociétés modernes.

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Elle n’est pas belle la « storytelling » à la dunkerquoise ? 1

Ce « Spirit of je sais pas quoi », repris en boucle depuis les consultants en comm’ qui l’ont forgé pour les élus jusqu’aux phoques de nos plages ! 2

En vrai, tout n’est-il pas fabuleux à Dunkerque ? Ses factories, sa plus belle plage du monde, ses bénévoles, son carnaval, l’air, le sens de l’accueil. Même la nature en ville – sans rire – reprendrait ses droits !

Hélas. Hélas, tout n’est pas si rose.

Allez, prenons dix minutes de notre précieux temps de cerveau disponible au consumérisme et aux écrans, et plantons le décor.

Les bras des grues s’activent dans le ciel au–dessus de la ville. Un ballet mécanique au-dessus des toits. Il n’a échappé à personne résidant dans le secteur, que le moindre terrain vague ou la moindre friche sont pris d’assaut par les bétonneuses. Qu’est-ce que cela peut bien signifier ? Amélioration de l’habitat et politique sociale ?

Non. Simplement des logements pour accueillir le nouveau prolétariat des usines ; des logements aussi pour accueillir des cadres, mais eux dans du grand standing.

Don’t Choose 3 DK… avant qu’il ne soit trop tard

Dans le dunkerquois, on a le sens de l’accueil : tapis rouge pour les pires pollueurs, et sous-bois marécageux au bord du canal pour les exilés économiques, climatiques ou politiques.

Territoire qui n’aime rien tant que produire sans se poser de question, notre région est riche d’industriels pollueurs, et l’obsession politico-économique du moment, la décarbonation, renforce cet état de fait : le tapis rouge continue d’être déroulé pour des groupes pétroliers, des industriels énergétiques et militaires, des industriels de l’automobile. Les Gigafactories et les data centers qui vont envahir les Hauts-de-France (Douvrin, Douai, Cambrai et Dunkerque) sont, faut-il le rappeler, le produit et la continuation de décennies de pillage lucratif des ressources naturelles, de pillage de l’argent public4 et d’exploitation du travail des prolétaires.

Plus d’un siècle et demi de productivisme et de nuisances industrielles ; plus d’un siècle et demi d’alliance entre entrepreneurs et élus ; plus d’un siècle et demi d’exploitation sociale.

N’oublions pas les projets d’extension portuaire5 au service de la logistique du capitalisme : des conteneurs aux chatoyantes couleurs qui envahiront les routes et les canaux. Qu’importe l’ampleur du trafic, pourvu qu’on ait la marchandise sur les plateformes numériques !

Or, comme les recherches de l’association Chez Renart6 le montrent, notre région est bien assez industrialisée, et elle en paie toujours le prix social et sanitaire : une partie de la population vit au seuil de la pauvreté, et le ressentiment les a conduit dans les bras de l’extrême-droite. Merci du cadeau !

Décarbonation, piège à cons !

Il semble que le terme « Gigafactory » ait été introduit par Tesla (Elon Musk). Le terme sonne comme ce qu’il est : une formule marketing. Giga, cela fait quand même bien sérieux. On se sent moderne avec çà, et on fait la couverture de la presse économique nationale.

Pour rappel, c’est la question climatique qui prime sur toute autre question écologique, et cela au profit de l’énergie nucléaire et de la technocratie. L’état des océans, l’extinction des espèces, la déforestation, ce sera pour plus tard…

Sans les réservoirs d’électricité que sont les batteries, il n’y a pas de smartphones, ni d’ordinateurs portables, ni de voitures électriques, ni d’objets connectés. Tout s’écroule.

Il fallait réagir ! Comme la priorité est donnée aux diminutions des gaz à effet de serre, il y a nécessité d’installer des Gigafactories pour y contribuer.

Priorité donnée par qui ? Jacques Ellul (1912-1994) nous a démontré dans ses travaux que les lieux de pouvoir sont dans l’organisation technicienne. Ce sont notamment les GAFAM et autres géants du numérique qui mènent le bal : énergies et logistiques sont déployées à leur service.

Tapis rouge : distribuée sous forme de « bonus écologique » et de « prime à la conversion », l’aide publique aux industriels de l’automobile et des batteries se monte à 11,2 milliards d’euros.

De plus, la Région leur cède tout : son eau, son électricité, ses transports, ses hectares, sa main d’œuvre formée.

Des terrains pour vous installer, en voici, en voilà (l’usine Verkor utilisera 150 hectares que le port de Dunkerque a pris aux terres agricoles ; Prologium 100 hectares – pour l’autosuffisance alimentaire des territoires on repassera) ; des bus gratuits pour amener le travailleur jusqu’au turbin, en voici, en voilà (même plus le temps de lire Le droit à la paresse de Paul Lafargue) ; des logements pour accueillir cette main d’œuvre, il suffit de demander : 12 000 logements sont prévus (et… de la nature ! Comme si quelques rangées d’arbres redonnaient des espaces verts. Certes, les circulations sont plus agréables, mais c’est juste un décor, et pas un retour du vivant).

