Gaza la dévastée

Nous sommes début mai 2026

32 mois d’agression, 7 mois d’un cessez-le-feu fragile et sans cesse violé. 7 mois pendant lesquels les médias et les dirigeants du monde parlent moins de Gaza, où la situation a encore empiré depuis le début de la guerre contre le Liban et l’Iran. Gaza se sent abandonnée, oubliée par le reste du monde.

Le sentiment d’impuissance est un sentiment terrible. On ne peut rien faire, on n’a aucune perspective. Le cessez-le-feu n’est pas respecté, il y a chaque jour des bombardements, certes moins intensifs, mais qui ont fait 830 morts et 2 400 blessés palestiniens jusqu’à présent. La ligne jaune imposée par l’occupation avance chaque jour, l’armée contrôle aujourd’hui 61 % de la surface de la bande de Gaza.

130-140 camions entrent chaque jour par les passages contrôlés par l’occupation. Le problème est que ces camions transportent des bonbons, des biscuits, des chocolats, des boissons gazeuses dont on n’a pas besoin. Par contre, nous manquons de pain, de farine, d’œufs, de fruits, de légumes, de poulet, d’eau potable, de chaises, de tables pour les tentes et les centres éducatifs, et de beaucoup de matériels. Les matériaux de reconstruction n’entrent pas non plus. Dans les centres médicaux, il n’y a plus de médicaments. Les malades souffrant d’hypertension, de diabète et d’autres maladies chroniques ne peuvent pas être soignés.

Pour la journée mondiale du travail, le 1er mai, le ministère palestinien du Travail a indiqué que le taux de chômage en Cisjordanie occupée dépasse les 65 %, et dans la bande de Gaza les 92 % ; les revenus sont en baisse constante, et les conditions de travail sont terribles dans tous les territoires palestiniens – occupés, colonisés et morcelés.

L’hiver ne veut pas quitter Gaza, nous sommes au mois de mai, mais on a peu de soleil actuellement, deux heures le matin, l’après-midi il fait frais, et le soir, il fait très froid. C’est malheureux pour les déplacés qui vivent sous des tentes qui ne sont pas solides dans les camps, et aussi pour les personnes équipées de panneaux solaires sur les toits, qui, à cause de cette pénurie, ne peuvent pas produire suffisamment d’électricité pour faire monter l’eau dans les foyers.

C’est très difficile de décrire notre quotidien, et de raconter notre souffrance dans une région dévastée.

Le matin, quand je me lève, je réfléchis mille fois avant de me préparer une tasse de café ou de thé parce qu’on n’a ni gaz (300-350 euros la bouteille de 10 kg, qui coûtait 20 euros avant l’agression) ni électricité, et qu’on est obligé de cuisiner sur le feu de bois – mais il faut trouver du bois, des cartons, des papiers pour allumer un feu, et cela demande beaucoup de temps et d’efforts, alors je préfère manger un petit sandwich au fromage blanc pour éviter de faire du feu. En général, on prépare pour le déjeuner des repas légers qui ne demandent pas beaucoup de feu, et pour le dîner, soit on oublie ce repas, soit on mange comme le matin, des sandwichs.

Je m’occupe de trois centres éducatifs – deux qui se trouvent dans des immeubles visés par les bombardements, et une tente éducative dans un camp de déplacés –, je passe deux heures par jour avec les enseignants et les enfants. Ce sont des moments de bonheur pour moi, même si, quand je rentre, je suis triste parce que je n’ai pas pu satisfaire tout le monde. J’essaie, grâce au soutien des amis et des personnes solidaires francophones, de leur apporter quelque soutien, des repas chauds, du matériel scolaire, des chaussures, des vêtements, des jouets, quand on en trouve sur le marché. J’organise des séances de soutien psychologique pour les enfants avec des jeunes motivés. J’essaie également d’aider quelques familles déplacées autour de moi grâce à mes relations et à des associations locales.

Je vais une fois par semaine voir ma mère, qui habite chez mon frère à 2 km de chez moi. À part cela, je passe mon temps à la maison, je ne reçois pas beaucoup de monde, je ne sors presque pas, même s’il y a des occasions sociales – deuil, mariages, fiançailles – où j’essaie de ne pas aller car cela me rend triste de voir la ville détruite, les tentes où survivent 85 % des habitants de Gaza dans des conditions inhumaines.

