Finkielkraut face à la Palestine

Ignorance, propagande et effacement de l’histoire

Dans son émission, Alain Finkielkraut recevait le week-end dernier Elias Sanbar et Élie Barnavi. L’émission aurait pu être un moment porteur d’espoir : celui d’un dialogue entre deux historiens attachés à leurs peuples respectifs, capables de penser l’histoire mais aussi d’analyser la crise dramatique que subit le peuple palestinien. La présence d’Alain Finkielkraut a malheureusement empêché cela. 

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Dans son émission Répliques, Alain Finkielkraut recevait le week-end dernier Elias Sanbar et Élie Barnavi, à l’occasion de la sortie de leurs dictionnaires amoureux respectifs consacrés à la Palestine et à Israël.

L’émission aurait pu être un moment porteur d’espoir : celui d’un dialogue entre deux historiens attachés à leurs peuples respectifs, capables de penser l’histoire mais aussi d’analyser la crise dramatique que subit le peuple palestinien. La présence d’Alain Finkielkraut a malheureusement empêché cela, transformant l’échange en un interminable défilé d’approximations historiques, de rhétorique propagandiste, de biais idéologiques et de mensonges. Nous soulignerons ici l’ignorance d’Alain Finkielkraut et sa manière de déplacer constamment le débat, de relativiser les crimes commis à Gaza, de refuser de nommer les violences israéliennes et d’avoir recours, presque mot pour mot, aux éléments de langage de la communication officielle israélienne.

Face à lui, Elias Sanbar a fait preuve d’un calme remarquable pour défendre son livre, raconter les faits et corriger ses mensonges. Alain Finkielkraut s’est donc retrouvé dans une situation cocasse où il a reçu un cours d’histoire et de civilisation de ses deux invités.

Elias Sanbar n’est pas seulement « un intellectuel du mouvement national palestinien »

Dès l’introduction, Alain Finkielkraut présente les deux historiens de façon asymétrique. Quand Élie Barnavi est présenté comme un historien et ancien ambassadeur d’Israël en France, Elias Sanbar, lui est présenté comme « un grand intellectuel du mouvement national palestinien ».

La formule n’est pas neutre.

Elias Sanbar n’est pas seulement un « intellectuel » du « mouvement national palestinien », comme on parlerait d’un observateur extérieur produisant des idées abstraites et militantes. Il est un historien. Palestinien. Exilé depuis la première Nakba de 1948, lorsqu’il fut expulsé avec sa famille de Haïfa (Palestine mandataire) alors qu’il n’avait que quinze mois, il a consacré une partie de sa vie à documenter l’histoire palestinienne, à travailler les archives et à transmettre une mémoire politique et culturelle systématiquement marginalisée, quand elle n’est pas niée, dans le débat public occidental.

Cette première réduction donne déjà le ton : la parole palestinienne est encore une fois ramenée à l’opinion, au témoignage subjectif ou au militantisme, quand la parole israélienne bénéficie immédiatement d’un statut d’expertise d’histoire ou de diplomatie.

« Israël s’est retiré du Liban en 2002, et sa récompense a été le Hezbollah » ou encore le Hamas comme récompense d’un supposé retrait de Gaza

Parmi les affirmations les plus sidérantes de l’émission figure ces deux-là. Là encore, il faut corriger ces mensonges.

Tout d’abord, sur le Liban : le Hezbollah est créé en 1982, précisément dans le contexte de l’invasion israélienne du Liban et de l’occupation du Sud-Liban. L’organisation émerge comme mouvement de résistance armée face à cette occupation. Elle ne naît certainement pas après le retrait israélien du début des année 2000. Cette grave erreur chronologique n’est pas une approximation. C’est une réécriture complète des faits qui a pour but de victimiser Israël et d’occulter ses crimes de guerre. Même procédé concernant Gaza. Si l’on veut considérer qu’Israël s’est effectivement retiré de Gaza malgré le blocus imposé à la population gazaouie depuis 2007 et le contrôle absolument total exercé par Israël sur les entrées et sorties d’absolument tout dans l’enclave, faut-il une nouvelle fois rappeler que le Hamas naît 20 ans avant, en 1987, pendant la première Intifada, violemment réprimée par l’armée israélienne dans les territoires occupés ? Elias Sanbar s’y colle tout de même. Il rappelle une nouvelle fois qu’Israël a voulu le Hamas pour fragiliser Arafat sur le plan politique palestinien et international.