Cela ne vous interroge pas que la dite décarbonation soit menée par les pollueurs eux-mêmes, comme s’ils avaient retourné leurs vestes du bon côté ? Ont-ils renoncé à leurs usines ou simplement les ont-ils remplacés, avec toujours la même logique : surproduction et profit ?

On assiste juste à une opération de substitution technologique, un changement de nature grâce à l’électricité. Mais surtout, on ne change rien.

La décarbonation est un prétexte idéal pour perpétuer l’administration de nos vies.

Calculé, planifié, quantifié, surveillé, et pucé, il vous est déjà impossible aujourd’hui de travailler sans smartphone, et bientôt sans voiture électrique les routes vous seront interdites.

Attractivité mon amour

Qu’importe la vie locale, la santé et le bien-être au quotidien des habitants, il faut vendre le territoire au prix d’espaces saturés et d’Airbnb pour la bonne cause !

Parce qu’il faut vous donner envie de venir, ou de vous installer dans le dunkerquois, on prépare pour vous distraire de l’évènementiel et des animations… (il est bien écrit vous distraire ; on ne parle pas d’acquisitions de savoirs ou d’émancipation).

Guy Debord dénonçait déjà il y a soixante ans l’équivalence des territoires, « le tourisme, se ramenant fondamentalement au loisir d’aller voir ce qui est devenu banal ». Le même partout ! Triste et laide uniformisation.

Être sur la carte du « bougisme ». Les institutions se proposent de vous distraire à coups de tourisme (beaucoup de voitures au pays de la décarbonation, et des navires de croisière), de belles digues, de shopping promenade, de sport spectacles (oh la future belle salle au service du culte vouée à la compétition et à la performance) et de festivalisation.

Entendu que la festivalisation n’est plus seulement culturelle mais touche tous les domaines, comme pour mieux noyer la culture : festival de la frite, du tatouage (artistique s’il vous plaît), des éco-gestes (lol), ou des meilleurs entrepreneurs. La festivalisation n’est qu’un critère économique d’attractivité, peu importe sa thématique. L’important c’est la communication et la visibilité médiatique. L’important, c’est de faire des statistiques en comptant le nombre des participants.

Vous distraire après le turbin : avec des vélos, un festival de musique, des voiliers, des sculptures géantes, un parc-loisirs, un casino. L’essentiel étant de vous occuper en permanence. Personne n’a dit qu’il y aurait de l’imagination dans les politiques publiques… Et puis quoi, vous voudriez de l’accès à l’art et de l’éducation populaire : non, c’est discriminant et si ringard…

Don’t Choose Dunkerque avant qu’il ne soit trop tard.

Transition écologique : vraiment ?

Pour produire la cathode d’une batterie, il faut des oxydes de nickel, de cobalt, de manganèse et de lithium. Cet alliage est produit presque exclusivement en Chine, et arrivera par le port de Dunkerque, puis dans les usines.

Par quel moyen ? avec du bon vieux fioul ! Écologique on vous dit.

Les ressources minières, les fameux métaux si nécessaires à notre mode vie connecté, restent liées à l’histoire de la colonisation et à la guerre. Cette violence existe toujours aujourd’hui, car notre économie repose sur cette exploitation. Mais, qui voudrait connaître le sort des habitants et des mineurs de Mongolie, du Congo ou du Chili dont les sols regorgent de ces précieuses ressources ?

Ces métaux étant partout au cœur de la technologie, ils sont de fait au cœur de la transition énergétique. Une véritable ruée minière, sur terre, dans les mers, puisqu’en vingt ans, la production a doublé.7 Mais, mettre notre avenir dans les mains de techniques intégralement dépendantes des industries minières (métaux, fossiles, gaz) est une faute : c’est encourager un extractivisme qui engendre des pollutions et des déforestations sans limites.8

La Transition écologique a donc un goût un peu amer. Mais soyons juste, elle est belle et bien é-co-lo-gi-que, car on s’occupe aussi du recyclage des batteries. Super ! Pour cela, les entreprises Orano et XTC New Energy vont s’associer et créer trois usines de production et de recyclage des « matériaux critiques » pour les batteries (annoncées pour 2026) ; et Hydrovolt, prévoit une usine de recyclage dans la Vallée de la batterie, à Hordain. Tout ça à grand coup de solvants, acides et autres réactifs chimiques !! et… d’une gigaconsommation électrique !

Mais bon, on a une centrale nucléaire dans le coin donc… on s’en fout !

Trop petite la centrale ? C’est prévu, on va l’agrandir ! Rien n’est laissé au hasard et planifié : 6 gigawatts, soit l’équivalent de 6 réacteurs nucléaires sont validés pour les futurs data centers !

Notre salut ? Des attaques de méduses comme cet été. Merci à elles ! 9

Alors, heureux que l’administration planifie votre bonheur intégral !

Ça bouge et ça vit à Dunkerque, regardez ce dynamisme : on bétonne dans tous les quartiers, on a des usines vertes. Sauf que, l’électrification des usages n’est pas immatérielle : fabriquer une voiture ou une usine, construire une route nécessite de l’acier, du ciment, des polymères et d’autres matériaux élaborés grâce aux énergies fossiles. L’hypocrisie est de ne regarder que le résultat : un véhicule électrique produisant moins de CO2. On tourne en rond, n’est-ce-pas ? : on ne poserait pas la question du modèle et de la taille de nos économies ?

