
“Survivront les auteurs qui ne peuvent pas être remplacés”
Multiplication de livres factices, crainte d’agréer un manuscrit artificiel et du danger de voir les lecteur s’habituer à l’appauvrissement de la langue à cause de l’IA… Face à cette nouvelle donne technologique, les éditeurs, inquiets, cherchent la parade.
Ils ne pensent pas à elle chaque matin en se brossant les dents. Ou pas seulement. D’abord, les éditeurs que nous avons consultés s’inquiètent de la baisse de la lecture et des ventes de livres neufs, alors que le marché de l’occasion ne cesse d’augmenter. Ensuite, ils se soucient évidemment des répercussions encore à venir après l’éviction d’Olivier Nora de la tête de Grasset, le départ massif des auteurs de la maison, les réflexions en cours autour d’une possible clause de conscience. Parfois, ils se préoccupent du piratage des e-books, puisque ceux-ci s’échangent sur des sites illégaux, comme il en va des films ou des séries.
Et puis, alourdissant une charge mentale déjà importante, le sujet de l’intelligence artificielle s’impose à son tour. Complexe, car mouvant. S’il ne fait aucun doute que l’IA va transformer leur quotidien (elle pourrait leur faire gagner du temps, comme à nous tous), elle soulève déjà plusieurs problématiques.
Ma crainte est que nous finissions par recevoir des manuscrits IA de bonne qualité, impossibles à détecter. Manuel Carcassonne, des éditions Stock
La première : que les éditeurs se fassent berner par des manuscrits écrits par des IA. Pour Véronique Cardi, qui dirige les éditions JC Lattès, « le danger est limité car leurs capacités le sont aussi. Il y a deux ans, quand on demandait à ChatGPT d’écrire comme Virginie Despentes, il ajoutait des gros mots… Bien sûr, les robots ont progressé. Mais le risque concerne surtout des littératures codifiées, comme la romance, certains thrillers, peut-être la science-fiction. Au-delà, je doute que l’IA soit capable de remplacer l’inventivité et les styles singuliers des écrivains ».
À la tête de Stock, Manuel Carcassonne est un peu plus circonspect : « Tout va tellement vite, qui sait si demain ou après-demain nous ne serons pas dépassés ? Ma crainte est que nous finissions par recevoir des manuscrits IA de bonne qualité, impossibles à détecter. » Pour essayer de s’en prémunir, les contrats évoluent. « Nous renforçons la clause d’originalité, explique Alban Cerisier, secrétaire général du groupe Madrigall (Gallimard, Flammarion, P.O.L, Minuit…). Il est noté, plus explicitement, que l’œuvre cédée par l’auteur est originale. Cela signifie qu’elle doit être produite par lui, et non par une machine. »
Je crains que cela dévalorise le geste d’écriture. Coralie Piton, des éditions du Seuil
Reste que de « faux » livres existent, en vente sur des plate-formes comme Amazon, portés par des couvertures souvent tape-à-l’œil, elles aussi générées par l’IA, et des commentaires factices. D’où la deuxième problématique : dans un marché de plus en plus tendu, ces objets frelatés ne vont-ils pas capter une partie de l’attention des lecteurs et du chiffre d’affaires du secteur ? « Ils occupent de l’espace numérique, et c’est de l’espace en moins pour les autres », reconnaît Véronique Cardi.
La patronne du Seuil, Coralie Piton, s’alarme surtout des conséquences à terme : « Je crains que cela dévalorise le geste d’écriture, notamment auprès de publics assez jeunes qui, dans leurs études, consomment déjà des textes rédigés par IA. Ils vont s’habituer à un appauvrissement de la langue et du point de vue. Dans plusieurs années, auront-ils de l’appétit pour des écrits plus sophistiqués ? Tout ce pour quoi nous nous battons risque d’être déprécié. »
L’IA fragilise déjà des acteurs clés de la chaîne de l’édition : les traducteurs, les correcteurs, les graphistes. C’est la troisième problématique. Pour l’heure, nos éditeurs continuent de travailler avec des humains, autant par choix que par principe — souvent, des accords de groupe ou d’entreprise les y contraignent. Mais si, demain, la rentabilité continue de s’éroder, la tentation sera grande de recourir aux robots, du moins pour les textes non littéraires. Rien ne garantit d’ailleurs que des traducteurs n’utilisent pas, à la marge, des logiciels incluant de l’intelligence artificielle. Idem pour les graphistes, qui peuvent assumer d’y recourir en le mentionnant clairement. Mais attention : une grande maison nous a dit avoir reçu des réactions courroucées de lecteurs qui se sentaient floués. À manier donc avec précaution.
Non sans surprise, nous apprendrons encore que les plus fervents avocats des couvertures par IA s’avèrent parfois… être les auteurs eux-mêmes ! Plusieurs éditeurs nous ont dit en avoir vu débarquer dans leur bureau avec un projet qu’ils avaient conçu tout seuls (eux ou leur conjoint, leur cousin, leur enfant), grâce à l’un des nombreux outils disponibles sur le Net. À l’éditeur, alors, de dissuader, sans vexer.
Le livre et la littérature ont survécu à toutes les révolutions technologiques. Mais l’IA nous oblige à l’exigence. Véronique Cardi, des éditions JC Lattès
Enfin, dernière problématique et non des moindres : celle des droits. Pour nourrir leurs modèles, les grandes sociétés d’IA ont « moissonné », comme on dit pudiquement, des millions d’œuvres sans rien payer. Aux États-Unis, une action engagée à l’encontre d’Anthropic, l’entreprise qui développe l’agent Claude, a récemment abouti à une indemnisation d’auteurs et d’éditeurs. « En France, une procédure est engagée à l’égard de Meta, reprend Alban Cerisier. Il y en aura d’autres, car il n’existe pas de modèle de langage qui n’ait été entraîné sur des corpus d’œuvres piratées. C’est un préjudice énorme et un terrain de contentieux juridique pour des années. »
À l’avenir, pourra-t-on mieux cadrer les pratiques ? Un nouveau règlement européen impose aux entreprises d’IA davantage de transparence, tout en ménageant un droit de retrait pour les auteurs. En France, une proposition de loi de la sénatrice Laure Darcos (Libres !) est en discussion : ce ne serait plus aux ayants droit de prouver que leurs textes ont été piratés (tâche quasi impossible), mais aux IA de montrer qu’elles ne les ont pas utilisés.
Restera à mettre en place les dispositifs de protection. Ce ne sera pas une mince affaire, et l’IA n’attendra pas. « Le livre et la littérature ont survécu à toutes les révolutions technologiques, rappelle Véronique Cardi. Les lecteurs entretiennent une relation de plus en plus directe avec les auteurs, via les réseaux sociaux, les dédicaces, les festivals. Mais l’IA nous oblige à l’exigence. Survivront les auteurs qui ne peuvent pas être remplacés. » Son homologue du Seuil appuie : « Il sera de plus en plus difficile de défendre l’artisanat créatif, mais nous n’avons pas le choix. À nous de continuer de produire, en fiction comme en non-fiction, des livres incomparables. »