
Une intervention courageuse
Au début de cette année, dans l’Uttarakhand, s’est produit un incident qui, à première vue, semble n’être qu’un épisode de plus dans la liste croissante des actes d’hostilité communautaire quotidiens. Vakil Ahmed, un tailleur musulman âgé et frêle, s’est retrouvé à la merci d’une foule en colère. La demande de la foule était simple mais révélatrice : il devait retirer le mot « Baba » de l’enseigne de sa boutique, car celui-ci était considéré, de manière tout à fait absurde, comme un terme exclusivement hindou. Dans ce moment de vulnérabilité, une intervention inattendue s’est produite. Un hindou nommé Deepak Kumar s’est avancé pour le défendre. Lorsque la foule lui a demandé de justifier son intervention, il a répondu, avec une spontanéité saisissante, que son nom était Mohammad Deepak.
Cette réponse, apparemment spontanée, invite à une réflexion philosophique approfondie. Quelle est sa signification et son importance ? Nous apprend-elle quelque chose d’important sur nous, les Indien·nes ?
Mais tout d’abord, une précision et une distinction s’imposent. Il est aujourd’hui largement admis que les êtres humains ne s’épanouissent pas dans l’isolement. Une existence atomisée, dépourvue de liens sociaux significatifs, est préjudiciable même au bien-être individuel. Je souhaite étendre cette idée pour proposer que des relations de haute qualité au-delà des différences religieuses ne constituent pas une préoccupation secondaire, mais soient au contraire constitutives de l’épanouissement social, au service d’une éthique collective. La capacité à bien vivre avec la pluralité religieuse n’est pas simplement une question de gestion des conflits ; elle est intrinsèque à la bonne vie d’une société. Appelons cela une sociabilité interreligieuse profonde.
Cette notion doit être distinguée de ce que l’on pourrait appeler une forme superficielle de sociabilité, familière au discours constitutionnel libéral qui demande aux citoyen·nes de respecter les droits d’autrui, de s’abstenir de toute ingérence et de coexister pacifiquement au sein d’un cadre juridique commun. Un tel arrangement est nécessaire. Pourtant, il laisse largement intacts les aspects plus profonds de la vie culturelle et religieuse.
La sociabilité profonde, en revanche, est plus exigeante. Elle présuppose que les frontières entre les communautés religieuses ne sont pas hermétiquement fermées, mais historiquement poreuses. Elle implique des modes de vie qui reconnaissent que les individu·es sont façonné·es, en partie, par des traditions autres que les leurs. Il ne s’agit pas ici d’un appel à l’homogénéisation ou à une fusion syncrétique dans laquelle les différences se dissolvent. Au contraire, c’est un appel à une réalité dans laquelle la différence persiste mais est vécue comme une source d’enrichissement plutôt que comme une menace. L’identité d’une personne n’est pas diminuée par son engagement envers l’autre ; elle est, à bien des égards, constituée et enrichie par celui-ci.
Revenons à l’intervention courageuse de Deepak Kumar qui, selon moi, se prête à au moins quatre interprétations. La première est humanitaire : il a agi en partant du principe que notre humanité commune précède et l’emporte sur nos affiliations religieuses. La seconde est civique il a défendu l’éthique constitutionnelle d’égalité et de fraternité, plaçant son identité de citoyen au-dessus de marqueurs plus étroits. Ces deux lectures sont convaincantes sur le plan normatif. Pourtant, elles ne touchent pas au domaine de la vie religieuse. Elles n’éclairent pas la manière dont la pluralité religieuse peut être inhérente à la compréhension éthique que l’on a de soi-même.
Une troisième interprétation nous rapproche de cette perspective. Elle suggère que Deepak a compris, même si c’était de manière peu articulée, que la vie religieuse ne se vit pas dans l’isolement. Pour être un bon hindou, il ne suffit pas d’être bon parmi les autres hindous. Ce qui compte, c’est d’être un bon hindou parmi les personnes d’autres confessions. Il en va de même pour les musulman·es, les sikhs et les chrétien·nes. Cette interprétation recèle une idée exigeante et magnifique : bien vivre avec celles et ceux d’autres religions n’est pas accessoire à sa vie religieuse, mais intrinsèque à celle-ci.
Pourtant, aucune de ces interprétations ne nous aide à comprendre pourquoi il a choisi de s’appeler Mohammad Deepak. Cela nécessite une quatrième interprétation. En adoptant spontanément ce nom hybride, il a ébranlé la présomption largement répandue selon laquelle l’identité religieuse doit être unique, délimitée et exclusive. Sa réponse rejetait implicitement l’exigence selon laquelle on doit appartenir entièrement et uniquement à une seule tradition. Au contraire, elle affirmait la possibilité d’allégeances multiples et chevauchantes. Elle suggérait que l’identité n’a pas besoin d’être figée ou statique, mais qu’elle peut être stratifiée, dynamique et intrinsèquement plurielle.
