Je n’ai jamais eu à me battre ainsi pour de l’eau

La lutte pour la survie dans les camps de réfugié·es

Pour les femmes qui subissent le poids de la corvée d’eau, cela se traduit, dans les camps de réfugié·es, par de longues files d’attente, des pompes à sec et des risques de choléra

En raison des rôles traditionnels attribués aux hommes et aux femmes, la charge de l’approvisionnement en eau destinée à la consommation, à la cuisine et au ménage incombe en grande partie aux femmes et aux filles.

Fuller s’est entretenue avec quatre femmes de Gaza, d’Algérie, du Soudan du Sud et du Népal, qui ont été contraintes de fuir leur foyer en raison de conflits ou de catastrophes naturelles et qui vivent désormais dans des camps de réfugiés, au sujet de leurs difficultés quotidiennes pour s’approvisionner en eau.

Gaza
Lieu : Al-Zawaida, une ville abritant des sites d’accueil informels à Deir al-Balah, dans le centre de la bande de Gaza
Population du camp : environ 424 000 personnes vivent dans 430 sites d’accueil répartis à travers Al-Zawaida
Raison du déplacement : guerre et bombardements répétés ; maison familiale détruite et partiellement démolie
Durée de séjour dans le camp : près de deux ans
Contexte : à la suite de l’attaque menée par le Hamas contre Israël le 7 octobre 2023, qui a fait environ 1 200 mort·es, Israël a riposté par une offensive dans la bande de Gaza. Trois ans de bombardements et d’opérations terrestres israéliens à Gaza ont jusqu’à présent fait plus de 74 000 mort·es.

Fidaa Abu Ghali, une mère de Gaza âgée de 35 ans, fait la queue trois heures par jour pour obtenir de l’eau
« Je travaillais comme journaliste dans le camp de réfugié·es de Jabalia avant que la guerre ne m’oblige à fuir à plusieurs reprises. Mon fils, Kenan, est né cinq jours après le début de la guerre. Ma fille, Amira, est venue plus tard, pendant la famine. J’ai deux enfants et je n’ai pu allaiter aucun d’entre eux.

Je n’ai qu’un petit seau d’eau devant moi. La vaisselle s’empile, le linge s’accumule, et j’ai encore besoin d’eau. Ici, dans notre camp, comme dans tous les autres, nous attendons que les camions des organisations internationales viennent apporter de l’eau. Je fais la queue dans la rue, serrée au milieu de la foule. Qu’il pleuve ou que le soleil tape fort, peu importe : ça ne peut pas attendre. Pour en avoir, il faut rester debout pendant trois heures.

Le klaxon du camion-citerne retentit deux fois. C’est un son que je reconnais tout de suite, et les gens se mettent à crier : « De l’eau ! De l’eau ! De l’eau potable ! » et se précipitent vers lui. Le camion ne vient que deux fois par semaine dans cette zone qui abrite environ 2 000 personnes ; chacun·e apporte donc un bidon d’eau et se met en file dans ce qui devient une longue file d’attente, comptant généralement entre 50 et 70 personnes, femmes et hommes, bien que ce soient surtout des hommes. Cette distribution est parfois organisée par le Service des eaux des municipalités côtières (CMWU), l’organisme palestinien chargé de coordonner les livraisons d’eau avec les organisations humanitaires. Il y a souvent des problèmes : des disputes, des bousculades, des personnes qui doublent dans la file. Ici, l’eau est fournie gratuitement. Il y a également l’eau du réseau municipal, mais elle n’alimente que les foyers disposant de l’électricité nécessaire pour la pomper, ce qui n’est pas le cas de ma tente.

J’ai emprunté un tonneau à ma famille pour stocker de l’eau. Il contient environ 500 litres, mais même le remplir n’est pas facile, car nous ne sommes approvisionné·es en eau qu’une ou deux fois par semaine.

C’est effrayant de voir que des personnes meurent à cause du manque d’accès à l’eau. Dans le camp de Yarmouk, à 12 km d’ici, un jeune homme a récemment été tué lors d’une bagarre au sujet de l’ordre de passage dans une file d’attente pour l’eau.

Le temps que je remplisse notre tonneau, la moitié de la journée est déjà passée. Mes enfants ont besoin de vêtements propres tous les jours, mais je ne peux les changer que tous les deux jours, car je n’ai pas assez d’eau ni de vêtements de rechange.

