
Les mirages de la ruée vers l’or
Les projets de panneaux photovoltaïques sur terres agricoles sont en plein boom. Peu aboutiront, révèle notre enquête. Cette ruée vers les terres pourrait s’avérer brève, et mettre en péril le reste de la filière solaire.
Produire de l’électricité sur une terre agricole sans affecter la production alimentaire : que la promesse de l’agrivoltaïsme était belle. Née au début des années 2020, ce type d’installation assurait aux énergéticiens d’importantes surfaces pour développer leurs projets ; aux agriculteurs, un revenu supplémentaire grâce à la location des terres où s’installent les panneaux solaires, tout en maintenant en dessous du pâturage ou une culture ; et aux pouvoirs publics, une manière d’atteindre les objectifs renouvelables à moindre coût.
Sauf que l’engouement pour l’agrivoltaïsme s’est transformé en une course frénétique vers les terres. À Reporterre, pas une semaine ne s’écoule sans qu’une alerte sur le lancement d’un nouveau projet ne tombe dans nos boîtes mails. Comme ces 66 hectares à Montcuq, dans le Lot. Un exemple parmi plus de cinquante projets à divers stades d’avancement dans ce département. Dans la Vienne, l’association Les prés survoltés recense jusqu’à 300 hectares dans des communes comme Millac ou Luchapt. Et cela concerne aussi des zones jusqu’ici peu concernées par le solaire, de la Bretagne à la Bourgogne-Franche-Comté.
Pendant plusieurs mois, Reporterre a enquêté sur les raisons de cette explosion apparente des projets. Et celle-ci a tous les traits d’une ruée vers l’or : énormément de candidats, une pression très forte sur le terrain, une prime au premier arrivé… Et, au final, un nombre réduit de projets pour le bénéfice d’une poignée.
Coup de chaud sur les chiffres
Fin 2023, la filière solaire annonçait elle-même, après un sondage auprès de ses adhérents, avoir déjà « sécurisé » entre 500 000 et 1 million d’hectares. Ce chiffre a affolé les défenseurs des terres agricoles mais mérite d’être, très largement, tempéré. Les panneaux solaires dans les champs se multiplient, oui, mais pas dans ces proportions gigantesques.
Tout d’abord, parce que ces parcelles sont encore loin d’être recouvertes par des panneaux. Elles ont pour l’heure seulement fait l’objet d’une promesse de bail signée avec un ou plusieurs propriétaires de terres en vue d’un projet futur.
Ensuite, parce que ces chiffres sont très loin des besoins en électricité du pays à court comme à long terme. Alors que l’on dispose déjà fin 2025 de 31 GW de solaire installé, la feuille de route pour 2035 est chiffrée à 50 à 80 GW pour l’ensemble du photovoltaïque. Cet objectif inclut toutes les installations, que les panneaux recouvrent un parking de supermarché, une forêt ou une terre agricole.
Reste à savoir quelle surface de sol non artificialisé risque d’être recouverte pour que ces objectifs soient atteints. En posant l’hypothèse — basée sur notre précédente enquête — qu’environ 40 % de cette puissance sera réalisée au sol, ce sont au maximum entre 16 000 et 40 000 hectares de terres supplémentaires (agricoles, forestières ou naturelles) qui pourraient accueillir des panneaux [1]. Or, 40 000 hectares — même si c’est déjà près de quatre fois plus que les sols actuellement solarisés, c’est tout de même 25 fois moins que le million d’hectares évoqués par la filière !
Un fort taux d’échec
Autant dire que nombreux seront les déçus, à commencer par les centaines de propriétaires terriens et les agriculteurs qui attendront en vain la manne des projets. Cela, les promoteurs eux-mêmes en sont déjà conscients. « Nous avons des clients convaincus qu’il y aura un taux d’échec très important dans les projets en file d’attente », confirme Antoine Guiheux, avocat spécialisé qui conseille des promoteurs renouvelables.
Selon les informations recueillies par Reporterre, les business plans des industriels sont d’ailleurs construits avec un taux d’échec grimpant jusqu’à 9 projets sur 10. En attendant, ceux-ci s’accumulent sur les bureaux des autorités environnementales. En 2024, ils représentaient jusqu’à un tiers des avis émis dans l’année. Dès lors, se pose une question : pourquoi se précipiter autant pour obtenir sa place au soleil ?
Vide juridique
La première raison, c’est que les promoteurs ont d’abord profité d’un vide juridique. Retour en arrière : dès 2022, un nouveau cadre d’encadrement du photovoltaïque agricole commence à être discuté par les forces politiques. En 2023, une loi d’accélération des renouvelables est votée avec une définition plus claire de ce qu’est l’agrivoltaïsme. Mais il faut attendre encore un an pour avoir le décret encadrant précisément ces nouvelles pratiques. Au total, deux années de battement, soit largement le temps nécessaire pour que les promoteurs puissent déposer un maximum de projets avant le changement de réglementation.
