Les derniers jours de l’ancien monde

Espoirs et contre-pouvoirs à l’ère trumpienne

Un livre de Peter Mertens

“N’avez-vous pas l’impression que les principes qui régissent ce monde sont plus que jamais absurdes ? Alors que vous essayez de joindre les deux bouts à la caisse du supermarché, une poignée de géants de l’agroalimentaire engrange des profits exorbitants. Alors que les écoles et les hôpitaux sont laissés à l’abandon, qu’on ampute les budgets de l’environnement et que le patronat veut repousser l’âge de la retraite à 70 ans, les pays membres de l’Union européenne trouvent soudainement 800 milliards d’euros pour acheter des chars et des missiles.”

Des monopoles tout-puissants, les services publics mis à mal et une économie sur le pied de guerre : voilà le programme des élites européennes aiguillonnées par les dictats de Donald Trump. Mais face à ce capitalisme prédateur, un contre-pouvoir grandit : des dockers de Gênes aux magasiniers de Minneapolis, des piquets de grève à Liège aux lycéens de Hambourg, des luttes écologistes aux luttes syndicales. De ce portrait, Peter Mertens tire une conclusion libératrice : sous les décombres, l’espoir.

Sociologue et secrétaire général du PTB (Parti du travail de Belgique), Peter Mertens est l’auteur d’une demi-douzaine d’essais, dont Comment osent-ils ? (2011, prix Jaap Kruithof) et Mutinerie (2023, publié en huit langues). Dans le podcast mensuel « Tout Bascule », il analyse l’actualité politique.

Préface de Serge Halimi

Collection “Contre-feux”

352 pages — 14x21cm — 22 €

— La préface d’Ignacio Ramonet à l’édition espagnole : “Quelle société sommes-nous en train de construire ? Réflexions sur les ‘derniers jours de l’ancien monde’” (septembre 2026)

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Si notre école était un char d’assaut

Pour la plus grande joie de certains (au bas de l’échelle) et la frayeur d’autres (en haut) — qui n’ont rien trouvé de mieux que d’envoyer la police —, les lycéens ont entrainé les étudiants, qui attendent les gilets jaunes et les syndicats pour nous sortir tous du piège électoral. S’il s’adresse au gouvernement français, ce mouvement n’a rien de local, dans ses revendications (qui sortent des codes fatigués de la contestation) comme pour la situation à laquelle il répond. Comme on le voit dans les analyses de Peter Mertens, député fédéral belge, à propos des contextes allemand, néerlandais, italien et, de fait, au moins européen :

Il pleut à travers le toit de la Domschule, une école primaire de Lübeck, en Allemagne. L’eau s’infiltre dans les salles de classe et, en hiver, la température dépasse à peine les 14° C. D’abord, le système de chauffage est tombé en panne, puis l’installation de radiateurs soufflants a été interdite – trop dangereux avec le câblage électrique qui date encore des années 1960. En 2025, la municipalité a annoncé que la Domschule, tout comme douze autres écoles, ne serait pas rénovée pour le moment. Lübeck n’a pas d’argent.

Salles de classe délabrées, toilettes scolaires inutilisables, vestiaires moisis, conteneurs en acier : voilà à quoi ressemble aujourd’hui l’architecture des écoles allemandes. Les établissements scolaires ferment les uns après les autres parce que les plafonds des salles de classe menacent de s’effondrer. Le retard de rénovation des écoles allemandes s’élève à… 70 milliards d’euros.

Selon le gouvernement, l’argent est épuisé. « Je ne me laisse pas impressionner par des mots comme “démantèlement social” et “coupe sombre” », déclare sans gêne le chancelier fédéral Friedrich Merz lors du congrès de son parti chrétien-démocrate, la CDU. « L’État-providence d’aujourd’hui n’est plus finançable. »

C’est logique : quand il n’y a plus de sous, il n’y a plus de sous. Jusqu’à ce qu’il se révèle que, « quand y en a plus, y en a encore ».

Au cours des dix prochaines années, le gouvernement allemand débloquera 1 000 milliards d’euros, dont la moitié pour la défense et l’autre moitié pour les infrastructures. Mais les infrastructures doivent être liées aux plans de défense, et l’école n’en fait pas partie.