Actuellement, il n’y a ni administration, ni gouvernement, ni autorité, ni banques à Gaza. Les commerçants imposent les prix du peu de produits qui entrent dans l’enclave, les organisations internationales sont débordées et ne peuvent pas distribuer de l’aide à tout le monde. C’est un nouveau phénomène à Gaza, il y a moins de solidarité. Le prix des loyers a augmenté (1 000 à 1 500 euros par mois pour un petit appartement dans un immeuble partiellement détruit). Il n’y a pas de lois, les gens qui possèdent un générateur augmentent le prix de l’électricité – 200 à 300 euros par mois pour pouvoir charger les lampes, les portables, les ordinateurs, avoir accès à internet.

Malgré leur volonté de survivre, les gens sont tristes. Moi, j’ai la chance d’avoir des amis sur les réseaux sociaux, j’écris, je lis, je témoigne, et j’échange avec eux.

Je ne m’imagine pas vivre en dehors de Gaza malgré cette situation catastrophique, et malgré la souffrance de tous les jours. Gaza, pour moi, n’est pas seulement un espace, un territoire, une ville natale, c’est un refuge, une protection, et une source de résilience et de vie. Mais surtout une raison d’exister et d’espérer, même au milieu des ruines.

Actuellement, et via le passage de Rafah, seuls 30 malades ou blessés sont autorisés à sortir de Gaza quotidiennement. En sens inverse, seulement 150 Palestiniens entrent à Gaza. Ils savent qu’ils vont y trouver la dévastation et qu’ils vont devoir habiter dans des tentes déchirées et dans des appartements visés par des bombardements, mais c’est leur façon de résister, de montrer leur attachement à leur terre.

Actuellement, presque 97 % des Gazaouis souffre de l’insécurité alimentaire : 82 % survivent difficilement grâce à l’aide humanitaire internationale souvent limitée, 15 % touchent la moitié de leur salaire versé par l’Autorité palestinienne ou le gouvernement de Gaza, mais, ils doivent payer leur loyer très élevé, l’électricité, internet, l’eau et lorsqu’ils ont tout payé, ils n’ont presque plus de quoi acheter à manger tellement les prix ont augmenté. Les 3 % restants travaillent soit pour des organisations internationales ou locales, soit comme influenceurs sur les réseaux sociaux pour avoir des dons de l’extérieur qu’ils utilisent, disent-ils, pour aider la population dans le besoin.

C’est difficile pour moi d’écrire de raconter, de témoigner. J’aurais besoin de livres et de livres pour cela, 2 à 3 pages, c’est insuffisant pour décrire la situation, la réalité et le vécu à Gaza depuis 32 mois, mais j’essaie. Pourtant, même si je suis optimiste, trop c’est trop.

La vie continue, c’est vrai. Il y a des fêtes, des fiançailles, des mariages… Des universités ont réparé des salles et proposent à nouveau des cours en présentiel, des commerces et des cafés ouvrent. Malgré cela, tout est anormal. La volonté est là mais le désespoir domine. Même moi qui suis privilégié, je préfère rester chez moi pour ne pas avoir à affronter la réalité et exposer mon impuissance à être plus utile à la population.

C’est la routine mortelle à Gaza. Je vis avec ma femme, qui travaille beaucoup pour notre maison, et avec mes trois garçons. Deux fils poursuivent leurs études de façon virtuelle à l’université et ont beaucoup de cours et de devoirs. Mon dernier fils suit trois jours par semaine des cours dans un centre éducatif, et quand il rentre, il a beaucoup de révisions. Toute la famille est occupée, donc, pas le temps de discuter. Moi, je dors beaucoup en ce moment pour éviter de penser à notre souffrance, pour éviter les questions. J’essaie d’être plus dynamique, mais actuellement, voilà, c’est comme ça.

Heureusement que les personnes solidaires existent. Au milieu du silence des médias et des dirigeants internationaux, c’est le seul point positif. Je reçois chaque jour des photos de manifestation partout dans le monde francophone, ça nous montre que la mobilisation se poursuit, à l’image de la Flottille de la liberté qui a été interceptée la semaine dernière par la marine israélienne, avant même d’arriver dans les eaux internationales de Gaza.

Fin avril, ont eu lieu des élections municipales mais seulement à Deir El-Balah – qui est prétendument la ville la moins détruite –, au centre de la bande de Gaza, qui abrite 70 000 habitants. Le taux de participation était de 22 %. Cela montre que les gens sont peu intéressés. Ils veulent le changement mais ils ont d’autres préoccupations et savent que les maires et les conseillers municipaux sont impuissants, qu’ils n’ont même pas les moyens de reconstruire une route, d’enlever les déchets dans les rues, de réparer le système électrique ou les égouts. Alors ils attendent. Désespérément.

Dans la bande de Gaza, la souffrance devient banalité ; la précarité, réalité ; la survie, privilège et la patience, rêve !

Même si on ne peut jamais enfermer ni effacer l’espoir.

le 03 mai 2026 · Ziad Medoukh ; politis