De nombreux travaux journalistiques et historiques ont documenté le fait qu’Israël a longtemps vu dans le Hamas un contrepoids utile à Yasser Arafat et à l’Organisation de Libération de la Palestine. Dès les années 1980, plusieurs responsables israéliens considéraient les islamistes palestiniens comme un outil permettant d’affaiblir le nationalisme palestinien laïc. L’actuel premier ministre israélien l’a lui-même confirmé lors d’une réunion privée des membres de son parti en mars 2019 : le Hamas fait partie de la stratégie pour diviser les Palestiniens entre Gaza et la Cisjordanie. Quiconque s’oppose à la création d’un État palestinien doit soutenir le transfert de l’argent du Qatar au Hamas. De cette manière, la création d’un État palestinien sera empêchée. (The Jerusalem Post, 12 mars 2019)

Enfin, l’histoire des relations entre Israël et le Hamas est beaucoup plus complexe que la fable qui consiste à présenter ce mouvement comme une pure excroissance irrationnelle et infondée de l’antisémitisme. Le Hamas ne lutte pas contre les juifs et encore moins pour la raison qu’ils sont juifs. Il mène la lutte contre les sionistes qui occupent et étouffent la Palestine. Si des pingouins avaient violemment chassés et massacrés les Palestiniens pour occuper leurs maisons et menaient aujourd’hui une politique d’apartheid qui opprime et violente la population Palestinienne entre la Méditerranée et le Jourdain, le Hamas mènerait sûrement aujourd’hui la lutte contre les pingouins.

Le refus obsessionnel du mot « génocide »

Après que les Nations unies, de nombreuses ONG internationales de défense des droits humains et plusieurs experts du droit international ont alerté sur le caractère génocidaire des violences commises à Gaza, Alain Finkielkraut refuse encore, en mai 2026, d’employer le mot « génocide » pour qualifier ce qui s’y déroule.

À plusieurs reprises durant l’émission, il tente de justifier son refus. Son premier argument : Israël ne pourrait être accusé de génocide puisqu’avant de bombarder Gaza, l’armée envoie des flyers ou des SMS, invitant gentiment les habitants à évacuer les zones visées. L’argument est non seulement juridiquement absurde, mais moralement absolument obscène.

Faut-il donc comprendre que les Gazaouis seraient responsables de leur propre massacre parce qu’ils n’auraient pas suffisamment suivi les consignes de déplacement imposées par l’armée israélienne ? Comme si une population enfermée dans une enclave assiégée, privée d’abris, d’eau, de nourriture et de routes sécurisée pour fuir pouvait simplement « se mettre à l’abri » à la demande de ceux qui les bombardent.

Faut-il rappeler les innombrables cas, largement documentés, de civils palestiniens tués alors même qu’ils fuyaient conformément aux consignes israéliennes ? Les bombardements répétés de zones présentées comme « sécurisées » ? Les convois de déplacés touchés pendant leur évacuation ?

Le cas de Hind Rajab est l’un des symboles les plus glaçants de cette horrible réalité. En janvier 2024, la petite fille de six ans est tuée avec sa famille dans leur voiture criblée de plus de 300 balles alors qu’ils tentaient de fuir la ville de Gaza. Les secouristes du Croissant-Rouge palestinien ont également été tués par l’armée israélienne après que leur trajet eut pourtant été validé et coordonné par cette même armée.

Surtout, comme Elias Sanbar le rappelle à plusieurs reprises, Alain Finkielkraut ignore la définition juridique du génocide telle qu’établie par la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide. Le génocide ne se définit pas par l’absence d’avertissement avant les massacres. Il repose notamment sur l’intention (Art. 2) de détruire, tout ou partie, d’un groupe national, ethnique, racial ou religieux.

Or cette intention a été largement démontrée à travers les déclarations publiques de nombreux responsables israéliens après le 7 octobre : appels à la punition collective, déshumanisation des Palestiniens assimilés à des « animaux humains », affirmations répétées selon lesquelles il n’existerait « aucun innocent » à Gaza. Une enclave où près de 40 % de la population a moins de quinze ans, il faut le rappeler.

Assimiler toute la population de Gaza au Hamas, la rhétorique par excellence de l’armée israélienne

Finkielkraut justifie également son refus à utiliser le terme de génocide par le fait que « le Hamas a toujours eu le choix de déposer les armes. Si le Hamas avait déposé les armes, la guerre se serait arrêtée ». Nous faisons face ici à une gravissime assimilation entre la population gazaouie et le Hamas. Dangereuse assimilation qui revient également lorsqu’il parle de « Pogrom de Gaza » pour se référer aux évènements du 7 octobre. Une fois de plus, le 7 octobre 2023 n’est pas un acte antisémite, et toute la population de Gaza n’en n’est pas responsable. Elias Sanbar rappelle une évidence : lorsque l’on parle de génocide à Gaza, c’est bien de la population civile qu’il est question, pas du Hamas. Faut-il rappeler les 200 000 morts, dont une majorité d’enfants ? Le nombre de fois où Israël a brisé les différents « cessez-le-feu » ? Les centaines de palestiniens tués chaque jour en Cisjordanie et à Jérusalem où le Hamas n’est ni présent, ni influent ?

