La dernière vague

VAGUE À L’ÂME

Nous avons une triste nouvelle à vous annoncer : nous dissolvons le collectif Ruptures. Nous voulions faire les choses proprement et d’une manière constructive. C’est pour cela que ce texte sera autant une rétrospective de quatre années de critique sociale au sein du collectif qu’une proposition de partage, de liens vers d’autres collectifs et luttes en cours ou à venir. Retour sur cette belle aventure politique…

Ruptures, une critique sociale de la société industrielle
Ce qui caractérisait Ruptures, c’était sans conteste l’ambiance de sa naissance : le collectif est né pendant l’instauration du pass sanitaire, des différents couvre-feux et confinements. Il planait un air d’indignation pendant ces mois chauds d’été (avec des grosses manifestations au mois d’août, rappelez-vous !) mélangeant beaucoup de catégories de population venues manifester conte la privation de liberté. Liberté de circuler dans des lieux publics, liberté de ne pas avoir de smartphone et de QRcode, liberté de ne pas se faire vacciner…

Au-delà du point culminant qu’ont été les manifestations, plusieurs collectifs – à l’instar des soignants en lutte, des groupes d’entraide (Solaris) ou de notre collectif – ont continué à alimenter la réflexion sur ce que la gestion du Covid disait de la société dans laquelle nous étions.

Est-ce que beaucoup de collectifs ont survécu après la fin du pass ? Pas sûr. Pour notre part, nous ne pouvions pas nous arrêter en si bon chemin. Il était clair que nous voulions continuer à analyser notre société « libérale-autoritaire ». Mais aussi, nous comprenions que nous ne serions pas nombreuses et nombreux dans cette voie et qu’un « voile d’oubli » n’allait pas tarder à recouvrir la période du Covid, un déni collectif qui serait entretenu par l’agenda politico-médiatique, ses scandales, son rythme et ses « séquences ».

Face à cela, nous passions des heures ensemble à réfléchir et discuter, autour d’un repas et de bouteilles, nous tractions sur les marchés et commencions à devenir amis. Malgré la simplicité de notre canard papier, nos réunions un peu bordéliques, ponctuées parfois d’engueulades ou de digressions diverses, notre collectif était appréciable par la richesse de ses propos. Nous n’étions experts en rien, mais curieux de tout. Nous proposions à de petits groupes d’aller fouiner un sujet, d’interviewer des personnes dont nous estimions les propos, ou encore d’aller tracter. Il y avait toujours une personne à Ruptures pour nous sortir de notre confort, de nos grilles d’analyse, pour pousser plus loin ou ailleurs la critique sociale.

Une autre singularité de Ruptures par rapport à nombre de collectifs émergents à l’époque est que nous avons mis en avant la critique sociale au-delà de ses manifestations brutales. Nous avons voulu rentrer dans la complexité et la subtilité de la critique des forces qui tiraillent notre société, à savoir, le phénomène technologique et le capitalisme dans sa forme industrielle.

Nous avons voulu parler domination, exploitation et aliénation, formes de conflictualité, structurations sociales, etc. Nous avons voulu sortir la tête du guidon et des affects dominants de notre époque (peur, haine, compulsion, urgence), pour établir une forme de raisonnement qui soit à la fois communicable au plus grand nombre et complexe. En effet, nous essayions autant que possible de nous mettre à la place de nos lecteurs et de ne pas jargonner.

On peut dire que la troisième spécificité de Ruptures, c’est d’avoir été intransigeant avec la pensée politique de notre époque, qu’elle vienne de droite, d’extrême droite, de gauche ou d’extrême gauche, de nos amis, de nos ennemis, de nos camarades ou de compagnons de lutte. Du RN aux écolos jancoviciens, des autonomes, aux « poseurs de digues » en passant par les complotistes et les anti-complotistes, nous avons dit ce que nous voulions sans endosser ce sale vêtement qui s’appelle la réputation. Nous n’avons pas eu peur d’être contaminés par les idées des autres puisque nous étions dans un environnement où nous pouvions débattre sereinement et exercer nos esprits
féconds à chercher et démêler ce qui nous paraissait factuel, plausible et pertinent.

