À quand la prochaine fournaise ?

Le choix de l’expansion des hydrocarbures relève du crime de « globocide »


Cette perspective occupe nos conversations car elle nous terrifie : nous sommes collectivement traumatisés par les dix jours de canicule dont nous sortons. Trop de souffrance, de deuils, de morts, mais aussi d’inconséquence et d’inanité du débat politique concernant les leçons à tirer, les ruptures à opérer et les processus législatifs à enclencher pour prévenir l’effondrement.

La douleur suscitée par cette canicule est incommensurable : des hôpitaux submergés, des soignants exténués, des patients allongés à même le sol pour hyperthermies, malaises cardiaques, insuffisances respiratoires, décompensations psychiatriques…  Du côté des écosystèmes, c’est l’hécatombe : pertes agricoles, mortalités animales dystopiques dans les élevages, les bois, les rivières et les océans, plantes en mode « survie », oiseaux qui tombent du ciel… Dans les maternités, les écoles ou les champs, des dizaines de millions de personnes ont vécu dans leur chair les conséquences du dérèglement climatique. Face aux risques de feux attendus cet été, les pompiers se demandent comment ils vont « tenir » si un ou plusieurs mégafeux se déclenchent. Dans des logements devenus bouilloires thermiques, des millions de familles ont guetté, désespérément, le retour à « la normale ».

Les guillemets sont ici de rigueur car l’industrie fossile et des décennies d’inaction climatique ont fait voler en éclat la « norme » : le climat relativement stable que connaissait la Terre depuis 12 000 ans1 appartient désormais au passé. Nous ne pourrons pas le ressusciter, mais nous pouvons encore éviter que le monde ne devienne inhabitable pour des pans entiers de l’humanité. Pour cela, il n’existe qu’une seule solution : réduire immédiatement et drastiquement nos émissions de CO2 et libérer nos vies et nos économies de l’emprise de l’industrie fossile. Notre avenir est suspendu à deux actions urgentes : l’arrêt catégorique2 de l’expansion des énergies fossiles et la réduction3 immédiate des émissions de gaz à effet de serre.

Tant que l’industrie fossile continuera à ignorer souverainement les lois non négociables de la physique voulant que chaque tonne de CO2 supplémentaire stockée dans l’atmosphère conduit à un réchauffement additionnel, tant qu’elle continuera à ouvrir des mines de charbon et de nouveaux champs gaziers et pétroliers, les événements climatiques extrêmes, à l’instar des dômes de chaleur suffocants, gagneront en intensité et en fréquence4.

Cela fait des décennies que la trajectoire de collision de nos modes de vie avec le climat et les écosystèmes est prédite, modélisée et quantifiée. Nous vivons un « inédit » anticipable, dont on connait l’issue. Mais les scientifiques qui alertent l’opinion depuis des années avec constance et précision, ainsi que toutes celles et ceux qui tentent de relayer leur parole dans l’espace public, font encore face au discrédit, aux insultes, à l’intimidation et aux menaces.

Depuis des décennies, les industries fossiles ont organisé l’inaction : elles ont investi des milliards de dollars pour désinformer, instiller le doute, invisibiliser les scientifiques et maintenir le statu quo. Consciente depuis les années 19705 du caractère climaticide de son activité, l’industrie fossile cherche à maintenir ses profits au prix de nos vies. Dans son communiqué faisant suite à sa condamnation par la justice le 25 juin 2026 dans un contentieux l’opposant à des ONG et à la Ville de Paris, TotalEnergies constate « avec satisfaction que le tribunal judiciaire de Paris n’a pas retenu (…) les demandes des associations et de la ville de Paris qui visaient à faire interdire à TotalEnergies les nouveaux projets pétroliers et gaziers ou à l’obliger à réduire sa production de pétrole et de gaz. »6

Il existe donc des individus, à la tête de TotalEnergies, pour se réjouir d’avoir obtenu une extension de leur permis de tuer.

Atteignant le sommet du cynisme, le PDG de TotalEnergies Patrick Pouyanné7 a annoncé le 24 juin 2026, c’est-à-dire le jour le plus chaud de l’histoire française, investir dans un nouveau projet fossile aux Émirats arabes unis.

