L’Empire n’a jamais pris fin

Tome 3 : De Napoléon à Macron

Un livre de Pacôme Thiellement

C’est un voyage dans le temps pour changer notre regard sur le passé et, peut-être, changer le visage de notre présent. Une exégèse de notre histoire sur ce territoire que nous nous sommes habitués à appeler la France.

** **

Résumé
Dans ce troisième et dernier tome, De Napoléon à Macron, on verra la façon dont la Révolution n’a pas entraînée l’émergence de la démocratie appelée de leurs voeux par les révolutionnaires authentiques (Marat, Robespierre, Saint-Just), mais instauré le règne injuste des bourgeois en le compensant symboliquement par l’émergence de figures dites de « grands hommes’ à l’usage du public : bouffons despotiques et autres bananeurs applaudis par la presse mainstream, de Napoléon I à Napoléon III.
On verra comment la puissance révolutionnaire, après plusieurs tentatives le long du XIXe siècle, parviendra malgré tout à une expérience politique majeure : la Commune de Paris et une proposition existentielle passionnante : le Surréalisme. On verra également comment la bourgeoisie française, antisémite et raciste, après s’être aplatie devant l’envahisseur nazi, reprendra les méthodes de ce dernier pour tenter de conserver son Empire en Algérie. Enfin, on explorera l’arnaque de la Ve république, à travers l’histoire de ses artistes satiriques principaux, les génies d’Hara-Kiri, et celle de son dernier robot à ce jour : le regrettable Emmanuel Macron, César de Wish auquel se sont attaqués des « Gaulois réfractaires’ : les Gilets jaunes.