Même l’eau que nous obtenons est souvent impropre à la consommation. Mes enfants, Kenan, trois ans, et Amira, 15 mois, souffrent d’infections récurrentes, d’éruptions cutanées, de fièvres et de furoncles. Je ne peux pas les soigner correctement. J’ai dû mélanger du lait en poudre avec de l’eau bouillie provenant du réservoir. Les couches coûtent 100 dollars le paquet et mes enfants ont des plaies cutanées parce qu’on ne les change pas assez souvent. Les médicaments sont également rares à Gaza, en raison du siège. Je souffre d’infections gynécologiques récurrentes depuis mon premier accouchement, car je ne peux pas assurer mon hygiène correctement sans eau.

J’essaie parfois de faire bouillir de l’eau pour les enfants, mais ce n’est pas facile non plus : le combustible pour le feu est difficile à trouver. Le gaz de cuisine se fait rare, voire indisponible pendant de longues périodes, ce qui m’oblige, comme la majorité des familles déplacées, à recourir à des feux à ciel ouvert alimentés principalement par du bois. Mais même le bois est devenu difficile à trouver et de plus en plus cher ; je brûle donc parfois du tissu et d’autres matériaux récupérés à la place.

Puis je retourne faire la queue pendant encore trois heures, pour répartir le peu d’eau que j’obtiens entre mes enfants. »

Témoignage recueilli par la journaliste palestinienne Ansam El-Kattaa, dans le centre de Gaza

Cet entretien est publié en collaboration avec Egab.

Algérie
Localisation : camp de réfugié·es de Smara, dans le désert de la province de Tindouf, au sud-ouest de l’Algérie
Population du camp : environ 40 000 personnes
Cause du déplacement : le peuple sahraoui, fuyant la guerre, a traversé la frontière pour rejoindre l’Algérie depuis le territoire contesté du Sahara occidental, à la suite de l’occupation de ses terres par le Maroc en 1975
Durée de séjour dans le camp : 36 ans
Contexte : Depuis plus de cinq décennies, l’Algérie accueille des réfugié·es sahraoui·es, ce qui en fait l’une des situations de réfugié·es les plus anciennes et les plus négligées au monde. Environ 174 000 réfugié·es sahraoui·es vivent dans cinq camps situés dans la province algérienne de Tindouf, un environnement désertique isolé et aride.

Najla Mohamedlamin, 36 ans, née dans un camp de réfugié·es, partage ses souvenirs des pénuries d’eau qu’elle a connues pendant son enfance et auxquelles elle est aujourd’hui confrontée en tant que mère
« L’odeur du bois qui brûle, le bruit du thé versé par un matin froid et le réveil à l’intérieur d’une tente sont des souvenirs très vivaces de mon enfance. Je suis née et j’ai grandi à Tifariti, l’un des six quartiers du camp de Smara, où je vivais avec ma mère, mes deux frères et sœurs et mes grands-parent·es maternel·les.

Je garde un souvenir très vif de ces semaines où nous n’avions pas d’eau. J’ai grandi en buvant de l’eau boueuse qui avait un goût de mer. Les douches étaient si rares que nous devions utiliser des cailloux pour nous débarrasser des peaux mortes.

Je n’oublierai jamais ces matins sombres où ma mère devait courir jusqu’au point d’eau. Elle alignait les récipients comme les perles d’un collier et les traînait jusqu’au centre, où elle attendait l’arrivée du camion-citerne. Certains jours, elle attendait presque toute la matinée sans que le camion ne vienne.

Notre consommation d’eau était extrêmement restreinte. Ma grand-mère jouait le rôle de « police de l’eau ». Elle redoutait la sécheresse, car en tant que nomade, elle en avait connu de nombreuses. L’eau était de l’or, et elle l’est toujours.

En tant que maman, la crise de l’eau m’a touchée différemment. Je suis responsable de deux jeunes enfants et de tout un foyer. Quand j’étais enfant, je devais aider à aller chercher de l’eau, mais je n’étais pas celle qui s’occupait des autres.

J’ai vécu ma pire crise de l’eau en 2022. C’était en juillet et la température dépassait les 50 degrés Celsius. À l’époque, mon fils avait six mois. Nos réservoirs, d’une capacité de 5 000 litres, étaient vides. J’avais une grande pile de vêtements de bébé sales et, dans ma cuisine, des montagnes de vaisselle sale que je devais recouvrir d’un torchon car elles attiraient les mouches. Nos toilettes ont commencé à se décomposer et l’odeur était insupportable. Je me souviens de ne pas avoir pu prendre de douche pendant cet été-là.

L’approvisionnement en eau dans les camps de réfugié·es est financé par des fonds internationaux. Ce n’est que très récemment que l’eau a commencé à arriver chez nous, acheminée par des camions ou via un réseau d’adduction souterrain. Il arrive parfois que nous n’en ayons pas pendant deux ou trois mois. On peut donc recevoir 10 000 litres d’eau pour une famille de 12 personnes, mais on ne sait pas combien de temps il faudra attendre pour en recevoir davantage. La seule chose qui me cause tant d’inquiétude et de détresse, à part la maladie d’un être cher, c’est quand nous n’avons pas d’eau à la maison. Une maison sans eau, c’est comme un corps sans âme.

