Le canal Seine-Nord

« Un projet écocidaire » destructeur de zones humides

Des centaines de personnes se sont rassemblées samedi dans le village d’Oisy-le-Verger, pour s’opposer au démarrage des travaux du canal Seine-Nord Europe. Cette infrastructure, destinée à mettre les Hauts-de-France sur la carte du transport fluvial XXL, consommerait une grande partie des ressources hydriques de la région.

 Elle est venue de Lille (Nord) avec son panneau « Personne peut nous mégacanaliser ». Elle a trente ans, l’avenir devant elle. Et elle n’en peut plus du « cynisme » de « ces politiques gouvernementales qui vont à l’encontre de l’état actuel du monde ». Dans la manifestation contre le démarrage des travaux du canal Seine-Nord Europe, samedi 11 juillet dans le village d’Oisy-le-Verger, Louise Grenier dénonce une infrastructure qui va « pomper la ressource en eau, mettre en précarité des agriculteurs, et menacer beaucoup d’espèces ».

« C’est un projet d’un autre temps », lâche Maurice Gomez, porte-parole du collectif Les Soulèvements de la Seine, à l’origine, avec d’autres organisations, de cette journée de mobilisation, point culminant de trois jours de rassemblement autour d’un campement militant.

« Ce mégacanal ne prend pas en compte le réchauffement climatique ni la sécheresse. Il va perturber le cycle de l’eau en pompant dans l’Oise et en artificialisant les sols », ajoute-t-il. Un comble à l’heure où la France traverse sa troisième canicule en moins de deux mois, mettant le pays en proie à un assèchement historique des sols.

Concrètement, cette voie navigable, d’une longueur de 107 kilomètres et d’une largeur d’une cinquantaine de mètres, doit doubler d’ici à 2032 le canal du Nord déjà existant, pour relier Compiègne (Oise) à Aubenchel-au-Bac (Nord). Et mettre la région Hauts-de-France sur la carte du transport fluvial XXL.

Car tout, dans ce projet, a des dimensions gigantesques. Les péniches, d’abord. Elles pourront être cinq fois plus grosses qu’aujourd’hui, jusqu’à 180 mètres de long et 11 mètres de large, pour supporter jusqu’à 4 400 tonnes de chargement. L’emprise d’espaces naturels, ensuite : 3 300 hectares au total, dont 240 zones humides, doivent disparaître sous les tractopelles.

Mais ce sont surtout les volumes d’eau qui sont difficiles à se représenter tant ils sont importants : 21 millions de mètres cubes d’eau doivent remplir ce canal entièrement artificiel. Une ressource hydrique qui sera pompée dans l’Oise… et en période de sécheresse, dans une mégabassine aux dimensions inédites. Prévue sur la commune d’Allaines (Somme) pour une capacité de 14 millions de mètres cubes, cette retenue d’eau à ciel ouvert fera 22 fois la taille de Sainte-Soline.

Avis défavorables

Le village d’Oisy-le-Verger, où se déroule la manifestation, est concerné quant à lui par l’aménagement d’une des six écluses du tracé. « C’est une méga écluse, qui fera partie des plus grandes d’Europe, poursuit Maurice du collectif Les Soulèvements de la Seine. Pour la construire, la moitié du bois de la Crête à renard a déjà été coupée. Un bois que les habitants du village avaient planté il y a vingt ans… »

Localement, les voix en faveur du projet sont rares. En mars, une consultation citoyenne a donné 70 % d’avis défavorables. Et les avis négatifs des institutions se sont accumulés depuis quelques mois. Dernier en date : celui du Conseil d’orientation des structures (COI).

Le 1er juillet, devant le Sénat, son président David Valence a fait savoir que l’on pouvait tout à fait revenir en arrière sur ce chantier – à l’inverse de ce qu’assure Xavier Bertrand, le président Les Républicains (LR)  de la région Hauts-de-France, qui se trouve également à la tête de la société du canal Seine-Nord Europe, maître d’ouvrage du projet. Pour lui, celui-ci est « irréversible ».

En janvier, c’est la Cour des comptes européenne qui soulignait l’envolée du coût du canal Seine-Nord Europe et les reculs du calendrier, après la Cour des comptes française qui pointait les mêmes dérives. Alors que le coût était annoncé au départ à 4,3 milliards d’euros, l’institution de la rue Cambon l’estime désormais à près de 11 milliards d’euros.

Ces critiques ne sont pas nouvelles. En 2022, le Conseil économique, social et environnemental (Cese) des Hauts-de-France soulignait la faible prise en compte dans le projet du dérèglement climatique et des pénuries d’eau à venir. Et en 2013 déjà, le Conseil général de l’environnement et du développement durable (CGEDD) qualifiait le financement du projet d’« inatteignable ».

C’est un projet écocidaire, qui accapare l’eau et les terres alors que ce devraient être des biens communs.

Lena Lazare, co-porte-parole des Soulèvements de la Terre

À Oisy-le-Verger, sous le soleil brûlant de la journée caniculaire de samedi, nul besoin de ces rapports : tout le monde est déjà convaincu depuis longtemps du non-sens de ce mégacanal lancé il y a une trentaine d’années, sur la base de données qui n’ont rien à voir avec le contexte environnemental d’aujourd’hui.

