La science face aux nouveaux obscurantismes

À partir d’événements récents aux États-Unis et en France, les auteurs d’un ouvrage collectif intitulé Le Moment orwellien. La science face aux nouveaux obscurantismes, publié au Seuil, mobilisent les concepts développés par George Orwell dans 1984 pour analyser la mécanique contemporaine de brouillage du réel, qui a fait de la science une cible politique.

Et si le roman 1984 n’était plus une simple fiction, mais la grille de lecture de notre présent ? C’est le constat alarmant de Tamara Ben Ari, chercheuse en sciences de l’environnement, et d’Olivier Berné, astrophysicien qui, dans leur ouvrage Le moment orwellien, la science face au nouveaux obscurantismes démontrent comment la science subit des attaques frontales visant à la délégitimer. Des États-Unis à la France, ils décortiquent cette mécanique inquiétante où la vérité factuelle s’efface derrière des agendas politiques.

Une érosion silencieuse et insidieuse du monde scientifique ?

Les auteurs identifient d’abord ce qu’ils appellent un « moment pré-orwellien » : une phase d’affaiblissement matériel et symbolique des chercheurs. En France, cela s’est traduit par une mise en compétition permanente et une baisse drastique des financements, créant une véritable perte de sens au sein des laboratoires. Olivier Berné revient sur cette stratégie de mise en concurrence qui transforme les chercheurs en perdants : « Cette mise en compétition est très utile, car elle permet de fabriquer beaucoup de perdants qualifiés de « nuls ». Cela renvoie la responsabilité de l’absence de financement sur les acteurs de la recherche eux-mêmes, ce qui est extrêmement cynique. » Il souligne également le décalage entre les discours officiels et la réalité budgétaire : « On annonce une grande loi de programmation pour rendre ses lettres de noblesse à la recherche, alors qu’en réalité, la France n’a jamais aussi peu financé le monde scientifique depuis les 20 dernières années« .

Tamara Ben Ari ajoute que cette violence symbolique a des conséquences humaines profondes sur les vocations : « Toute cette violence touche les personnes. Dans les unités de recherche, beaucoup de monde est en difficulté et peine à trouver une place dans la société, alors que les carrières scientifiques sont des vocations« .

L’utilisation d’une novlangue : quand les mots servent à étouffer le réel

Le cœur de la méthode orwellienne réside dans la manipulation du langage. À travers ce qu’ils nomment la « Novlangue » (ou Newspeak) et la « double pensée », ces pourfendeurs de la science parviennent à supprimer des mots ou à faire accepter des idées contradictoires pour briser l’esprit critique des citoyens. Tamara Ben Ari explique comment la suppression de certains mots restreint ainsi la capacité de réflexion : « L’objectif du Newspeak est de faire en sorte que la pensée nuancée ou subversive ne puisse plus exister. Aux États-Unis, par exemple, des chercheurs sur le climat n’utilisent plus le mot « changement climatique » pour espérer obtenir des financements« . Elle raconte également comment des « mots écrans » empêchent de se représenter la réalité : « On va utiliser un mot qui empêche d’avoir les images mentales associées. Par exemple, on fait une « guerre de pacification », ce qui empêche de se représenter un bombardement, ou un « plan social » pour ne pas voir des centaines de personnes mises au chômage« .

Olivier Berné alerte sur cette inversion des valeurs où le réel finit par disparaître derrière un double langage : « La science est une entreprise collective de description du réel. Aujourd’hui, on a l’impression que deux et deux ne font plus quatre, mais peuvent faire cinq quand cela arrange un agenda politique« .

Les attaques les plus virulentes visent aujourd’hui les sciences sociales et environnementales. Qualifiées de « wokistes » ou « d’islamo-gauchistes », ces disciplines sont accusées de militantisme simplement parce qu’elles documentent les injustices ou le délitement de notre écosystème. Tamara Ben Ari analyse ce retournement sémantique opéré autour du concept de « wokisme » : « Le mot est retourné de manière dégradante pour décrédibiliser les domaines de la science qui documentent les injustices. C’est devenu un épouvantail politique extrêmement efficace« . Elle explique pourquoi les sciences du climat et de l’écologie sont désormais dans le viseur : « Ce sont devenues des sciences du dévoilement qui pointent des responsabilités et documentent des coûts sociaux et écologiques. À ce titre, ces scientifiques sont perçus comme des idéologues, ce qui est dramatique pour la science« .

► Comment protéger les chercheurs de cette liquidation symbolique ? Pour comprendre les enjeux de ce « moment orwellien », écoutez l’intégralité de cet entretien avec Tamara Ben Ari et Olivier Berné…

https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/la-terre-au-carre/la-terre-au-carre-du-lundi-06-avril-2026-6860387

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