J’ai déjà connu la situation où l’eau et le chauffage faisaient défaut. C’est un aperçu terrifiant d’une réalité qui pourrait bien ne pas être si lointaine pour beaucoup d’autres personnes à travers le monde.

Nous n’avons jamais eu la vie facile, et nous avons toujours réussi à survivre aux injustices et à trouver des moyens de nous adapter. Mais les crises de l’eau sont une épreuve qu’aucun·e être vivant·e ne devrait avoir à subir. Notre combat était un combat pour la liberté et la libération. Il ne devrait jamais s’agir de l’eau, de la nourriture et des médicaments. Ce sont là les droits humains les plus fondamentaux dont un être humain puisse disposer. »

Rédigé par Najla Mohamedlamin depuis le camp de réfugié·es de Smara.

Soudan du Sud
Lieu : Bentiu, capitale de l’État d’Unity, au nord du Soudan du Sud
Population du camp : 110 730
Cause du déplacement : Conflit et violences politiques. Les rivalités ethniques et politiques sont à l’origine des cycles de guerre qui secouent le Soudan du Sud depuis 2013
Durée de séjour dans le camp : 13 ans
Contexte : La surpopulation, les mauvaises conditions d’assainissement et les inondations récurrentes ont accru le risque de choléra dans le camp de Bentiu, le plus grand site d’accueil de personnes déplacées du Soudan du Sud, créé à la suite du conflit de 2013.

Deborah Nyakuy Chan, responsable de la protection de l’enfance au sein de l’association à but non lucratif Nonviolent Peaceforce, dans le camp de Bentiu où elle vit, est confrontée au choléra et aux inondations
« Nous vivons dans la peur. Le choléra nous accompagne depuis l’année dernière. Les inondations et les pénuries d’eau ont toutes deux contribué à la propagation de la maladie. Pour nous protéger, nous devons nettoyer régulièrement nos latrines, nos ustensiles et nos mains avec de l’eau propre et du savon. Mais c’est difficile à faire en raison des pénuries d’eau.

Je vis dans le camp de Bentiu depuis 2013. Avant d’être déplacée, j’étais sage-femme au sein du ministère de la Santé, à l’hôpital public principal de Bentiu, mais j’ai perdu mon emploi là-bas. J’ai alors été contrainte de trouver refuge dans le camp à cause du conflit.

De nombreuses personnes ont également été déplacées en raison des inondations dans la région, ce qui a entraîné une augmentation de la population du camp. Je participe à la gestion d’un espace adapté aux enfants au sein du camp afin de les protéger du risque de noyade dans les eaux de crue.

Les enfants sont les plus exposé·es au risque de contracter le choléra, car elles et ils se baignent dans les eaux de crue insalubres. Beaucoup d’entre elles et eux ne connaissent pas les mesures de prévention contre le choléra. Nous avons besoin de davantage d’équipes sanitaires mobiles pour parcourir le camp, bloc après bloc, afin de sensibiliser la population aux moyens de prévenir le choléra.

Actuellement, nous sommes confronté·es à de graves pénuries d’eau. Il est très difficile d’aller chercher de l’eau potable pour la famille, car l’eau ne coule des robinets que moins d’une heure par jour. Il nous arrive parfois de nous coucher sans avoir pu cuisiner ni nous laver à cause de ces pénuries d’eau.

Les contraintes budgétaires ont conduit les agences d’aide internationales à se retirer des projets liés à l’eau, à l’assainissement et à l’hygiène, ce qui aggrave encore les pénuries. Auparavant, chaque famille avait droit à quatre litres d’eau à remplir dans un jerrican. Désormais, les familles ne peuvent obtenir que deux jerricans aux réservoirs. Certaines familles sont laissées pour compte et ne reçoivent pas d’eau de toute la journée. Lorsque cela se produit, nous sommes parfois contraint·es d’utiliser l’eau sale des inondations.

Des cas d’agressions sexuelles et de harcèlement à l’encontre des femmes ont été signalés aux points d’eau. Un cas de viol a été enregistré à un point d’eau en 2024. Le gouvernement devrait nommer des juges permanent·es pour traiter les affaires d’agressions sexuelles. C’est un problème qui n’est pas pris au sérieux. »

Propos recueillis par Chondok Stephen Magei, directeur d’une station de radio sud-soudanaise et journaliste, vivant dans le camp de Bentiu.