Même Elie Barnavi reconnaît « des crimes de guerre » et « des crimes contre l’humanité », tout en affirmant que « les civils n’étaient pas les cibles ». Une affirmation difficilement soutenable lorsqu’on observe l’ampleur des destructions et des déplacements forcés, l’extension des colonies en Cisjordanie et la longue histoire des violences infligées aux Palestiniens depuis 1948, date à laquelle ils n’ont pas accepté de partir.

Merci à Elias Sanbar pour sa citation de François Rabelais « Vous qui craignez les choses dites, quand donc craindrez-vous les choses signifiées ? ». Tout est là.

Alain Finkielkraut finit enfin par accuser ceux qui dénoncent le génocide de vouloir « nazifier les juifs » en ayant recours à d’autres procédés tout aussi immondes : déplacer la discussion vers d’autres massacres qui n’ont pas été qualifiés de génocide parce que perpétrés par des non-juifs (en Iran par exemple ou lors de la coalition internationale contre Daesh à Mossoul), comparer les nombres de morts, ou encore les soutiens internationaux. C’est abject et malhonnête. Le fait de génocide à Gaza n’est plus à débattre et il s’agira bientôt de négationnisme que de refuser de le reconnaître.

La négation de l’État Palestinien malgré sa reconnaissance par la France en 2025

Alain Finkielkraut se permet de proposer à son invité palestinien une solution de partage entre Israël et une confédération Jordano-Palestinienne. Il se permet d’y revenir parce que, selon lui, l’État de Palestine est un peu branlant géographiquement. Plusieurs problèmes doivent être soulevés et plusieurs faits historiques doivent être rappelés face à cette ignoble proposition de « résolution » du « conflit ». D’abord, plusieurs questions : quelles seraient les frontières d’une telle entité ? Sur quels accords politiques ? Comment y seraient reconnues les aspirations nationales palestiniennes ? Les Jordaniens auraient-ils leur mot à dire ? Aucune réponse moralement correcte ne pourrait être donnée. Cette proposition est tout simplement raciste tant elle assimile et essentialise les populations arabes. Cette question aurait d’ailleurs pu tomber sous le coup de la loi Yadan qui voudrait notamment condamner toute négation d’un État reconnu par la France. Rappelons aussi qu’historiquement, les relations entre la Jordanie et les organisations palestiniennes ont été marquées par de fortes tensions, notamment l’épisode de Septembre Noir (1970-71) pendant lequel l’armée jordanienne est intervenue contre les Fedayin de l’OLP et a chassé Yasser Arafat qui a dû se réfugier au Liban. La violence de la répression a fait des milliers de morts, en majorité des civils palestiniens. Les Palestiniens et les Jordaniens ont-ils envie de cette confédération jordano-palestinienne ? Alain Finkielkraut ne semble pas s’en préoccuper.

La négation de l’existence historique des Palestiniens : une obsession coloniale

Alain Finkielkraut questionne enfin la naissance de la conscience nationale palestinienne en réactivant une vieille thèse coloniale selon laquelle les Palestiniens n’existeraient politiquement qu’en réaction à la présence juive en Palestine. « Sans cette confrontation, une conscience nationale palestinienne serait-elle née ? », demande-t-il. Pour Elias Sanbar, c’en est trop. L’idée selon laquelle les Palestiniens seraient un peuple « inventé » après coup est une fiction politique destinée à délégitimer leur revendication nationale. Comme si, d’une part, l’ancienneté d’une conscience nationale déterminait le droit d’exister et d’autre part, les peuples devaient comparaître devant un tribunal historique pour prouver qu’ils avaient suffisamment conscience d’eux-mêmes à telle ou telle date.

La Palestine existait comme espace social, culturel, politique et humain bien avant 1948. Des intellectuels, des poètes et des mouvements politiques palestiniens formulaient déjà dans les années 1920, et avant, une conscience nationale propre, notamment contre le mandat britannique et la colonisation. L’hymne national « Mawtini » (ma patrie, en arabe) écrit par le poète Ibrahim Touqan dans les années 1930 en est une des multiples expressions. Réduire cette histoire à une simple réaction à Israël revient à effacer tout un peuple de son propre récit.

Derrière le débat sur les mots, le refus de regarder la réalité 

Le plus frappant, dans cette émission, c’est qu’elle illustre l’incapacité persistante d’une large partie de la classe politico-médiatique française à regarder la réalité en face lorsqu’il s’agit d’Israël. Même lorsqu’Elie Barnavi reconnaît l’effondrement moral d’une partie de l’appareil d’État israélien, Alain Finkielkraut continue de déplacer le débat vers les intentions supposées des critiques d’Israël, vers l’antisémitisme latent des foules, vers la comparaison avec d’autres guerres. Toujours ailleurs et jamais sur le cœur du sujet : l’anéantissement et l’écrasement d’un peuple privé d’État, occupé, colonisé et massacré depuis des décennies.

Agathe Jasmine