Trêve d’esprit critique, puisque grâce à la fiscalité sur les entreprises, le dunkerquois est très riche d’équipements sportifs : faites-vous plaisir !

Crever à petit feu, mais avec un corps musclé !

Mais, cette population « saine de corps » veut – elle de ces projets ?

Oh ! Mais oui bien sûr. Et ne manquerait plus qu’on lui demande son avis.

Par le haut et en votre nom. Les dunkerquois veulent ceci, les français veulent cela : transition et décarbonation sont pensées et voulues par les élites seules dans leur coin, avec des outils : « le renfort de la propagande, de la pédagogie et de la psychologie habitue les êtres humains, qui naviguent ainsi entre molle conviction et contrainte ». 10

Et si cette population refusait de parvenir ? Non sérieusement, si jamais elle avait des doutes, on se charge de lui bourrer le crâne pour qu’elle s’enflamme aux merveilles de l’emploi industriel. La valeur travail a encore de beaux jours devant elle.

Tels ces passages de messages subliminaux « 20000 emplois » « 20000 emplois » sur les transports en commun. Tels ces centres de formation d’apprentis ou ces Espaces spécialement dédiés au recrutement mis en place pour s’assurer de la main d’œuvre. Tels ces bus avec Wi-Fi qui vous déposent aux portes des usines. Si avec çà ces fainéants, ou ces réfractaires à la technologie et à la modernité ne veulent pas aller à l’usine !!

Porno à haut débit ou hôpital de proximité il faut choisir

Prioriser les usages est une question politique. Pourquoi autant de data centers et de projets de production électrique ? Pourquoi Amazon, Meta, Google et Microsoft sont – ils les premiers investisseurs dans ces secteurs ? On sait que sans batteries, il n’y a pas d’objets connectés. Soit toute la camelote vendue par ces entreprises. Pour leur emprise numérique, elles ont besoin de data centers, grandes fermes à serveurs Internet qui stockent les données de navigation sur le web.

Mais, quand ces données concernent pour un tiers des sites porno, et pour un autre tiers de la publicité, on se dit qu’on est sur la bonne voie pour… le « pourrissement cérébral ».11

Que fait-on ?

On réduit les consommations d’énergie ou on alimente des data centers énergivores stockant des données stupides ? 12

On subventionne des hôpitaux ou l’installation de gigafactories ?

On prend conscience des limites de notre planète ou pas ?

Oliv’ le décroissant, octobre 2025

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Notes

1 procédé narratif des techniques de communication pour renforcer et formater l’adhésion du public au fond du discours.

2 Propaganda. Comment manipuler l’opinion en démocratie (éd. Zones/La Découverte). Livre paru aux États-Unis en 1928, et écrit par Edward Bernays (1891-1995).

3 référence au sommet économique Choose France (choisissez la France)

4 aides aux entreprises : 270 milliards d’euros versés chaque année ! Le Grand Détournement (allary éditions, 2025)

5 ni le projet du canal Seine-Nord Europe (présentation des enjeux sur le site des Soulèvements de la Terre)

6 https://chez.renart.info/

7 Émission à écouter sur France Culture : Transition énergétique : éteindre un feu hors de contrôle. Épisode 2 : Creuser des mines, cacher les flammes (30/09/2025)

8 La ruée minière au XXIe siècle : enquête sur les métaux à l’ère de la transition, Célia Izoard, éditions du Seuil

9 Reportage de France Info : Gravelines : des méduses stoppent la centrale nucléaire (12/08/2025)

10 Jacques Ellul face à la puissance technologique, Edouard V. Piely, éd. de L’escargot

11 Sora 2, Vibes, Veo 3 sont des réseaux sociaux que les entreprises de la tech inventent et qui permettent la production de courtes vidéos générées par intelligence artificielle : à venir une avalanche de « Slop » c’est-à-dire des contenus stupides de mauvaise qualité qui provoque le « Brain Rot », ou « pourrissement cérébral ». Brain rot, désigné mot de l’année 2024 par le dictionnaire Oxford.

12 Le Shift Project mettait en ligne le 1er octobre dernier un rapport sur l’impact de l’IA et son incompatibilité avec la décarbonation. Selon leurs projections, la consommation électrique des centres de données devrait tripler d’ici à 2030. Si les data center captent l’essentiel d’une production électrique verte, les prix augmenteront et la trajectoire de la décarbonation pourrait être remise en cause, alerte ce groupe de réflexion.

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Cela correspond à ce que j’avais écrit à quelqu’un il y a peu :

Extrait

« les HdF représentent 6% de la France ; 14% de la population habite dans la région ; nous produisons 30% d’électricité éolienne. 

TROP,  C’EST TROP. Notre région sert de poubelle (gigafactories, amazon, entreprises seveso, datas centers, epr …) parce que nous ne savons plus nous battre, parce que nous acceptons les promesses d’emploi ; parce que nous n’avons pas la fibre écolo. »