Népal
Lieu : Baada Chautara, district de Nuwakot, centre du Népal, à environ 60 km au nord-ouest de Katmandou

Population du camp : 125 foyers originaires de Nuwakot et de Rasuwa vivant sous des tentes dans ce centre d’accueil géré par les autorités locales de Nuwakot-Bidur ainsi que par des ONG népalaises et internationales
Cause du déplacement : inondations soudaines survenues au Népal le 26 août 2026
Durée de séjour dans le camp : sept semaines
Contexte : Le Népal a été frappé en août par des inondations dévastatrices qui ont fait au moins 1 455 mort·es. Le 5 octobre, le gouvernement a annoncé qu’il mettait fin aux opérations de recherche et de sauvetage des personnes toujours portées disparues. Au moins 5 285 personnes sont toujours portées disparues.

Birmaya Tamang, 24 ans, qui a perdu des proches, sa maison et son commerce à la suite des crues soudaines meurtrières au Népal.
« Ma journée commence à 5 heures du matin. Pendant que ma famille dort encore, je prends mes bidons et je pars chercher de l’eau. Je fais cinq ou six allers-retours jusqu’au robinet chaque jour, en marchant entre 40 et 45 minutes pour ramener 10 ou 12 litres à chaque fois.

Notre maison est désormais un abri de fortune ici, à Nuwakot. C’est un petit abri que nous partageons entre mon mari, nos trois jeunes enfants, mes beaux-parent·es et moi.

Je n’ai jamais eu à me battre ainsi pour de l’eau auparavant. Dans mon village, nous avions des points d’eau à proximité, et de l’eau potable coulait des canalisations chez nous. Aujourd’hui, je passe mes journées à transporter des bidons dans tous les sens jusqu’à ce que mon corps soit épuisé. L’eau que je transporte doit suffire à la cuisine, au ménage, à la lessive, à l’hygiène et à la toilette.

Ma maison se trouvait dans les hautes terres de Tiru, à Rasuwa. Le séisme de 2015 a détruit notre maison et emporté des membres de ma famille. Pensant que ce serait plus sûr dans les plaines, j’ai déménagé, construit un petit abri et ouvert un petit restaurant. Mon mari et moi travaillions et gagnions honnêtement notre vie. Puis l’inondation a frappé. Elle a emporté notre maison, notre quartier, notre famille et jusqu’à la dernière roupie que nous avions économisée. Aujourd’hui, nous n’avons plus rien et nulle part où aller.

Je me souviens encore très bien du moment où l’inondation a frappé, en août. J’attendais le bus pour emmener mes enfants à l’école quand des villageois·es m’ont crié de courir. J’ai attrapé les enfants et j’ai couru à toute vitesse vers la forêt, avec mon mari à mes côtés. L’inondation a englouti tout notre village. Dix-neuf membres de ma famille — dont mes parent·es et mes sœurs — ont été emporté·es.

Après l’inondation, nous avons marché pendant trois jours pour rejoindre le centre d’accueil d’urgence. Nous devions nous laver dans un espace à ciel ouvert et insalubre. L’eau crasseuse nous a toustes donné des éruptions cutanées.

À l’intérieur de la tente, la chaleur de la journée est insupportable. Je parviens à transporter suffisamment d’eau pour donner un bain à mes enfants une fois par semaine. J’attends la tombée de la nuit, quand tout est calme, pour me laver et faire la lessive au robinet.

Gérer mes règles ici est difficile. Aller chercher de l’eau devient un véritable combat, car les personnes nous considèrent comme impures lorsque nous avons nos règles et nous interdisent l’accès au robinet public. Il n’y a aucune intimité et aucun moyen de jeter les serviettes hygiéniques ou les déchets en toute sécurité.

Même aller chercher de l’eau au robinet est source de tensions. Les victimes des inondations et les villageois·es locales/locaux se partagent cette unique source, et les files d’attente peuvent s’étirer pendant une heure et demie. Comme les villageois·es utilisaient ce robinet bien avant notre arrivée, elles ett ils le considèrent comme leur appartenant exclusivement. Et, honnêtement, j’ai peur de m’exprimer : il y a une grande différence entre se tenir sur sa propre terre et survivre sur celle d’autrui.

À la tombée de la nuit, le sommeil n’apporte aucune paix. L’image de mes parent·es et de mes proches emportés par les flots ne cesse de défiler dans mon esprit. Nous vénérions la rivière comme une divinité, mais pour moi, elle est devenue un monstre. Avant, je m’endormais au doux murmure de la rivière, mais aujourd’hui, j’ai une peur bleue de m’en approcher. »

Témoignage recueilli par la journaliste népalaise Sunita Neupane, à Nuwakot.

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