“On assiste à une concentration de la culture entre des mains très dangereuses” ; Dan Franck
L’écrivain français engagé à gauche va quitter la maison d’édition qui lui était fidèle, à la suite du limogeage de son directeur Olivier Nora par Vincent Bolloré. Il s’en explique, à quelques heures de l’ouverture du Festival du livre de Paris.
Dan Franck, 73 ans, est romancier, scénariste de télévision, documentariste, camarade de plume d’Enki Bilal et de Jean Vautrin, acteur à ses heures perdues pour Gérard Mordillat… Un auteur engagé à gauche de longue date — L’Arrestation, en 2023, revenait sur son incarcération pour avoir soutenu Action directe — qui a décidé, comme beaucoup d’autres, de quitter Grasset après le débarquement manu militari de son pdg Olivier Nora par Vincent Bolloré.
Vous êtes publié chez Grasset depuis 2003. Dans quel état d’esprit vous trouvez-vous après le limogeage d’Olivier Nora ?
Je vais quitter Grasset, bien sûr. Et je ne serai pas le seul. À l’heure où nous nous parlons [mercredi 15 avril, à 21 heures, ndlr], je sors d’un rassemblement d’auteurs. Nous sommes sur le point de publier un texte commun. Jeudi 16 avril au soir s’ouvre le Festival du livre de Paris, événement où Hachette n’est pas présent mais dont j’espère qu’il va constituer une chambre d’écho. Ce texte n’est pas directement adressé au monde politique, on ne demande pas une modification de la loi. Mais de fait, ce qui est à l’œuvre dans le monde de l’édition concerne forcément le monde politique.
La brutalité de cette décision vous a-t-elle surpris ?
Je vois dans ce qui frappe Grasset et le monde de l’édition exactement les mêmes attaques que celles portées contre le service public, à travers la scandaleuse commission Alloncle. C’est un moment fascisto-stalinien. L’édition, la culture, la presse se trouvent concentrées entre des mains très dangereuses. Je pense qu’on devrait absolument limiter le pouvoir de ces grands groupes qui imposent des idéologies. Autrefois, il y avait des financiers qui possédaient des journaux, mais la pression idéologique n’était pas la même. Aujourd’hui, on assiste à une prise de pouvoir par la droite et l’extrême droite qui est antidémocratique. On est confrontés à un affaissement de la culture, qui n’est plus considérée comme une spécificité à protéger, et qui a été beaucoup malmenée sous le ministère de Rachida Dati. Je m’inquiète aussi pour la création au cinéma. Canal+ [propriété du groupe de Vincent Bolloré] a réduit le nombre de films produits. Or, s’il n’y a pas Canal+, il n’y a plus de cinéma, ou très peu. Le secteur rencontre d’importantes difficultés budgétaires et cela fait, ou fera, le lit des plateformes américaines.
Et, pardonnez-moi cette digression, je m’alarme que nous vivions dans un monde où la seule bonne nouvelle, c’est la défaite de Viktor Orbán en Hongrie. Rendez-vous compte qu’on se réjouit de ce que [Péter Magyar], un homme de droite, conservateur ait été élu à la tête du pays. C’est un renversement des valeurs. On se félicite du moins pire…
Quel type de contrat vous lie aujourd’hui à Grasset ?
J’ai un contrat qui court, prévoyant deux livres — la suite du Roman des artistes, une tétralogie dont j’ai publié les deux premiers titres chez Grasset. Je ne sais pas où les deux prochains paraîtront. Peut-être même que ça s’arrêtera là. Je n’en sais rien. Et ce n’est probablement pas le plus important, mais il faudra bien que je me pose la question. Parmi les auteurs, certains vont avoir besoin des conseils d’avocats, d’autres pas. Il existe beaucoup de cas de figure différents. Nous allons essayer d’organiser une défense groupée — j’ai appris que l’on appelait ça une « class action ».
Telerama
