
Une adolescente incarcérée et une femme victime de violences conjugales
Le mois dernier, les talibans ont publié un nouveau décret sur le mariage qui rend le divorce pratiquement impossible pour une femme sans le consentement de son mari. Ce document, approuvé par le chef suprême des talibans, dresse de nouveaux obstacles juridiques pour les femmes qui, selon la plupart des expert·es, reviennent à un blocage du divorce, dans un pays où la violence sexiste est monnaie courante.
Parmi ces obstacles juridiques figure une nouvelle exigence imposant aux femmes de présenter plusieurs témoins pour étayer leur affirmation selon laquelle leur mariage n’est plus tenable. Aucune exigence de ce type n’existe pour les hommes qui souhaitent divorcer. De même, un juge ne peut accorder le divorce à une femme sur la seule base de violences subies, à moins que son mari n’y consente.
La Mission d’assistance des Nations Unies en Afghanistan (MANUA) figurait parmi les nombreux détracteurs de ce document, qui aurait déclenché des manifestations inhabituelles à Kaboul le mois dernier. Elle a déclaré que le décret « s’inscrit dans un cadre totalement inégalitaire : alors que les hommes ont le droit unilatéral de divorcer, les femmes doivent emprunter des voies judiciaires complexes et restreintes pour se séparer de leur mari ».
Répondant aux critiques généralisées, le porte-parole des talibans, Zabihullah Mujahid, a déclaré à une chaîne de télévision contrôlée par l’État que le groupe ne devait « accorder aucune importance aux objections de celles et ceux qui lui sont hostiles ».
Avant même ce nouveau décret, les talibans avaient créé un contexte dans lequel les femmes n’ont d’autre choix que de rester avec des maris violents. Les tribunaux talibans chargés de statuer sur les demandes de divorce sont exclusivement composés d’hommes, et le groupe a légitimé et officialisé un système de suprématie masculine.
Nous avons parlé à deux femmes qui ont vécu cette situation de près : l’une est la mère d’une adolescente contrainte à un mariage qu’elle ne souhaite pas, l’autre est une femme qui cherche à divorcer de son mari violent.
« Quand une femme n’a pas d’homme, personne ne l’écoute »
Il y a trois ans, Rahila* a arrangé le mariage de sa fille adolescente par l’intermédiaire d’un parent qui l’a aidée à trouver le marié, un homme de 30 ans que ni elle ni la future mariée n’avaient jamais rencontré. Le mari de Rahila était parti depuis longtemps, la laissant seule pour élever ses trois enfants, et cela semblait être un moyen d’assurer l’avenir de sa fille.
Les deux familles se sont rencontrées pour la première fois afin de signer le contrat de mariage, a-t-elle raconté, et elle a accepté la moitié de la somme convenue par les familles pour la « dot », une somme que la famille du marié verse traditionnellement pour le mariage, soit 420 000 afghanis (environ 6 000 dollars). Mais la fille de Rahila, qui avait alors 15 ans, était mécontente de cet arrangement dès le départ. La situation n’a fait qu’empirer lorsque la famille a découvert que son futur mari était toxicomane, mais à ce moment-là, Rahila, âgée de 38 ans, avait déjà dépensé ce qui représentait pour elle des sommes considérables pour organiser la cérémonie de fiançailles.
Mais sa fille continuait de s’opposer à cette union et sombrait dans la dépression. Finalement, Rahila a décidé d’aider sa fille à se soustraire à ce mariage. Mais, a-t-elle déclaré, le juge a statué qu’elle devrait rembourser la dot pour obtenir la rupture – une somme qu’elle ne possède pas. En septembre, sa fille a été envoyée en prison après avoir refusé d’emménager chez son mari, selon des documents juridiques obtenus par Rukhshana Media et le témoignage de Rahila elle-même.
« Huit mois et demi de la jeunesse de ma fille ont été gâchés en prison », a-t-elle déclaré. « J’aurais préféré qu’elle ait commis un crime pour qu’elle puisse purger sa peine et être libérée. Elle est emprisonnée sans avoir commis aucun crime… Elle m’appelle de la prison à tout moment, en pleurant, en disant que si je ne la fais pas sortir, elle se suicidera. »
Mohammad Amin Fayeq, ancien procureur sous l’ancien régime afghan, a déclaré que les litiges liés au divorce et aux créances financières étaient considérés comme des affaires civiles en vertu de la loi afghane, et que « nul·le ne peut être poursuivi·e ou emprisonné·e pour cause de dette ou de non-paiement d’une obligation financière ».
L’emprisonnement des femmes pour non-remboursement de la « dot » que la famille du marié verse traditionnellement « n’a aucun fondement valable ni dans la jurisprudence islamique ni dans le droit formel », a-t-il déclaré. « De telles pratiques non seulement ne résolvent pas les litiges familiaux, mais elles exacerbent activement la violence, portent atteinte à la dignité humaine et contribuent à la reproduction généralisée de l’injustice. »
Rahila, qui a également deux fils âgés de 12 et 14 ans, subvient aux besoins de sa famille en travaillant comme femme de ménage. Elle doit également couvrir les frais de subsistance de sa fille en prison, et a déclaré qu’elle était tellement désespérée qu’elle vendrait un rein si cela était autorisé.
