
Sur Arte, une piqûre de rappel indispensable pour détricoter nos croyances
S’appuyant sur la parole de chercheurs, Anne Georget s’empare du sujet épineux de la vaccination et livre une réflexion rigoureuse, solidement étayée. Un film nécessaire, à rebours de toute simplification.
Bien avant que la pandémie de Covid-19 n’exacerbe les tensions autour des problématiques de vaccination, l’idée de leur consacrer un documentaire est venue à Anne Georget lors de l’élargissement de l’obligation vaccinale des nourrissons. « J’ai été stupéfiée par l’absence de débat quand ces vaccins sont passés de trois [diphtérie, tétanos, poliomyélite, ndlr] à onze en 2018, se souvient-elle. Ça n’était pourtant pas une petite affaire. »
Trois ans plus tôt, la ministre de la Santé Marisol Touraine avait annoncé la couleur, déclarant sans ambages : « La vaccination, ça ne se discute pas. » À revers de cette parole étroitement politique comme des errements conspirationnistes d’une partie de l’opinion, l’autrice de Maladies à vendre (2011) et de Cholestérol, le grand bluff (2016) s’est plongée dans la littérature scientifique et a recueilli la parole de chercheurs internationaux de haut vol, pour revisiter une histoire plus que centenaire et exposer les questions soulevées par les politiques vaccinales. À qui taxe d’antivax quiconque se risque à discuter leur pertinence et l’universalité de leurs bienfaits, Des vaccins et des hommes oppose la rigueur d’une réflexion solidement étayée, tirant de précieux enseignements du traitement de la variole, de la rougeole, de la grippe ou du papillomavirus. Et nous arme contre les simplifications de tout poil, en interrogeant par exemple le concept de « vaccination altruiste », qui vise l’immunité collective, la prise en compte de différences de réactions liées au sexe des vaccinés, comme les effets induits par certains adjuvants ou l’ordre des injections.
Des précautions bienvenues
« Pour garantir une approche rationnelle, j’ai écarté les politiques, les leaders d’opinion et les représentants d’associations. Je me suis concentrée sur les seuls scientifiques, en jouant au maximum la carte de la transparence. » Ainsi son film réduit-il le commentaire (cette parole non sourcée) au strict nécessaire. Il accompagne aussi chaque intervention d’une fiche indiquant le titre du chercheur, son nombre de publications et ses liens d’intérêt éventuels. « Au montage, nous nous sommes attachées à intégrer leurs propos dans la longueur, afin de préserver leur complexité, ajoute-t-elle. Nous nous sommes presque entièrement abstenues de les utiliser en off — qu’on ne nous soupçonne pas de construire un discours différent de celui tenu sur le tournage. » Cet ensemble de précautions concourt à l’impression de probité que dégage cette enquête, qui bouscule nos croyances marquées par la figure et les travaux de Louis Pasteur.
« J’étais moi-même persuadée que l’autorisation de mise sur le marché des vaccins obéissait aux mêmes règles que celle des médicaments. Je n’imaginais pas qu’ils bénéficiaient d’un régime d’exception, les dispensant de certains processus d’évaluation coûteux et réclamant du temps », explique la documentariste.
L’ampleur et la diversité des problématiques abordées par son film amèneront plus d’un téléspectateur à s’étonner de l’absence d’une séquence sur la vaccination anti-Covid. « Les essais cliniques n’étant pas terminés, n’ayant pas même accès au quart de la moitié des documents produits, j’ignore quel chercheur aurait accepté de répondre à mes questions, et quelles questions pas trop idiotes j’aurais pu leur poser », rétorque Anne Georget. Accéder, malgré tout, à cette attente naturelle du public (et d’Arte) aurait rapidement frappé son film d’obsolescence. Le refuser était aussi une affaire de rigueur.