** **

A ce sujet, un article très intéressant : L’Extermination de la Commune

« Les émeutiers de 2026 ne sont pas les héritiers de Gavroche ou de Cosette, mais les enfants décérébrés de la société de consommation. Jean Valjean volait un pain, eux ne pillent pas pour apaiser leur faim mais pour s’emparer de produits de consommation comme le dernier iPhone. » Ainsi parle l’éditorialiste d’extrême droite Alexandre Devecchio, mais c’est aussi ce que dit en substance le philosophe-histrion-multimillionnaire Bernard Henri Lévy, dans un éditorial enragé délicatement intitulé « Chagrin français » : les révoltes en cours n’ont rien à voir avec les belles et glorieuses « luttes sociales » qui ont fait la France, et tout à voir avec la pure et simple « barbarie ». Merci pour l’effort de compréhension et d’analyse, mais nous pensons pour notre part que les lycéens, étudiants, salariés, précaires et chômeurs massacrés ces dernières semaines par la police sont profondément les héritiers de Cosette et Gavroche, et que la différence se situe de l’autre côté : Alexandre Devecchio n’est pas Victor Hugo. Il n’est absolument pas, prodigieusement pas, tragiquement et comiquement pas Victor Hugo, et il en va de même de notre BHL national. Ces sinistres individus (Devecchio, Lévy et des dizaines d’autres qu’on aura ici la clémence d’oublier, pour des raisons de place) resteront plutôt dans l’histoire comme de très médiocres spécimens d’une espèce qui na jamais été rare : celle des clercs de la classe dominante, narquois et détachés quand l’ordre règne et étouffe toute contestation, bave aux lèvres dès que la canaille donne de la voix et fait vaciller leur tyrannie. C’est une longue et lancinante histoire, sur laquelle revient l’ami Pacôme Thiellement dans sa formidable contre-histoire de France en trois volumes, dont le dernier tome vient de paraître. Dans l’extrait que nous présentons aujourd’hui, il nous rappelle notamment les flots de bêtise et de méchanceté autorisées et autosatisfaites qui se sont abattus, dans la presse bourgeoise mais aussi dans la très distinguée « République des Lettres », sur les Communards en lutte et même sur leurs cadavres, au lendemain de la grande répression. « Un voyage dans le temps et une réponse au roman national », nous dit Pacôme à propos de sa très folle et très sage et très salutaire entreprise. « Une histoire de notre lutte, extérieure et intérieure, contre toutes les formes de pouvoirs ». « Une histoire de la reconnaissance au droit de disposer de nous-mêmes et au devoir de ne pas disposer des autres ». On pourrait en vérité disserter longtemps sur ce qu’est ce nouvel opus, et aussi sur ce qu’il n’est pas. Mais cela serait sans doute vain, car entre science historique et mémoire mythifiée ou romancée – ou mieux : poétisée – Pacôme ne nous demande pas de choisir, pas plus qu’il n’invite au dépassement de leur opposition. Plus modestement, plus innocemment, plus joliment aussi, et généreusement, il nous offre un va-et-vient entre les diverses formes de discours sur le passé, en empruntant à toutes. La probité et la rigueur historiennes sont en effet loin, très loin d’être absentes de ces pages, même si elles se frottent aussi à des besoins éthiques et politiques : celui d’honorer les morts et d’être utile aux vivants, celui de casser d’urgence certaines idoles (mortifères), celui de s’en trouver d’autres (vitales), celui en somme de faire la nique « by all means necessary » à cet infâme « récit national » qui, de Chevènement à Sarkozy et de Zemmour à Macron, frelate notre passé, vampirise notre présent et bousille notre avenir. De la Commune au mouvement des Gilets Jaunes, en passant par le combat dreyfusard, l’insurrection surréaliste, les luttes de libération nationale ou Mai 68, Pacôme rend justice et libère la vie. Et s’il se déclare « exégète » en préambule de ce travail titanesque, il faut n’y entendre ni présomption ni coquetterie, mais au contraire une modestie profonde, presque excessive. Il ne se nomme en effet ainsi que parce qu’il n’ose pas se prétendre historien, et pas davantage poète – et pourtant… L’honnêteté fondamentale de L’Empire n’a jamais pris fin, sa rigueur même, consiste précisément dans le fait qu’il se sait impur et qu’il se dit tel. Tout ce qu’il nous livre, qu’il s’agisse de vérités, de témoignages partisans, d’hypothèses, d’intuitions ou de rêveries, il nous le livre comme tel, sans sur-jouer ni la scientificité ni la licence poétique. Et c’est par là-même qu’il ouvre de vraies portes et de vrais chantiers, et offre aux « purs historiens » un véritable apport, véritablement stimulant et fécond au regard même des idéaux de la science historique, autant qu’il nourrit les imaginaires. Sans blouse blanche ni pose prophétique, l’écriture simple et belle, et juste et drôle, réactive les vertus heuristiques de l’anachronisme, telles que les a analysées l’historienne Nicole Loraux (« aller vers le passé avec des questions du présent, pour revenir vers le présent lesté de ce qu’on a compris du passé »), mais aussi la puissance émancipatrice de la « fonction fabulatrice », telle qu’un Bergson a pu la théoriser. Telle aussi qu’ont pu l’activer, avec une grâce qu’on retrouve ici, nos amies communes Céline et Julie. L’un, on l’aura compris, n’exclut pas du tout l’autre.

De façon générale, ce qui fut surprenant, c’est l’absence d’amertume des survivants de la Commune. Leur absence d’aigreur. Ils n’ont peut-être pas tous atteint l’amour infini comme Louise Michel, mais c’était pas loin. Pierre Kropotkine en parlera :

« Je n’aurais pas cessé d’en désespérer si je n’avais vu par la suite les membres du parti vaincu, qui avaient traversé toutes ces horreurs, cette absence de haine, cette confiance dans le triomphe final de leurs idées, le regard triste mais calme de leurs yeux fixés sur l’avenir, cette volonté d’oublier le cauchemar du passé qui me frappait chez Benoît Malon et chez presque tous les réfugiés de la Commune rencontrés à Genève et que je retrouve encore chez Louise Michel (…) et d’autres amis. »

C’est ça le signe le plus important. Comment sait-on qu’une personne a été dans la justice ou dans la vérité ? Dans la façon dont ses actes ont nourri son être. Dans son regard. Dans la façon dont son visage reflète le monde.