Un héritage civilisationnel d’inter-religiosité
Une telle conception n’est pas une invention du moment présent. Elle s’appuie sur un héritage civilisationnel ancien, bien que de plus en plus occulté, qui a existé à travers les régions et les communautés où la participation à de multiples traditions religieuses n’était ni consciente ni anormale. Chez les Meos du Mewat, comme le montre l’ouvrage de Shail Mayaram, des prénoms tels que Ram Mohammed ou Krishna Khan n’avaient autrefois rien d’exceptionnel. Les textes religieux tels que le Coran, le Mahabharata et le Ramayana, ou les fêtes telles que l’Aïd, Holi et Diwali, n’étaient pas considérés comme des biens exclusifs mais comme des biens interreligieux. Il ne s’agissait pas là de cas de confusion ou de dilution, mais d’expressions d’une conception différente de la religiosité.
Les sources d’une telle conception remontent, en partie, à des courants de la pensée hindoue elle-même. Les traditions philosophiques et religieuses ont développé des moyens de concilier la pluralité sans insister sur l’exclusivité. On pouvait être dévoué à plusieurs divinités, fusionner deux dieux en un seul – comme Vishnu et Shiva sont combinés dans la figure de Harihar – ou concevoir des dieux distincts comme des manifestations d’une unité plus profonde. Les traditions bhakti et soufie ont articulé, avec une clarté admirable, l’idée que le divin transcende toutes les tentatives d’appropriation exclusive. Dans la poésie de Kabir ou dans les enseignements de Guru Nanak, Raidas et Dadu, Ram et Allah sont des noms différents mais renvoient à une réalité qui ne peut être confinée dans les limites d’une seule communauté.
Les fondements de cette sensibilité se trouvent dans l’imaginaire politique d’Ashoka. Ses inscriptions ne se contentaient pas de prôner la tolérance au sens moderne du terme, c’est-à-dire la non-ingérence ou le refus de dénigrer l’autre ; elles exhortaient les pasandas(communautés religieuses et philosophiques) à dialoguer activement entre elles, en soulignant l’importance personnelle de devenir un Bahushruta : celui qui écoute beaucoup et apprend de tous/toutes. Des siècles plus tard, Akbar a imaginé le sulh-i-kul (paix universelle) en cherchant à institutionnaliser une forme de coexistence fondée sur la reconnaissance mutuelle plutôt que sur la suprématie d’une seule religion.
Au XXe siècle, Gandhi a donné à cet héritage une forme éthique et personnelle distinctive. Son insistance sur le fait qu’Ishwar et Allah étaient des noms désignant la même réalité divine n’était pas seulement une affirmation métaphysique ; c’était une intervention morale à une époque de tensions communautaires aiguës. Jawaharlal Nehru, bien que plus circonspect en matière de religion, a néanmoins reconnu que la culture composite de l’Inde — forgée par des siècles d’interaction, d’emprunts et de coexistence — constituait une ressource vitale. Il comprenait que la violence communautaire menaçait non seulement des vies humaines dans l’immédiat, mais aussi le réservoir plus profond de significations partagées.
Il doit désormais être clair ce que signifie le nom Mohammad Deepak. Il ne s’agit ni d’une improvisation excentrique, ni d’un simple artifice rhétorique déployé dans un moment de crise. C’est un écho faible mais perceptible d’une tradition plus ancienne, pratiquement tombée dans l’oubli, dans laquelle les identités ne se limitent pas à des catégories mutuellement exclusives. Il renvoie à un mode d’existence où la pluralité est intériorisée plutôt que simplement tolérée.
Reconnaître cela ne revient pas à nier les réalités du conflit, de l’exclusion et de la violence qui ont également marqué l’histoire de l’Inde. Il ne s’agit pas non plus de se livrer à la nostalgie. Il s’agit plutôt de reconnaître la présence de conditions culturelles sous-jacentes, d’une mémoire collective qui a rendu possible, intelligible et vivable une sociabilité interreligieuse profonde. Ces conditions ont peut-être été considérablement érodées par les formes modernes de mobilisation politique qui privilégient des frontières nettes et une appartenance exclusive. Pourtant, si l’on veut retrouver ces possibilités de sociabilité profonde, les protections juridiques et les normes constitutionnelles, bien qu’essentielles, ne suffiront pas. Ce qu’il faut, c’est la revitalisation et la mise en avant d’une éthique culturelle dans laquelle l’engagement actif au-delà des différences est valorisé, cultivé et soutenu. Ce n’est que dans le cadre d’une telle éthique qu’un nom comme Mohammad Deepak pourra cesser d’être une anomalie et être reconnu comme faisant partie d’un héritage commun.
Rajeev Bhargava, 17 mai 2026
https://janataweekly.org/the-importance-of-being-mohammad-deepak/