Interpol Files

 

La Russie use de tous les outils offerts par Interpol pour traquer opposants, journalistes et militants en exil, révèlent Disclose et la BBC, sur la base d’une fuite de données internes à l’organisation.

Alors que des contrôles renforcés ont été mis en place après l’invasion de l’Ukraine, en 2022, les abus n’ont jamais cessé. Plutôt que de sévir, Interpol a récemment allégé les mesures de surveillance imposées à Moscou.

C’est du jamais vu dans l’histoire d’Interpol. Le 10 mars 2022, l’organisation internationale de police criminelle annonce publiquement la mise sous surveillance immédiate de l’un des 196 États membres : la Russie. La mesure, prise quelques jours après l’invasion de l’Ukraine, vise à « empêcher toute utilisation abusive du canal d’Interpol pour cibler des personnes dans le cadre du conflit en Ukraine ou au-delà de ce conflit ». À compter de cette date, chaque diffusion ou notice rouge émises par Moscou doit être approuvée par le siège de l’organisation, à Lyon. Des « mesures correctives », dans le jargon de l’agence, élargies trois mois plus tard à l’ensemble des messages écrits par les policiers russes. Hélas, les choses ne se sont pas passées comme prévu.

D’après l’enquête de Disclose, en partenariat avec la télévision publique britannique BBC, la Russie n’a jamais cessé de traquer opposants, journalistes et dissidents en exil grâce aux outils de l’organisation. Premier pays en nombre d’avis de recherche valides, la Russie est aussi celui qui arrive en tête des plaintes auprès de la CCF, la commission de contrôle des fichiers d’Interpol. Pourtant, selon nos informations, les mesures imposées à Moscou ont été récemment allégés, sans que l’information, cette fois, ne fasse l’objet d’une déclaration en grande pompe.

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Igor Pestrikov, entrepreneur russe de 58 ans, témoigne pour la première fois. Exilé dans une ville du sud de la France, sa vie a basculé il y a trois ans. À l’époque, c’est un homme d’affaires influent en Russie, où il est l’un des principaux actionnaires de Solikamsk Magnesium Plant (SMZ), une société spécialisée dans la production de magnésium et de métaux rares destinés notamment à l’armement. En raison de son importance stratégique, Moscou veut la nationaliser. Or, Igor Pestrikov est perçu comme une menace, voire un ennemi. D’autant que sa femme et sa fille possèdent la nationalité ukrainienne. Pour le neutraliser, les autorités russes l’accusent en juin 2022 de « complicité de détournement de fonds ». De crainte d’être arrêté et jeté en prison sans autre forme de procès, il fuit le pays.

Mais le régime n’en reste pas là. Pour obtenir son extradition, Moscou se tourne vers Interpol. Pas en utilisant le système des notices rouges, trop voyant, mais en exploitant un autre outil plus discret : la diffusion, qui permet de s’adresser directement à la police d’un autre pays pour tenter d’arrêter une personne recherchée.

Depuis la France, Igor Pestrikov dépose plainte à la CCF, la commission de contrôle des fichiers d’Interpol. Le 17 avril 2024, au bout de sept mois d’attente, la décision tombe : l’avis de recherche est annulé. Dans leurs conclusions, les fonctionnaires estiment que les informations fournies par la police russe sont « génériques » et recouvrent une « dimension majoritairement politique ». En attendant, Igor Pestrikov n’a pu mettre un pied hors de France pendant près de deux ans. « Le problème, c’est que la Russie a encore le droit d’être membre d’Interpol, s’agace-t-il. Il lui suffit d’appuyer sur un bouton pour vous accuser de n’importe quel crime et continuer à vous persécuter. »

Des juges de la CPI visés par Moscou

Igor Pestrikov est loin d’être la seule victime des manipulations du Kremlin. Rien que pour l’année 2024, pas moins de 194 personnes recherchées par la Russie ont déposé plainte devant la CCF. Près de la moitié de ces dossiers ont été jugés non-conformes aux statuts de l’organisation, selon des documents destinés au comité exécutif d’Interpol. En particulier à ses articles 2 et 3, qui imposent de « respecter l’esprit de la Déclaration des droits de l’homme » et de ne pas intervenir dans « des affaires présentant un caractère politique, militaire, religieux ou racial ». Autrement dit, malgré les contrôles renforcés, les abus continuent.

Parfois, il arrive qu’ils soient repérés à temps. C’est le cas de quatorze requêtes russes bloquées avant leur diffusion, entre janvier et avril 2024. Parmi elles, sept visaient des juges et le procureur de la Cour pénale internationale, le britannique Karim Khan. Un ciblage qui pourrait s’apparenter à une mesure de représailles après la diffusion d’un mandat d’arrêt de la CPI contre Vladimir Poutine, pour « crime de guerre de déportation illégale d’enfants » ukrainiens vers la Russie. Sollicité par Disclose, le bureau d’Interpol à Moscou n’a pas réagi.

Plus de trente jours de prison

Cela fait plusieurs années que des ONG et des militant·es des droits humains alertent la communauté internationale sur l’instrumentalisation d’Interpol par Moscou. En 2021, dans une note sur la répression transnationale en Russie, l’ONG américaine Freedom House s’inquiétait déjà que « le Kremlin est peut-être celui qui abuse le plus du système des notices d’Interpol ».