La grande revanche des bourgeois sur la Commune, ce sera l’édification du plus laid monument de Paris : la basilique du Sacré-Cœur de Montmartre. Les catholiques français insistent beaucoup pour qu’on sépare ce gros machin rococo de l’extermination de la Commune. Certes, le projet de la construction de cette église date de trois mois avant la Commune, en réponse à la défaite de Sedan perçue comme une punition divine suite à la déchéance morale de la France consécutive à la Révolution. Déjà, c’est pas tellement mieux. Mais si les catholiques d’aujourd’hui insistent beaucoup sur le fait que leur Sacré-Cœur soit sans rapport avec l’extermination de la Commune, ce n’est pas du tout comme ça que celui-ci a été perçu lors de son édification, et jusque dans l’esprit son architecte lui-même, Hubert Rohault de Fleury. Pardon. Je cite le discours de 1873 de l’architecte du Sacré-Cœur :

« C’est là où la Commune a commencé que s’élève l’église du Sacré-Cœur ! Nous nous rappelons cette butte garnie de canons, sillonnée par des énergumènes avinés, habitée par une population qui paraissait hostile à toute idée religieuse et que la haine de l’Église semblait surtout animer. »

Ceux qui se sont le plus déshonorés lors de la Commune, ce sont les écrivains français. Alphonse Daudet appelle la Commune : « Paris au pouvoir des nègres ».

Théophile Gautier décrit les membres de la Commune comme des sauvages « un anneau dans le nez, tatoués de rouge, dansant la danse du scalp sur les débris fumants de la Société ». Oui, le vieux Gautier, l’ancien ami de Nerval et de Baudelaire, le premier soutien d’Hugo. Il faut le lire pour le croire :

« Des cages ouvertes s’élancent les hyènes de 93 et les gorilles de la Commune. »

Quant à Émile Zola, qui n’a pas l’excuse de l’âge, alors même qu’il admet que Paris n’est plus qu’un « vaste cimetière », il ose écrire dans Le Sémaphore de Marseille, en juin 1871, que le bain de sang que le peuple de Paris a pris lors de la Semaine sanglante est « peut-être d’une horrible nécessité pour calmer certaines de ses fièvres. » Depuis quand on peut parler de nécessité lorsqu’on parle du massacre de milliers d’enfants ? Nécessaire pour qui, au juste ? Quand on pense au témoignage de Marie Mercier, recueilli par Victor Hugo à Bruxelles :

« À la petite Roquette, on a fusillé environs deux mille enfants trouvés dans les barricades et n’ayant plus ni père ni mère. »

Gustave Flaubert laisse exploser une mesquinerie hors-norme dans sa correspondance. Chaque mesure politique de la Commune lui est insupportable, en particulier lorsqu’elle décide, pour faire face à une misère sans précédent, un moratoire sur les loyers :

« Le gouvernement se mêle maintenant du droit naturel ; il intervient dans les contrats entre particuliers : La Commune affirme qu’on ne doit pas ce qu’on doit et qu’un service ne se paie pas par un autre service – C’est énorme d’ineptie et d’injustice ! »

Quand les Versaillais extermineront les milliers de femmes et d’enfants de Paris, il faut voir le soulagement de tous ces pauvres types. Edmond de Goncourt :

« Les saignées comme celle-ci, en tuant la partie bataillante d’une population, ajournent d’une conscription la nouvelle révolution. C’est vingt ans de repos que l’ancienne société a devant elle. »

Repose-toi, vieux con. Et Leconte de Lisle, qui recevait une pension mensuelle de Napoléon III et avait été fait Chevalier de la Légion d’Honneur :

« J’espère que la répression sera telle que rien ne bougera plus et, pour mon compte, je désirerais qu’elle fût radicale. »

Le pire de tous, c’est Flaubert. Les massacres ne lui ont pas suffi. Il en veut encore. À George Sand, il écrit :

« Je trouve qu’on aurait dû condamner aux galères toute la Commune et forcer ces sanglants imbéciles à déblayer les ruines de Paris, la chaîne au cou, en simples forçats. »

Après quoi, il veut en finir au plus vite avec le suffrage universel, la « honte de l’esprit humain » :

« Il n’y a d’important qu’un petit groupe d’esprits, toujours les mêmes, et qui se repassent le flambeau. »

« Je hais la démocratie » avoue Flaubert sans mal, qui ajoute, encore pire :

« Le peuple est un éternel mineur, et il sera toujours (dans la hiérarchie des éléments sociaux) au dernier rang, puisqu’il est le nombre, la masse, l’illimité. Notre salut n’est, maintenant, que dans une aristocratie légitime (…) Prêcher l’amour aux uns comme aux autres est inutile. Le plus pressé est d’instruire les Riches, qui en somme sont les plus forts. Éclaircir le bourgeois d’abord ! »

Il ne voit même pas que cette bouillie intellectuelle est la même depuis trois-cents ans. La même bouillie que les Encyclopédistes. La même bouillie que Voltaire.