Ces deux communications sonnent l’alarme : nous devons arrêter au plus vite les criminels climatiques qui pratiquent la politique de la Terre brûlée et mettent l’humanité en danger. Les majors fossiles affirment que nous avons besoin de pétrole et de gaz et laissent ainsi sournoisement entendre que la demande citoyenne se porte sur l’énergie carbonée. C’est faux. Nous avons besoin d’énergie, mais nous demandons de l’énergie décarbonée. Non contents d’avoir combattu toutes les législations et initiatives visant à réduire notre dépendance aux énergies fossiles, les majors pétrogazières, TotalEnergies en tête, sont désormais engagées dans l’expansion des hydrocarbures.8 Ce choix d’un cynisme inégalé condamne bien plus que l’humanité : il relève d’un crime d’un genre nouveau, un « globocide », qui entraîne la disparition de la biosphère telle que nous la connaissons et la déstabilisation des conditions mêmes d’habitabilité de la planète pour toutes et tous.

Nous allons franchir avant 2030 le seuil de 1,5°C de réchauffement qui était l’objectif de l’Accord de Paris d’ici 2100. Nos fenêtres d’action se resserrent. Il nous reste quinze ans pour réaliser la bascule de notre système énergétique, en l’accompagnant de politiques publiques de sobriété généralisée, permettant de respecter les objectifs européens de réduction globale de 90% des émissions d’ici 20409, puis la neutralité carbone en 205010, tels qu’inscrits dans la loi. Mais se détournant de l’humanité, TotalEnergies a choisi d’investir dans le développement des hydrocarbures dans une cinquantaine de pays11 et d’augmenter ses émissions dans les années à venir12. TotalEnergies, un des fossoyeurs de l’objectif de neutralité carbone à horizon 2050, a choisi « d’ouvrir les portes de l’enfer ». Il en résulterait le sacrifice de centaines de millions, voire de milliards de vies humaines et l’effondrement d’environ la moitié du PIB mondial d’ici la fin du siècle.

Ces décisions conscientes et informées ne relèvent pas de la simple irresponsabilité, mais de la criminalité climatique. C’est un impératif moral catégorique13 pour les politiques que de les arrêter. Et une obligation légale14.

Le gouvernement et les parlementaires doivent adopter une loi d’urgence climatique qui interdise à toutes les entreprises françaises de financer et de participer, directement ou indirectement, à l’ouverture de nouveaux projets fossiles (charbon, pétrole, gaz) en France ou à l’étranger, qui supprime toutes les subventions aux énergies fossiles, qui interdise tout lobbying de l’industrie fossile, et qui reconnaisse le crime de « globocide ».

Cette loi est un prérequis pour éviter d’être spectateurs et victimes de la perte d’habitabilité de la Terre pour toutes et tous.

Il faudra encore fermer au plus vite les mines de charbon ainsi que les puits de pétrole et de gaz en cours d’exploitation, et déployer un Fonds vert doté de 20 milliards d’euros afin d’aider les territoires à s’adapter à un climat inexorablement en surchauffe.

La clairvoyance et l’esprit de responsabilité exigent que le gouvernement et les parlementaires désarment l’industrie fossile par une loi d’urgence climatique. Une des missions de l’État n’est-elle pas de protéger les citoyens et citoyennes ? Agir sur le volet de l’adaptation aux risques climatiques ne suffira pas si le robinet à la source de la catastrophe reste ouvert en grand. Cette loi d’urgence climatique relève de notre survie collective. Littéralement.

bloomassociation

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« Le monde paysan a peur »

Les récoltes s’effondrent après un début d’été catastrophique

Des paysans et agriculteurs en grande souffrance physique et/ou psychologique. Des champs entiers ravagés en quelques jours par des vents chauds et secs. Des fruits cuits sur pied avant d’être mûrs et des semis d’été qui ne germeront jamais.

La sécheresse et les canicules cumulées depuis la fin du printemps ont non seulement mis à mal les récoltes de l’été 2026 mais condamnent d’ores et déjà une partie des productions des mois à venir.

Comment mesurer les pertes ? Quels sont les secteurs  les plus touchés ? Que faut-il changer pour que le système agricole français soit plus résilient face à un climat instable et hostile ?

Comment évaluer les pertes agricoles dues à la canicule ?

Disons-le tout de suite, cette évaluation est extrêmement difficile, y compris pour les personnes dont c’est le métier. Carina Furusho Percot travaille au sein de l’unité Agroclim de l’Inrae, qui étudie et évalue les impacts du changement climatique sur les systèmes agricoles. Elle explique à Bon Pote : « Ce qui nous interpelle, en tant que chercheurs et chercheuses, c’est la répétition des événements. Plusieurs canicules répétitives au cours d’une même année, on n’a jamais connu cela. Normalement, nous travaillons en nous basant sur des années de référence pour comparer. Là, il n’y en a aucune, donc on a du mal à anticiper les conséquences. » 

Si la France avait « seulement » subi une nouvelle canicule proche de celle de 2003, on pourrait se baser sur les récoltes de cette année-là pour faire des estimations. Là, la répétition des événements est telle que l’on entre dans une ère inconnue. En l’état, la seule solution consiste à interroger les concernées, à savoir les syndicats, fédérations et institutions agricoles.