Elle a expliqué s’être rendue à nouveau au tribunal juste avant les célébrations de l’Aïd le mois dernier pour demander la libération provisoire de sa fille, mais on lui a répondu qu’elle devait soit fournir l’argent, soit apporter un titre de propriété officiel en garantie. La famille de son gendre a refusé de l’aider, a-t-elle déclaré. Rukhshana Media n’a pas pu s’entretenir avec la famille pour confirmer ces informations.
« Je les appelle sans cesse, mais je n’obtiens aucune réponse, et je n’ai pas d’homme qui puisse se rendre chez eux pour leur parler », a-t-elle déclaré. « Quand une femme n’a pas d’homme à ses côtés, personne ne l’écoute. »
« Quoi qu’il fasse, il a le droit de le faire »
Zeba* a décidé de demander le divorce il y a cinq mois, après avoir subi quatre années de maltraitance de la part de son mari. Cette jeune femme de 27 ans a déclaré qu’elle portait des traces visibles de coups lorsqu’elle s’est présentée devant un tribunal taliban pour demander le divorce. Pourtant, le juge a demandé à son mari de jurer qu’il n’avait pas frappé sa femme et a statué en sa faveur.
Même le code pénal des talibans, publié plus tôt cette année, stipule qu’un homme qui bat sa femme si violemment qu’il lui laisse des marques visibles doit être envoyé en prison. Mais Zeba a déclaré que son mari, âgé de 33 ans, n’avait même pas été réprimandé par le juge. Au contraire, elle a été contrainte de retourner chez lui.
« Toute la cruauté de mon mari était clairement visible », a déclaré Zeba, qui a une fille de deux ans, à Rukhshana Media par téléphone, sous couvert d’anonymat. « J’avais des photos de mon corps couvert de bleus. Les marques des coups et des tortures étaient encore visibles sur mon visage. J’ai juré et j’ai pleuré, mais le juge ne m’a pas crue. »
Au lieu de cela, on lui a demandé de fournir un témoin de ces violences des plus intimes, qui comprenaient des coups de bâton, des coups de poing au visage et des jets de thé brûlant sur elle, lui causant des brûlures.
Lorsqu’elle a finalement réussi à trouver quelqu’un pour corroborer son témoignage devant le tribunal, a-t-elle déclaré, le juge l’a ignoré.
« Au tribunal, [mon mari] a fait un faux serment en affirmant qu’il aimait sa femme, qu’il ne l’avait pas battue et qu’il ne voulait pas lui accorder le divorce. Le juge n’a pas cru mes documents ni mon témoin et n’a retenu que le serment de mon mari. Il a statué que je ne pouvais pas divorcer de mon mari ».
« C’était moi qui étais opprimée, mais le juge m’a fait passer pour l’oppresseur. Il m’a dit : « N’as-tu pas honte d’accuser ton mari ? » », a-t-elle déclaré.
Un avocat qui représente actuellement des client·es devant les tribunaux talibans s’est entretenu avec Rukhshana Media sous couvert d’anonymat. Il a déclaré que le juge devrait accepter les traces de violence comme preuves et que, en l’absence de témoins, la plaignante devrait pouvoir prêter serment.
Cependant, l’avocat a indiqué qu’il n’était pas rare que les tribunaux talibans ignorent la procédure judiciaire dans les affaires de violence à l’égard des femmes et rendent des décisions favorables à l’homme.
Il a précisé que bon nombre de ces décisions étaient rendues oralement et n’étaient jamais officiellement consignées par écrit.
« On traite cette femme comme si le juge était l’avocat de la défense de son mari. On lui fait des reproches, encore et encore… on la met en garde, on la menace, on l’humilie et on l’insulte, on l’accuse de mille choses, et on utilise des mots odieux à l’égard des femmes, tels que « prostituée », « traînée » et d’autres termes qu’il ne convient pas de répéter. »
Zeba a déclaré avoir pris la décision de demander le divorce après que son mari eut refusé de lui donner la permission de rendre visite à son père malade, puis l’eut battue simplement pour avoir osé le demander. Mais les violences durent depuis le début. « Depuis le jour de mon mariage jusqu’à aujourd’hui, je n’ai jamais connu la paix », a-t-elle déclaré.
Rukhshana Media n’a pas pu s’entretenir avec le mari de Zeba ni avec les autorités judiciaires talibanes au sujet de cette affaire, mais a pu corroborer une partie de son récit grâce à une source distincte et indépendante qui ne peut être identifiée.
Zeba a déclaré à Rukhshana Media qu’elle n’avait d’autre choix que de supporter ces violences.
« La cruauté de mon mari n’a pas du tout diminué », a-t-elle déclaré. « Aujourd’hui, il me traite encore plus cruellement et m’a enfermée chez moi. »
Remarque : les noms marqués d’un astérisque ont été modifiés pour des raisons de sécurité.
Ghazaal Mohammadi and Ziba Balkhi
https://rukhshana.com/en/a-jailed-teenager-and-an-abused-wife-the-afghan-women-trapped-by-discriminatory-laws/
traduit par DE