Tous ces écrivains qui ont dénoncé l’esprit bourgeois tout le long du XIXe siècle se désolidarisent intégralement de la remise en cause concrète de l’ordre économique et politique qui a permis sa domination. C’est que ce terme, bourgeois, ils ont passé une moitié du siècle à le dépolitiser. Ils ont fait du bourgeois une chose qui n’a pas de racine économique et sociale. Ils en ont fait un gros con parvenu, sans culture, qui aurait besoin de leurs lumières. Comme l’explique Paul Lidsky dans Les écrivains contre la Commune :

« Lorsque Gautier, (Théodore de) Banville, les Goncourt, Flaubert, etc. s’insurgent contre le bourgeois, ce n’est pas contre l’ordre économique de la société bourgeoise mais contre les mœurs, la bassesse, l’utilitarisme, la trivialité et le conformisme du « mode de vie » ». Tous ces écrivains, en réalité, malgré leur mépris du « bourgeois » mènent exactement une vie de bourgeois et partagent presque tous ses préjugés. »

C’est malheureusement vrai. Le seul qui échappe à cette ignominie générationnelle, c’est Victor Hugo. Quand il offre l’asile de sa maison de Bruxelles aux réfugiés de la Commune, George Sand commente :

« Victor Hugo est tout à fait toqué. »

Et Barbey d’Aurevilly décide qu’il ne mérite plus d’être encore considéré comme français :

« Il s’appelle M. Victor Hugo. Jusqu’ici on le croyait français. Démocrate, c’est vrai, avec la haine inconséquente, folle et plus souvent bête de la démocratie pour tout ce qui a fait, dans le passé, la gloire de la France (…) On le croyait – et il ne l’est plus. »

Et cela est intéressant aussi. Comme le remarque également Paul Lidski, Hugo est alors le seul écrivain de sa génération à avoir encore un public qui ne soit pas bourgeois :

« Durant cette période du Second Empire et du début de la Troisième République, il n’y a qu’un public, une clientèle possible pour l’écrivain ; le public bourgeois et aristocratique. Seuls des écrivains comme Victor Hugo, par la forme de leur art, arrivent à déborder ce cadre et à toucher un véritable public populaire. L’écrivain, malgré ses apparences d’indépendance ou de révolte contre l’ordre bourgeois, est lié fondamentalement, en tant qu’écrivain, à cet ordre qui lui assure sa réussite littéraire. »

Et puis il y a la grande ordure, le grand copain de Flaubert, l’ignoble Maxime du Camp, relativement oublié aujourd’hui. Et Maxime du Camp, par extrémité de l’ignominie, va nous dire quelque chose de très vrai, mais à l’envers. Alors qu’il a connu, ou plutôt méconnu Nerval et Baudelaire, Maxime du Camp va faire de l’origine de la Commune… Les Caïnites.

« L’origine de la Commune remonte au temps de la Genèse, elle date du jour où Caïn a tué son frère. C’est l’envie qui est derrière toutes ces revendications bégayées par des paresseux auquel leur outil fait honte, et qui en haine du travail préfèrent les chances du combat à la sécurité du travail quotidien. Ce vice n’a pas de nom. On pourrait l’appeler le caïnisme. Il a fait la loi de prairial. Il a fait la Commune. »

Sordide classisme de Du Camp. Comme Louise Michel et le jeune étudiant en probabilités qui fit le coup de feu avec elle, on relira alors Baudelaire. En particulier, son poème, très nervalien et très Sans Roi (et même très communard) sur Caïn et Abel :

« Race d’Abel, dors, bois et mange ;
Dieu te sourit complaisamment
Race de Caïn, dans la fange
Rampe et meurs misérablement
Race d’Abel, ton sacrifice
Flatte le nez du séraphin
Race de Caïn, ton supplice
Aura-t-il jamais une fin ? »

https://lmsi.net/L-Extermination-de-la-Commune