
L’auteur et réalisateur, Marc DUGAIN, tourmenté par la montée des populismes à travers la planète et par les insuffisances du personnel politique français, dresse un tableau alarmant des menaces extérieures qui pèsent sur notre démocratie
Après avoir travaillé dans la finance, puis dans l’aéronautique, Marc Dugain, 69 ans, a entamé en 1992 une carrière littéraire. Il est notamment l’auteur de La Chambre des officiers (JC Lattès, 1998), La Malédiction d’Edgar (Gallimard, 2005) et Ils vont tuer Robert Kennedy (Gallimard, 2017). Dans Submersion (Albin Michel, 288 pages, 21,90 euros), exercice de politique-fiction, ce fin connaisseur des Etats-Unis et de la Russie de Vladimir Poutine poursuit sa méditation sur la fonction présidentielle.
Vous sondez, dans « Submersion », les fragilités de la fonction présidentielle dans notre pays. Celle-ci est-elle, selon vous, en train de se dévitaliser ?
Oui, je pense. D’abord parce que les personnalités qui l’incarnent sont assez loin du modèle original, le général de Gaulle. La Constitution de 1958 a été taillée sur mesure pour un homme qui n’était pas seulement au-dessus des partis, mais également au-dessus des Français. La fonction présidentielle sous la Ve [République] exige, selon moi, un rapport direct avec le peuple.
A cet égard, les trois derniers présidents ont porté un sacré coup à la fonction. Je pense aux problèmes judiciaires de Nicolas Sarkozy, à François Hollande qui n’a pas pu se représenter tellement il était impopulaire, et à Emmanuel Macron, enfermé dans sa tour d’ivoire, entretenant un rapport très lointain au peuple. Depuis la dissolution [de l’Assemblée nationale, le 9 juin 2024] et l’absence de majorité, on a un président affaibli et des pratiques de la IIIe et de la IVe République. La Ve est à bout de souffle.
A un an de la prochaine élection présidentielle, le monde politique est essentiellement tourné vers cette échéance…
Cette focalisation sur l’élection présidentielle est très dommageable. On se permet, avec 3 460,5 milliards d’euros de dette et les problèmes internationaux que l’on connaît, de se donner quasiment un an de vacances, durant lesquelles aucune des grandes questions ne sera tranchée. C’est invraisemblable. On a un premier ministre plutôt habile et souple mais qui, dans ce moment de l’histoire, ne peut rien faire. C’est un boutiquier de la politique : je prends d’un côté, je donne de l’autre…
Dans « Submersion », vous semblez regretter que les présidents de la République successifs n’aient plus recours au référendum…
Le référendum est de l’ordre du contact direct entre le président de la République et le peuple. Quand la machine parlementaire est grippée comme elle l’est aujourd’hui, où chacun y va de ses intérêts particuliers et l’intérêt national passe à la trappe, que le président dise : « Sur telle question, je vais demander au peuple de trancher », c’est à mes yeux l’essence de la Ve. J’ai le sentiment que la mauvaise relation entre Emmanuel Macron et les Français tient au fait qu’à aucun moment il n’a eu le courage, sur les grandes questions, de venir devant le peuple.
D’où vous vient votre intérêt pour la politique ?
Je me suis intéressé à la politique très jeune, j’en parlais beaucoup avec mon père. Et il me semble aujourd’hui qu’il y a de moins en moins de figures qui collent à la fonction présidentielle. L’émergence de personnalités est souvent liée aux circonstances historiques. Or, les circonstances actuelles le sont : on assiste pour la première fois à un affrontement entre l’Europe et la Russie d’une part, et à un affrontement entre l’Europe et les Etats-Unis d’autre part. Nous sommes pour la démocratie, mais qui avons-nous pour la défendre et l’incarner ?
Quels sont les fondements de ce double affrontement ?
La spécificité de l’Europe, c’est un équilibre entre la sauvegarde du bien commun et l’initiative privée, dans un cadre démocratique. Or, pour les Etats-Unis, le bien commun est une abstraction à laquelle ils ont décidé de tourner le dos, en particulier sur la question du climat. Seuls les intérêts privés prévalent. La Russie est, elle, une kleptocratie, qui a mis le pays en coupe réglée et se sert d’un sous-sol riche en gaz et en pétrole pour monter une industrie militaire.
J’ai le sentiment, par les renseignements dont je dispose, que les Américains comme les Russes ont identifié la France comme le maillon faible. Nous sommes le pays le plus fragile aujourd’hui sur le plan politique, avec le risque de voir l’extrême droite arriver au pouvoir, et nous sommes le pays le plus endetté.
En même temps, nous sommes le seul pays européen à avoir la bombe atomique et le seul doté d’une armée qui tienne à peu près la route. Donc [Donald] Trump et [Vladimir] Poutine, qui veulent détruire l’Europe, se focalisent sur la France. Trump est dans une complicité totale avec Poutine et c’est effrayant pour nous.
En quoi la puissance des géants du numérique, que vous soulignez également, est-elle dangereuse pour notre démocratie ?
Nous sommes dans un monde où deux pouvoirs économiques très forts mènent la danse : le pétrole et le numérique. Ces deux industries ont porté Trump au pouvoir. Le numérique repose sur une idéologie d’extrême droite, elle est totalement libertarienne. Il y a un consensus qui se crée, d’Elon Musk à Mark Zuckerberg en passant par Peter Thiel, pour dire que grâce à l’intelligence artificielle [IA], on n’aura plus besoin, à terme, de tous ces fantoches politiques pour diriger le monde. Les démocraties, dans ce paysage, ne sont qu’une entrave pénible.
Le président de la République, dans « Submersion », vit sous la pression d’un milliardaire radicalisé, propriétaire de plusieurs médias. L’acquisition de journaux ou de chaînes de radio ou de télévision est-elle désormais, pour les milliardaires, un moyen de pression sur les dirigeants politiques ?
C’est une évidence. Pourquoi ces gens-là, qui cherchent à faire toujours plus de profit, s’intéressent-ils à des médias qui sont difficilement rentables ? Il n’y a pas un milliardaire en France qui n’ait pas son hebdo, son quotidien, sa radio, sa télé. Pourquoi sont-ils là ? Parce qu’il y a un donnant-donnant avec le pouvoir.
C’est malheureusement un fait aujourd’hui, le pouvoir politique est sous surveillance des grands intérêts économiques. C’est inquiétant, car on va entrer dans une période où énormément d’emplois vont être supprimés par l’IA. Comment les Etats vont-ils œuvrer pour la répartition de la richesse ? Où va l’argent lorsqu’une machine remplace l’homme ? C’est la question du partage, l’essence même du débat politique. Il faut un Etat fort, capable d’arbitrer entre des salariés qui perdent leur travail et des entreprises qui font des superprofits parce qu’elles ont mis de l’IA à la place des salariés. Les enjeux qui se préparent sont colossaux. Or, je n’ai pas l’impression que les politiques les anticipent.