
Paris Match met en scène, photo de couverture à l’appui, le président du Rassemblement national, Jordan Bardella, et Maria Carolina de Bourbon des Deux-Siciles, jeune aristocrate et richissime héritière
Comment cette séquence peut-elle s’insérer dans le récit populiste du Rassemblement national ?
Il ne s’est pas présenté aux législatives en 2024 ; pas davantage aux municipales en 2026. Jordan Bardella est resté à distance de l’épreuve électorale directe, à distance de ce qui fait, en politique, la gravité d’une trajectoire : la confrontation, l’ancrage, le risque. Dans le même temps, il a occupé l’espace autrement, en multipliant les signatures de livres et, surtout, les selfies. Un usage circulaire de son image, répétée, lissée, toujours légèrement figée.
La séquence couverte par la une de Paris Match le montre en couple avec une héritière de la maison de Bourbon des Deux-Siciles, familière des univers de l’ultra-luxe, des marques et de leurs codes, qui elle-même se met régulièrement en scène dans des logiques d’influence. Ici se confirme l’appétence de Jordan Bardella pour la visibilité, l’exposition, et pour une forme d’ascension médiatique et sociale.
Les observateurs politiques le répétaient pourtant : Jordan Bardella devait gagner en gravité, en épaisseur, en crédibilité, en âge politique. Il fait un autre choix, à rebours de son narratif autour de l’homme du 93 (le département de Seine-Saint-Denis, dont il est originaire), en ajoutant du superficiel au superficiel. Et il le fait au moment même où l’horizon présidentiel s’ouvre pour lui, avec des sondages extrêmement favorables.
Dès lors, la question s’impose : l’ascension sociale a-t-elle pris le pas sur l’ascension politique ? Ce qui apparaît, au-delà de la trajectoire individuelle, relève d’un agencement plus profond et constitue un cocktail explosif.
D’un côté, un parti d’extrême droite, le Rassemblement national, soit une vision conservatrice, une tentation de fermeture, une centralité accordée à l’ordre, à la hiérarchie, à la mise en cadre du corps social.
De l’autre, une logique monarchique, non pas au sens institutionnel strict, mais comme forme politique latente : le primat des personnes sur les fonctions, l’importance des lignages, des entourages, des continuités sociales. Une manière d’habiter le pouvoir qui n’est plus tout à fait républicaine, parce qu’elle réintroduit, même implicitement, des formes de naturalisation des positions et des appartenances.
Et c’est là que le trouble s’installe. Car la République, en son principe, repose sur l’indifférenciation des origines, sur la dissociation des sphères, sur le refus de toute captation patrimoniale du pouvoir. Elle suppose que le pouvoir ne s’hérite pas, ne se prolonge pas, ne se confonde pas avec des milieux. Or, ici, cette frontière se brouille.
Et, en surplomb, il y a l’argent… L’argent comme un véritable environnement social, comme cadre de vie. Un argent visible, circulant, structurant, qui renvoie à des univers d’ultra-luxe et d’ultra-reproduction des positions.
Extrême droite – Monarchie – Argent. Trois variables qui se cumulent pour offrir un univers réactionnaire boosté au bling-bling. Autrement dit, une tension directe avec l’idée même de République. C’est en cela que l’ensemble est explosif, voire délétère… En ce qu’il recompose silencieusement les conditions d’exercice et de légitimation du pouvoir.
Et c’est précisément là que la séquence devient décisive car elle vient frapper au cœur le récit même du Rassemblement national. Le parti s’est construit, depuis des années, sur une architecture sociologique claire, assumée, théorisée en interne par Jérôme Sainte-Marie : le bloc populaire contre le bloc élitaire. Le cœur battant du RN est là : un électorat des périphéries, des territoires relégués, des classes populaires ou fragilisées, souvent peu diplômées, traversées par le sentiment de déclassement, un électorat qui attend protection, reconnaissance, réhabilitation du travail. Le moteur du RN, c’est le peuple contre les élites ; les petits contre les grands ; la périphérie contre le centre ; le travail contre la rente.
Dans son dernier ouvrage, Jordan Bardella fait de la valeur travail un principe central – le terme y apparaît de manière presque obsessionnelle, structurant l’ensemble du propos. Avec l’héritage, la rente, l’ultra-luxe, le décalage est frontal.
À tout cela s’ajoute une condition implicite : la « non-distance ». Marine Le Pen l’a toujours travaillée, dans les styles, les mots, les postures, afin de produire de la proximité, même symbolique. Or, dans cette séquence, tout se dérègle : ce qui est donné à voir, ce sont des formes d’ultra-centralité sociale, une familiarité avec des univers mondialisés, une inscription dans des logiques d’héritage.
La sociologie électorale est, de ce point de vue, implacable. Elle tolère un écart, pas une rupture. Quand les formes de vie, les alliances, les univers s’éloignent trop visiblement de ceux des électeurs, le lien se distend et c’est tout l’équilibre qui vacille. D’Hénin-Beaumont à Monaco, le grand écart est désormais installé.
Virginie Martin, politologue, coauteure avec Bruno Cautrès de Jeux de pouvoir – Quand les politologues regardent des séries aux Éditions du Cerf.
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