« Si notre école était un char d’assaut, elle serait déjà sauvée », ai-je lu sur un autocollant. C’est une question de choix. Élu au Bundestag, Gesine Lötzsch a fait le calcul : « Le gouvernement allemand a commandé 105 chars Leopard II. Un char coûte environ 28 millions d’euros. Une nouvelle école primaire dans ma circonscription coûte 25 millions. »

Les États membres européens de l’Otan ont l’intention de porter leurs dépenses militaires totales à 1 600 milliards de dollars d’ici 2035. Soit, grosso modo, dix fois le budget actuel de la défense russe. Ces mêmes dirigeants politiques qui débloquent sans sourciller des sommes astronomiques pour les armuriers et l’industrie de la guerre nous affirment sans ciller que « le social » n’est plus finançable. Ils avouent ainsi que ce qui est finançable et ce qui ne l’est pas relève toujours d’un choix.

Le 31 janvier 2026, on apprend que le gouvernement néerlandais souhaite relever l’âge de la retraite : les trentenaires ne pourraient cesser de travailler qu’à 70 ans. Travailler jusqu’à 70 ans ? Qui tiendra le coup aussi longtemps ? Travailler plus longtemps pour une retraite moindre : cela semble bien être le refrain de notre époque. En Allemagne aussi, les décideurs politiques veulent fixer l’âge de la retraite à 70 ans. Où cela s’arrêtera-t-il ?

Pendant des années, on a fait croire à la population européenne qu’il n’y avait plus d’argent : ni pour nos retraites, ni pour les écoles, ni pour que les trains arrivent à l’heure, ni pour avoir suffisamment de soignants au chevet des malades. Jusqu’à ce que, soudain, une fièvre militaire déferle sur le continent plus vite que le virus du Covid. Et tout à coup, l’argent semble tomber du ciel comme la manne.

Mais c’est une illusion. Pour rassembler tout cet argent supplémentaire, l’Europe a déjà trouvé sa victime, à savoir… la même que d’habitude : les retraites, les soins de santé, l’éducation et le casse-croûte des gens. Pour acheter des frégates, des missiles et des uniformes kaki, il faut revoir à fond tout ce bazar de sécurité sociale. Ce sont les gens ordinaires qui paient le prix. Ceux qui sont plongés dans les montages fiscaux ou qui vivent des dividendes qui affluent dans les rapports annuels des grandes holdings financières peuvent dormir sur leurs deux oreilles.

Nulle part ailleurs en Europe on ne voit mieux qu’aux Pays-Bas ce que l’augmentation des dépenses militaires signifie pour la sécurité sociale. C’est une relation de un pour un : ce qui est ajouté pour l’armée est retiré du social. D’ici 2035, les Néerlandais auront dépensé 41 milliards d’euros en armement, non pas en une seule fois – comme l’aide d’État accordée lors de la crise bancaire – mais chaque année.

Pour permettre à la toute nouvelle ministre de la Défense Dilan Yeşilgöz de faire des emplettes chez Lockheed Martin, Raytheon et General Dynamics, son gouvernement minoritaire de droite va réduire de dix milliards d’euros les dépenses de santé, diminuer les allocations d’invalidité, réduire la durée des allocations de chômage à un an, repousser l’âge de la retraite. Et comme si tout cela ne suffisait pas, ses administrés devront casquer 450 euros supplémentaires par famille via l’impôt sur le revenu, sous la nouvelle rubrique « Contribution à la liberté ». […]

Une étincelle a jailli le 14 juillet 2025 en France, jour de la fête nationale. Alors que les cérémonies officielles suivaient leur cours, une tout autre dynamique s’est mise en place sur TikTok : un appel à un « lockdown par la base » à l’échelle nationale. Pas une quarantaine imposée par un virus mais le choix conscient d’un peuple qui veut tirer un trait. « Bloquons tout ! Pas de travail, pas d’école, pas d’achats. » Le 10 septembre, les magasins sont fermés et les machines à l’arrêt. Dans 596 villes et villages, deux cent mille personnes se sont rassemblées.