De quelques % de baisse à des récoltes nulles

Dès le début de l’été, les récoltes de blé ou d’orge semés en hiver ont été précoces et revues à la baisse (de l’ordre de 4%) du fait des conditions climatiques. La situation est déjà douloureuse pour les agriculteurs et agricultrices, dont certains et certaines ont par ailleurs été contraints de moissonner de nuit pour éviter que les machines ne déclenchent des feux. Mais c’est malheureusement bien moins grave que les cultures semées ou cultivées plus tard dans l’année. Les rendements de l’orge semé au printemps sont par exemple estimés en baisse de 36%, tandis que la récolte de maïs s’annonce comme la pire depuis plusieurs décennies, en baisse d’un tiers.

Autre chiffre crucial, alors que la moitié des surfaces cultivées en France sont composées de prairies et cultures fourragères : la pousse de l’herbe est aujourd’hui inférieure de 26 % à celle observée à cette date ces dernières années. Le graphique ci-dessous montre l’effondrement brutal de la production des prairies depuis le début des canicules fin mai 2026, et certaines prairies pourraient se révéler détruites, alerte même Christian Huygue.  La situation pourrait entraîner une réduction de la taille des cheptels et une augmentation temporaire du nombre d’animaux envoyés à l’abattoir. De quoi ajouter à la nécessaire remise en question de l’élevage intensif, puisque ce phénomène s’ajoute aux millions de morts animales depuis le début de l’été.

Dans  de nombreuses régions, l’herbe des prairies a complètement grillé depuis des semaines. « Il n’y a plus d’herbe. Depuis début juillet, on doit donner aux bêtes nos stocks de fourrage qui étaient prévus pour l’hiver », déplore le porte-parole national de la Confédération paysanne, installé en Haute-Vienne.

Les maraîchers paient sans doute le tribut le plus lourd à cette sécheresse. La ministre de l’Agriculture Annie Genevard a déjà alerté sur un « effondrement » des productions d’été mais aussi partagé ses « interrogations » sur la capacité des maraîchers français à produire des légumes « pour l’automne et l’hiver prochain ». Et pour cause : dans beaucoup de départements, semer est tout bonnement impossible tant les sols sont secs et empêchent toute germination.

Légumes de France, la fédération des producteurs de légumes, évoque de son côté une « catastrophe » en cours – « En mâche, jeunes pousses, salades, carottes, poireaux, échalotes, ail, oignons, les pertes à date s’élèvent en milliers de tonnes » – et confirme que beaucoup de productions sont entièrement impossibles. A tel point que les pertes de certaines filières pourraient atteindre les 50% de tonnages annuels en France. Légumes de France pointe même les risques de « pénurie » sur certains produits, puisque les importations venant du reste de l’Europe s’avèrent impossibles du fait d’une canicule qui frappe l’ensemble du continent.

Des conséquences sociales inégalement réparties

Dans les exploitations, la « casse sociale » a déjà démarré selon Légumes de France, avec des embauches de saisonnier annulées et des mesures de chômage technique évoquées ou proposées. Ces conséquences sociales sont supportées de façon inégale, entre autres parce que rares sont les exploitants protégés par une assurance contre les aléas climatiques (à peine 18 % selon l’étude d’impact parlementaire réalisée en 2020). A ce sujet, la Confédération paysanne rappelle que la grande distribution n’est pas mise à contribution face aux aléas climatiques et appelle à ce que celle-ci partage les risques avec les producteurs. Légumes de France dresse une autre proposition : que la grande distribution revoie ses critères d’acceptation des légumes pour commercialiser des fruits et légumes présentant des défauts d’aspect«  n’entachant ni le goût ni la valeur nutritive du produit ».