Une quatrième spécificité de notre collectif était d’être un groupe de réflexion et d’intervention politique : nombreux tractages (tout du moins les deux premières années), organisation de conférences, de débats, de causeries :
– Rencontre des divers groupes en lutte contre le pass sanitaire ;
– Rencontre avec Laurent Mucchielli sur la couverture médiatique du Covid ;
– Rencontre avec La Quadrature du Net ;
– Rencontre avec Fabien Lebrun ;
– Représentation du spectacle Petit Caillou de la Compagnie Peau Éthique.

À ces évènements publics viennent s’ajouter l’écriture et la diffusion de journaux, de tracts, de recensions et de brochures (sur les lois répressives, sur la colonisation des écrans, des entretiens autour de la résistance au Pass sanitaire…).

Individuellement nous étions aussi présents dans nombre de mouvements sociaux, manifs, évènements et collectifs. Nous n’avions pas vraiment de « stratégie », encore moins de « tactique » politique, mais nos affinités diverses, nos grilles d’analyse de la société et nos modes d’intervention nous faisaient rencontrer un large éventail de réfractaires à la marche du monde : Gilets Jaunes, bibliothécaires en lutte, réseau Écran-Total contre la numérisation du monde, thésards bifurquants, manifs contre la réforme des retraites, contre la loi Sécurité Globale, etc.

Les ricochets de nos nouvelles vague

Il est délicat de mesurer les effets de l’action politique que nous avons entrepris : une fois la Nouvelle Vague diffusée, une fois la conférence finie, qui se l’approprie ? Qui se met en mouvement ? Il y a pourtant des indicateurs objectifs de ce que Ruptures a contribué à faire germer dans le paysage contestataire grenoblois. Par exemple, ce sont trois personnes de Ruptures qui ont organisé sur le campus de Grenoble en 2022 le colloque « Faut-il continuer la recherche scientifique ? » traitant du poids de plus en plus important de la technoscience. Ce colloque a débouché sur un collectif et un journal du même nom implanté sur le campus depuis 3 ans (fautilcontinuer.wordpress.com).

C’est également suite aux discussions pendant lesquelles nous avons longuement réfléchi sur « la fabrique des pandémies » et « la guerre au vivant » que le Groupe Grothendieck a sorti sa série d’articles « Guerre généralisée au vivant et biotechnologies » (ggrothendieck.wordpress.com). De même, c’est suite à la conférence de Fabien Lebrun que nous avions organisé en septembre 2022, sur le thème des technologies, de l’aliénation et de l’exploitation, que quelques personnes ont décidé de s’organiser contre l’extension de STMicroelectronics, donnant naissance au collectif STopMicro (stopmicro38.noblogs.org).

De manière plus ténue, c’est en partie grâce à l’espace-temps créé par Ruptures à Grenoble, qu’a pu réapparaître dans l’espace des luttes, et après six années moribondes, la critique de la société industrielle et de ses avatars. Les débats publics organisés à la librairie Antigone, à la Maison des Associations, à la salle du Patio à la Villeneuve, ainsi que la présence de la Nouvelle Vague dans les lieux alternatifs et les manifs, ont permis la résurgence de cette critique sociale dans des lieux où elle avait quasiment disparu.

Bien sûr, il est difficile d’évaluer la portée politique d’un groupe et de l’extraire du contexte dans lequel il baigne (sécheresses excessives pour STopMicro, présence de nombreux ingénieurs à Grenoble pour Faut-il continuer la recherche ?, présence de nombreux groupes militants et d’une culture de la critique sociale, etc.) mais ne rien dire du rôle de Ruptures aurait été de la fausse modestie. Même si, évidemment, on est aussi bien conscients de nos limites.

Alors, pourquoi s’arrêter en si bon chemin ?

Les raisons d’une rupture : c’est pas vous, c’est nous.