Le président Macron a réagi comme toujours : par un tour de cirque. Bayrou s’en va et un pantin encore plus à droite, Sébastien Lecornu, prend la relève. Ça, c’est le cynisme du pouvoir : quand une politique ne marche pas, on change l’emballage, pas le contenu. Mais les gens ne s’en laissent pas conter et le mouvement spontané trouve un écho auprès des syndicats. Le 18 septembre, une journée de grève accompagnée de manifestations rassemble pas moins d’un million de Français dans les rues.

Le slogan français « Bloquons tout ! » traverse les Alpes. Le 22 septembre, l’Italie montre une image d’elle-même que les dirigeants pensaient avoir effacée. Des Alpes aux quais de Sicile, des dizaines de milliers de personnes mettent le pays à l’arrêt. Une journée telle que le pays n’en a pas connu depuis longtemps. La logistique est paralysée, les écoles restent fermées, les trains sont immobilisés dans les gares de triage. Cinquante mille personnes dans une seule ville, un million dans tout le pays. C’est le retour de la classe ouvrière sur la scène politique.

Le mouvement trouve un second souffle auprès de la Confederazione Generale Italiana del Lavoro. Le 3 octobre, l’onde de choc a grandi : deux millions de personnes occupent la rue de plus d’une centaine de villes. La grève se transforme en marche pour la paix. Alors que le gouvernement italien tourne le dos à la société civile, la rue redécouvre le sens de la fraternité. C’est un mouvement populaire qui dépasse largement les clivages de la politique officielle.

Lorsque la Première ministre italienne Giorgia Meloni annonce ses projets budgétaires fin 2025, la résistance éclate à nouveau. Le gouvernement d’extrême droite veut consacrer 23 milliards d’euros supplémentaires à la défense au cours des trois prochaines années et compte puiser ces fonds dans la sécurité sociale et les services publics. Il y a toujours de l’argent pour les canons. Mais pour les gens, jamais. La lutte socio-économique se confond avec la lutte contre la militarisation, avec la lutte pour la paix.

Le 12 décembre 2025, la production s’arrête à nouveau dans plus de quatorze mille entreprises, des centres industriels du Nord aux ports du Sud. Pas moins de 68 % de la population active répond à l’appel à la grève. « La majorité des travailleurs et des retraités, la majorité des personnes qui, jour après jour, font tourner ce pays, n’acceptent pas la ligne suivie par ce gouvernement », déclare le dirigeant syndical Maurizio Landini devant une foule de cent mille manifestants à Florence. « Aujourd’hui prouve plus clairement que jamais qu’un changement fondamental est nécessaire. »

C’est ainsi que le mouvement ouvrier italien rompt avec les « inévitabilités » que ce système tente de nous faire avaler. L’inévitabilité des « Il n’y a pas d’argent », « On n’a pas le temps », et surtout : « On n’a pas le choix. » Le problème en Europe n’est pas qu’il n’y a pas de richesse. Le problème, c’est que cette richesse se trouve au sommet. Et qu’elle y reste bloquée. Ces dernières années, des bénéfices records ont été réalisés. Des dividendes records ont été versés. L’argent est là. Mais il n’est pas utilisé pour rénover l’industrie. Il sert à enrichir les actionnaires.

De Rome à Bruxelles, de Paris à Berlin et à Varsovie, nous constatons que chaque euro consacré aux armes est un euro qui ne va pas aux autres besoins. La militarisation ponctionne les ressources des secteurs qui ont un besoin urgent de se rénover : des infrastructures sociales, une énergie propre, technologie utile, la recherche, notamment médicale.

Comme le dit le dirigeant syndical italien, un changement fondamental s’impose. Ce système repose sur l’accumulation et l’expansion du capital. Et il conduit à des groupes toujours plus grands, avec toujours plus de pouvoir dans toujours moins de mains, et à des crises toujours plus graves dans lesquelles il nous entraîne toutes et tous. Le choix n’est pas plus d’Europe ou moins d’Europe. La question est de savoir quel avenir nous voulons. La question déterminante est : laissons-nous l’avenir aux mains des monopoles, ou le construisons-nous nous-mêmes ?

Peter Mertens

Extrait de son livre

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