« C’est un projet écocidaire, qui accapare l’eau et les terres alors que ce devraient être des biens communs, dénonce Lena Lazare, co-porte-parole des Soulèvements de la Terre, aujourd’hui installée comme paysanne-boulangère dans l’Orne et venue spécialement pour la manifestation. Tout le monde est touché par la canicule, et dans le monde paysan, on a dû travailler avec des températures extrêmes. Les impacts du changement climatique, on les voit bien en ce moment ! »

Deux cortèges s’élancent au départ de la place du monument aux morts du village. L’un, sur le tracé validé par la préfecture après trois propositions infructueuses des organisations, sur la route ; l’autre, à travers champs, pour tenter de s’approcher d’un des chantiers de préparation du canal.

Selon les collectifs à l’origine de la mobilisation, 3 500 personnes ont répondu présentes ; pour la préfecture elles sont 2 000. Le dispositif déployé par la gendarmerie compte, lui, près de 900 personnes. Un hélicoptère ne cesse de tourner dans le ciel, des dizaines de camions de gendarmes sont stationnés sur les routes autour du village, et des pneumatiques sont positionnés dans le canal.

Sur l’un des tracteurs en tête de cortège, Yves Courtaux, paysan à Ytres (Pas-de-Calais), à une trentaine de kilomètres de là, explique pourquoi il refuse de lâcher ses terres où poussent céréales, betteraves, colza et pois de conserve. « Le tracé du mégacanal passe au ras de ma ferme. On veut me prendre 25 % de mes terres, dit-il. Certes, d’autres terrains doivent nous être cédés en échange, et tant qu’ils ne sont pas trouvés, on doit nous verser 3 000 euros par an par hectare préempté. Mais ça n’en fait pas quelque chose d’acceptable. C’est comme si on rasait votre maison devant vos yeux et qu’on vous disait : c’est pas grave, l’assurance va payer… »

Perspective dystopique

Ytres fait partie des endroits qui seront massacrés par l’aménagement du canal. Le village, situé sur un point haut du parcours, à environ 130 mètres d’altitude, doit être entaillé par une tranchée de 47 mètres de profondeur afin de faire passer la structure. D’autres ouvrages interrogent également : le canal doit être hissé au-dessus des étangs de Cléry-sur-Somme par le biais d’un pont d’une longueur de 1,3 kilomètre posé sur 64 piliers de béton…

Face à cette perspective dystopique, les opposant·es font valoir l’urgence de préserver les zones humides menacées par le projet, dans une région déjà très abîmée par l’industrialisation, puis le développement de l’agriculture intensive. « Les Hauts-de-France ne comptent que 13 % d’espaces naturels », rappelle Claire Aubois, botaniste au sein du mouvement des Naturalistes des terres, qui fait partie des organisations à l’origine du rassemblement.

Or avec la multiplication des inondations l’hiver et des sécheresses l’été, la région se trouve en première ligne des dérèglements climatiques. Face à cela, les zones humides ont un rôle crucial : elles font naturellement tampon en cas de fortes précipitations ; et réservoirs d’eau en période de sécheresse.

Ces zones humides, ce sont aussi « des corridors écologiques », précise Claire Aubois. « Nous avons identifié plein d’espèces qui ne figurent pas dans l’étude d’impact du projet ou dans la liste de dérogations accordées par la préfecture, dit-elle. C’est le cas du guêpier d’Europe et de nombreux oiseaux migrateurs. Mais aussi de plantes, comme la véronique en écus, d’insectes, comme le cuivré des marais [un papillon protégé qui se trouve être en régression partout où disparaissent les zones humides – ndlr], et de poissons, comme la loche épineuse. Dans un bras mort de l’Oise concerné par le projet on a même trouvé la mulette méridionale, une espèce de moule d’eau douce menacée d’extinction. »

Au total, d’après le porteur de projet, les habitats de plus de 50 espèces protégées, animales et végétales sont menacés. Mais d’après les inventaires menés par les collectifs opposés au projet, ce sont plus de 300 espèces protégées qui habitent sur le tracé.

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À travers des champs de paille complètement asséchée, les manifestant·es marchent d’un bon pas. L’ambiance est festive, quelques clowns, bouée autour du ventre et canards en plastique en bandoulière, s’amusent, tandis que d’autres personnes, équipées de piquets, semblent prêtes à en découdre. Au loin, des tas de remblais laissent deviner le chantier du mégacanal. Mais le défilé tourne court. Des mortiers de feux d’artifice sont partis du cortège et des flammes se propagent dans le champ ; les forces de l’ordre commencent à envoyer des gaz lacrymogènes. Il est temps de revenir vers le village.

L’atmosphère bon enfant reprend le dessus, des villageois·es ouvrent leurs tuyaux d’arrosage pour remplir les gourdes des manifestant·es assoiffé·es, et les deux cortèges se retrouvent pour un dernier tour de piste. Cette fois, destination le canal de la Sensée pour se rafraîchir – un tronçon du canal du Nord qui passe à quelques centaines de mètres d’Oisy-le-Verger. Plutôt que le mégacanal, les opposant·es prônent l’utilisation de cette voie d’eau aménagée en 1965, qui n’est aujourd’hui plus exploitée qu’à 50 % de ses capacités.

Amélie Poinssot : mediapart