Or, d’après notre enquête, ce sont ces derniers qui constituent le gros de la « file d’attente » des projets toujours en cours d’étude aujourd’hui. [2]
Depuis, bien qu’insuffisant selon ses opposants, notamment la Confédération paysanne, le décret de 2024 a nettement durci les conditions pour faire du solaire au sol. Pour se réclamer de l’agrivoltaïsme, l’installation doit désormais rendre des « services » à l’agriculture : de l’ombre pour le bien-être animal, une protection contre la grêle, le vent et les aléas, être un outil d’adaptation au changement climatique. Le texte pose deux bornes supplémentaires : d’une part, l’installation de production solaire (câblage, pieus, transformateur) ne doit pas rendre inexploitable plus de 10 % de la surface. D’autre part, sur les 90 % restants, il faut maintenir des rendements relativement proches de ceux d’une parcelle toute entière sans panneaux. En somme, produire plus, sur moins de surface et avec plus d’ombre.
Deuxième raison pour expliquer l’empressement des promoteurs : ceux-ci ont dû aller vite pour être certains d’obtenir une place sur le réseau. Le raccordement fonctionne sur la règle du premier arrivé, premier servi. Pour réserver sa place, il suffit de signer la toute première phase de l’étude de raccordement avec les gestionnaires du réseau. Et ensuite, celle-ci reste virtuellement occupée jusqu’à la construction. Résultat : les projets qui sortiront de terre dans les prochaines années seront les plus anciens avec les règles les moins contraignantes.
Face à cet afflux de projets, le monde agricole ne réagit pas de manière uniforme. Les promoteurs sont plus ou moins bien accueillis dans les commissions de préservation des espaces naturels, agricoles ou forestiers, dits CDPENAF. Celles-ci réunissent tous les acteurs locaux et agricoles, et passent des heures à écouter les porteurs de projets avant de donner le feu vert ou d’enterrer le projet. « Elles font la pluie et le beau temps… et plutôt la pluie actuellement », résume Antoine Guiheux, le spécialiste en droit de l’énergie et de l’environnement. Chaque département a sa propre philosophie : ainsi, si l’Aveyron réfute en bloc tout projet sur terres agricoles, le Lot-et-Garonne, fief de la Coordination rurale, en accepte au contraire beaucoup.
L’État abandonne les petites installations
L’État, lui, n’assume pas son rôle de planificateur du développement du solaire, et se contente depuis deux ans de tailler dans ses dépenses. Pour lui, le photovoltaïque sur terres agricoles a l’intérêt de permettre de plus grands projets, moins chers, et plus facilement contrôlables en cas de surproduction temporaire d’électricité.
Cette politique des grands projets ne bénéficie au final qu’à un encore plus petit nombre d’agriculteurs : ceux disposant déjà des surfaces et des moyens. En parallèle, tous les soutiens aux petites et moyennes installations en toitures, encouragées au début de la décennie, disparaissent les uns après les autres.
Même du côté de ceux qui attendaient beaucoup du développement de cette technologie, on s’interroge. Céline Mehl, chargée de coordonner les travaux sur le solaire à l’Ademe, a mené une étude mi-2024 sur les projets photovoltaïques agricoles dans cinq régions. Or, à l’analyse, quels que soient les projets, antérieurs ou postérieurs au décret, ils ne semblent pas remplir les fameux services attendus (aléas climatiques, bénéfice agricole, etc .).
L’Ademe s’apprête pourtant à publier prochainement une méthodologie pour évaluer la qualité des projets. Comment faire quand même sur le plan agronomique, les bénéfices restent à prouver, notamment pour les panneaux au-dessus de terres d’élevage ? « Couvrir des sols pour aider à la repousse de l’herbe, ça ne peut éventuellement fonctionner que sur des prairies marginales et peu productives, mais pas sur des terres plus productives », explique Christian Dupraz, agronome ayant contribué à populariser le concept d’agrivoltaïsme. Car c’est une chose de protéger un sol des pics de chaleur, mais c’en est une autre d’avoir suffisamment de lumière pour faire pousser quelque chose le reste du temps.
Peu de littérature scientifique
Les premiers résultats indépendants et prouvés dans la littérature scientifique des bénéfices des panneaux se limitent pour l’instant à de la vigne, de petits fruits, et encore, pour certaines variétés et selon certains types de climat et de région.
Le comble, c’est que la précipitation des promoteurs et le manque d’anticipation de l’État aboutissent à l’inverse de ce qu’ils souhaitaient. La situation fait grandir l’opposition à tout projet au sol sur terres agricoles.
À la Coordination nationale photorévoltée, qui agrège ces luttes, on considère que ces projets « prospèrent avant tout sur la misère du monde paysan » en faisant miroiter un revenu régulier, affirme Loïc Santiago, animateur de la Coordination, alors que les projets qui se concrétisent viennent surtout renforcer les exploitations les plus importantes. Pour ces opposants, il serait techniquement tout à fait possible de construire suffisamment de panneaux sur les toitures et parkings existants à condition d’avoir la volonté politique de le faire.
Loïc Santiago déplore également le cynisme des promoteurs qui revendiquent comme une solution d’adaptation au changement climatique la construction de « zones industrielles avec une infrastructure lourde sur des terres agricoles », là où bien d’autres solutions — agroforesterie, agroécologie, pratique culturales — permettent bien mieux d’y faire face.
Pour le démontrer, une première semaine d’actions coordonnées est en cours d’organisation pour le mois de mai. Les opposants de tout le pays seront ensuite appelés à se retrouver mi-juin à Cajarc dans le Lot pour un grand printemps photorévolté.
Reporterre
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