Passée la phase du pass sanitaire, notre collectif se stabilisa à une petite dizaine de membres. Nous nous réunissions de manière hebdomadaire et continuions à diffuser la Nouvelle Vague lors des différentes manifs qui ponctuent l’année militante (mouvement contre la loi Sécurité Globale, mouvement des retraites, etc.) La colère était toujours présente et c’est cela qui permettait à certains membres de continuer à proposer interventions et débats. Nous élargissions nos sujets : critique du nucléaire, des biotechnologies, interview de la Quadrature du Net, etc. Autant dire que nous n’étions pas vaccinés contre la critique sociale !

Puis la colère s’estompa, certains membres changèrent de vies ou de villes, l’afflux de nouveaux membres se tarit et le groupe rétrécit… le Pass se faisait loin ! Les réunions s’espacèrent et notre motivation diminua.

Peut-être aussi n’avons nous pas su produire une critique collective des mouvements en cours, nous n’avons pas vu où il fallait aller pour que notre critique soit plus entendue.

Malgré beaucoup d’envies individuelles et des causeries riches intellectuellement, il n’y avait plus beaucoup d’élan et notre intervention sur le terrain devint inexistante.

Pour que ce travail important ne disparaisse pas et qu’il puisse servir à la critique sociale, il nous semble important d’essayer de terminer au mieux cette aventure collective.

Or, même si le collectif s’arrête, il se peut que certaines de nos idées, certaines de nos méthodes continuent à vivre leur vie et essaiment. Cela est d’autant plus nécessaire en ce moment où les digues se resserrent et où la défaite de la pensée devient plus que prégnante. Nous avons besoin, plus que jamais, de lunettes adéquates pour critiquer la société, éviter les chausse-trappes, les lieux communs, les analyses tronquées et les étiquettes qui enferment. Collectifs anti-militaristes, contre les technologies mortifères et la guerre au vivant, groupes d’occupation et lieux autogérés, manifestations, tracts, brochures, livres et journaux d’enquêtes et d’opinions, grèves sauvages et réseaux d’entraide, sabotages et manifestation contre des usines… nous sommes sûrs que ce qu’a fait Ruptures sert déjà à la négation de l’ordre présent.

Et puis, nous sommes convaincus que des collectifs comme Ruptures peuvent naître ici et ailleurs. Si cela peut parfois paraître intimidant, vu de l’extérieur, de créer et de s’organiser avec d’autres pour critiquer la société, si cela peut sembler réservé à une caste de gens « experts dans l’art de la critique », rien n’est plus faux. C’est au contraire à la portée de toutes et de tous. Il suffit de quelques ingrédients de base, comme la colère, la soif de justice, la curiosité, l’envie de ne plus subir des pensées pré-mâchées, vomies par l’info en continu.

Dans tous les cas, sortir du tumulte ambiant pour tenter d’y voir plus clair et diffuser des idées est aujourd’hui plus que nécessaire. Car, après la « guerre au terrorisme », la « guerre au Covid », voici venu le temps de « la guerre tout court ». Qui n’a pas entendu les termes martiaux distillés un peu partout – économie de guerre, réarmement démographique, service volontaire ? Est-ce que Fabien Mandon, le chef d’état-major des armées, aurait pu lâcher sa petite phrase test sur le fait qu’il va falloir « accepter de perdre ses enfants », si auparavant une majorité de gens avaient refusé de laisser leur liberté au vestiaire au nom de la guerre au Covid ? Ainsi, chaque « nouveau sacrifice » demandé et vendu comme une cause nationale ne prépare qu’au suivant, toujours plus grand.

Et oui, au vu de la situation qu’on vient de décrire, on est désolé d’arrêter Ruptures. C’est la vie. Mais on est sûr d’un truc : si quelqu’un lit ce texte et que ça le démange, qu’il n’hésite pas. Car, vous l’avez compris, on espère que plein de collectifs, similaires au nôtre ou différents, surgissent à l’avenir pour contester le prêt-à-penser, d’où qu’il vienne. Parce-que ce monde malade et malsain a grandement besoin qu’on lui mette quantité de coups de boule dans la tronche avant qu’il ne nous emporte tous dans ses abysses de médiocrité et ses désastres. Alors, on arrête tout, on réfléchit, et c’est pas triste.

Sur ces belles réflexions, nous attendons vos avis et critiques, nous les lirons mais ne soyez plus certains de recevoir une réponse.

Février 2026