A ce bilan comptable s’ajoute l’épuisement physique et psychologique de celles et ceux qui continuent à travailler malgré la chaleur, bien souvent dans des serres. « Avant même le début de la saison, il y avait déjà un manque de revenus. Mais là, l’enjeu est que le monde paysan a peur, on se demande comment on va produire. Les réunions qui finissent en pleurs, c’est devenu récurrent. On entend beaucoup de collègues qui sont à deux doigts de mettre la clé sous la porte », témoigne Thomas Gibert. ll faut aussi se mettre à la place de ce maraîcher des Deux-Sèvres qui décrit à Reporterre : « J’ai eu le malheur de faire deux heures de sieste parce que je me sentais mal : j’ai perdu 2 500 choux. Nos cultures ne nous donnent pas le droit au répit. »

L’accès aux ressources essentielles en période de canicule n’échappe pas non plus à cette injustice. Installé en Haute-Vienne, Thomas Gibert dénonce la concurrence des exploitations équipées de méthaniseurs et qui achètent du fourrage non pas pour nourrir des bêtes mais pour produire du gaz. Sur le sujet, crucial, de l’eau, il dénonce également le manque d’équité dans l’accès à l’eau via les forages comme via les bassines dites retenues de substitution :« On a toujours une politique de l’eau qui fonctionne selon la règle du “premier arrivé, premier servi”, sans aucune réflexion sur les cultures à prioriser ». Dans les Deux-Sèvres et en Charentes maritimes, départements particulièrement concernés par les constructions parfois illégales de bassines, des agriculteurs dénoncent l’iniquité du système de répartition de l’eau.

Enfin, les inégalités vont aussi toucher les consommateurs et consommatrices. Localement, des hausses importantes de prix ont déjà été constatées sur beaucoup de légumes, de la tomate aux haricots. Cette augmentation est inéluctable pour compenser les pertes énormes subies par les producteurs et maraîchers. Mais elle s’inscrit dans une tendance déjà très néfaste pour les consommateurs et consommatrices. La journaliste Nora Bouazzouni a décrit dans plusieurs travaux (dont Mangez les riches, la lutte des classes passe par l’assiette) combien les fruits et légumes coûtent de plus cher en France. S’appuyant sur les travaux de l’observatoire Familles rurales, elle rappelait il y a quelques jours que les fruits et légumes ont encore augmenté de 10% en moyenne en un an, après une décennie pendant laquelle  les prix des fruits et légumes frais ont déjà progressé de 50% en moyenne (contre 21% pour l’inflation générale).

Alors que l’ensemble des recommandations alimentaires invitent à consommer davantage de fruits et légumes, c’est « l’une des catégories alimentaires dont les prix augmentent le plus rapidement », dénonce Familles rurales.

Comment s’adapter et faire évoluer les pratiques ? 

Bien sûr, aucune solution simple et unique ne peut répondre au problème. Mais une chose est sûre, selon nos trois interviewées : les solutions pérennes seront celles qui invitent à changer le système agricole dans son ensemble.« Il faut changer de logique, miser non pas sur des cultures les plus performantes mais sur un système de culture qui soit capable de supporter et de faire face aux incertitudes climatiques, avec des années très chaudes et d’autres moins », recommande Christian Huygues.  Carina Furusho-Percot confirme : « Nous devons passer d’une optique d’optimisation des rendements – qui fonctionnait avec un climat stable- à une logique de robustesse. Cela veut dire qu’il faut viser la stabilité de la production et la diversification des cultures.» Dans le détail, elle recommande de « s’affranchir de la dépendance aux intrants, aux pesticides, aux fertilisants et à la pétrochimie », ce qui aboutit à des modèles «  beaucoup moins vulnérables que les grandes monocultures ». 

Ces conclusions scientifiques ne sont absolument pas suivies par le gouvernement et les parlementaires français, à l’instar de la récente loi d’urgence agricole qui prévoit pour toute adaptation des mesures qui visent à continuer comme avant. Un exemple : le doublement des capacités de stockage d’eau pour l’agriculture d’ici à 2035. Christian Huygue calcule : « Une très grande bassine peut stocker 600 000 m3. Avec ça, vous pouvez arroser 2 à 300 hectares de maïs. C’est relativement peu. Même en le doublant, on voit bien que ça ne répond pas au problème global ». Faire comme si le stockage de l’eau était une réponse technique suffisante au changement climatique est un leurre. D’autant plus que l’épisode 2026 a montré qu’irriguer le maïs ne suffit pas. En effet, au-delà d’une certaine température, la pollinisation échoue et les récoltes s’effondrent quoi qu’il arrive. Ironie du sort : les Deux-Sèvres, où l’on a construit des bassines parfois sans respecter la loi et jusqu’à conduire à des affrontements ultra-violents, est l’un des départements les plus touchés par les conséquences des canicules. Les bassines n’y changent rien.

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