Les données obtenues par Disclose et la BBC confirment cette suspicion : avec 4 817 notices rouges et 5 240 diffusions rouges en circulation en septembre 2024, la Russie est le pays à l’origine du plus grand nombre d’avis de recherche en circulation.

À cause d’une diffusion problématique de la Russie, l’Ukrainien Eugene Lavrenchuk a fait 34 jours de prison. Le calvaire de ce directeur de théâtre et d’opéra a débuté le 17 décembre 2021. À l’époque, le metteur en scène de 39 ans est de passage à l’aéroport de Naples, en Italie, lorsque la police l’arrête sur demande de Moscou. Eugene Lavrenchuk découvre qu’il est accusé de fraudes lorsqu’il dirigeait un théâtre moscovite, entre 2004 et 2014, année de son départ du pays. L’avis de recherche le conduit dans une prison napolitaine. À sa libération, il est encore resté assigné à résidence un mois et demi supplémentaire, jusqu’à ce que l’Italie refuse son extradition. Son nom a été retiré des listes d’Interpol.

« Je ne sais pas quoi vous dire… rien de ce qu’on me reproche n’est jamais arrivé », témoigne-t-il aujourd’hui auprès de nos partenaires de la BBC. Selon lui, la seule explication à cet acharnement réside dans ses déclarations publiques contre le régime. « Jusqu’en 2013, je pouvais exprimer mes convictions, dire ouvertement que Vladimir Poutine est un criminel. Puis, j’ai commencé à sentir la pression monter. » D’où sa fuite du pays.

La traque d’un journaliste en exil

Notre enquête révèle une autre manipulation d’Interpol par Moscou. Cette fois, il ne s’agit pas de l’utilisation abusive des avis de recherche, mais de l’exploitation d’une messagerie instantanée qui permet à la police d’un État membre de demander directement, et en toute discrétion, des informations sensibles à un autre pays. Comme, par exemple, la localisation d’une personne.

Le 17 février 2023, le bureau d’Interpol en Russie envoie un message à ses homologues arméniens et allemands. Il concerne un dénommé Armen Aramyan, condamné en avril 2022 à deux ans de travaux d’intérêt général et la confiscation de son passeport. Selon l’accusation, il aurait enrôlé des mineurs dans des activités dangereuses en Russie. Alors âgé de 25 ans, le jeune homme parvient à quitter le pays avant de purger sa peine. « À cet égard, écrivent les policiers russes, nous vous prions de bien vouloir vérifier vos registres démographiques, d’immigration, criminels et autres, et de nous fournir toute information utile dont vous disposez à ce sujet. » Ils omettent néanmoins de préciser une information essentielle : Armen Aramyan est un journaliste russe en exil.

Armen Aramyan a cofondé le média étudiant Doxa, pour lequel il a couvert en 2021 les manifestations étudiantes en faveur du dissident Alexeï Navalny. Nos confrères de la BBC ont rencontré le journaliste qui vit entre l’Allemagne et Londres où il étudie. C’est eux qui lui apprennent sa traque. « J’ai besoin de digérer l’information, souffle-t-il. Je ne peux pas croire que les autorités russes s’attendent à ce que l’Allemagne leur donne mon adresse, mon numéro de téléphone ou m’extrade, mais c’est comme si obtenir ne serait-ce qu’un tout petit bout d’information avait de la valeur pour eux. Comme si glaner quelques informations, même ridicules, était toujours bon à prendre. » Contacté par Disclose pour savoir si la demande de Moscou a bien été traitée par ses services, l’office fédéral de la police criminelle allemande (BKA) n’a pas souhaité faire de commentaires « pour des raisons liées à la protection des données ».

Un autre échange d’e-mails révèle que la police russe a demandé et obtenu de la part du bureau d’Interpol en Turquie des informations sur deux opposants de premier plan à Vladimir Poutine : la militante anti-corruption Lioubov Sobol, proche d’Alexeï Navalny, et Gleb Karakulov, un ancien membre des services de sécurité du président russe. Dans le cas de Gleb Karakulov, qui a fait défection après l’invasion de l’Ukraine, l’échange d’informations a eu lieu alors que Moscou faisait l’objet de mesures correctives.

De l’aveu même du service chargé de l’application desdites mesures, le problème russe persistait encore en janvier 2025. Dans une note interne, le service s’alarme des « violations flagrantes » de Moscou, pointant notamment l’envoi de « messages liés à des personnes ayant exprimé des opinions critiques à l’égard des autorités russes et du conflit russo-ukrainien ».

Face aux assauts de la Russie, l’organisation va-t-elle mettre en place de nouvelles mesures contraignantes ? C’est tout le contraire. Selon nos informations, elle vient récemment d’alléger les contrôles visant Moscou et levé les mesures correctives en vigueur depuis l’invasion de l’Ukraine. Sollicitée à plusieurs reprises pour obtenir une réaction à cette information, la direction d’Interpol a refusé de répondre, préférant l’opacité à l’exercice de transparence.

Enquête et data : Mathieu Martinière, Robert Schmidt et Rémi Labed, avec la BBC