La dévoration du monde

La fonction de l’économie est-elle de produire un maximum de richesses pour tous avec un minimum possible de travail et de ressources naturelles ?

La surabondance de biens produits ne se traduit nullement par une abondance générale ni par une meilleure répartition des richesses. Elle ne fait qu’exacerber l’extractivisme mortifère et autres dévastations écologiques jusqu’à réduire le vivant à… néant. L’expansion industrielle à marche forcée, la fuite en avant dans le fondamentalisme techno-scientiste et la production de valeur marchande s’avèrent incompatibles avec la continuation de la vie sur Terre comme le rappelle Anselm Jappe sans ambages : « Nous ne pouvons pas sortir de la crise écologique sans sortir du capitalisme ».

Qu’y aurait-il à « sauver » vraiment de notre « civilisation » dont la ruine est claironnée avec une constance qui ne désarme pas par les catastrophistes et autres jubilants prophètes de la « fin des temps » menaçant leurs congénères d’atroces souffrances climatiques ? Nom- breux sont ceux qui, à l’instar d’Anselm Jappe, ne voient pas la « fin du monde » à leur porte lorsque les déplacements d’air (en automobile individuelle, en avion ou bateau de croisière) désormais appelés « mobilités », l’ « accès » à Internet ou d’autres habitudes écocidaires de notre « mode de vie non négociable » d’interconnexion galopante seraient contrariées par le rappel à la réalité des limites planétaires.

Théoricien de la critique de la valeur, Anselm Jappe explique le lien structurel entre capitalisme et dévastation écologique. Il va à la racine du problème, à savoir « la subordination de la vie sociale aux exigences de la production de valeur marchande » – la valeur comme « sujet automate » (Marx) : « le problème essentiel réside dans le travail abs- trait et dans les structures qu’il a créées, et auxquelles tout le monde contribue – et c’est bien cela que nous appelons « l’économie ».

« Travailler pour vivre »

La nécessité de « travailler pour vivre » ne remonte pas à l’avènement de l’homo faber : le travail est devenu « facteur de production » et valeur centrale justifiant la distribution de revenus et de statuts dans la société bourgeoise, rentière de la « révolution industrielle ». La fétichisation de la technique et du travail suppose la dévaluation de l’humain, aliéné par « l’identification du bonheur avec l’abondance marchande, que l’on obtient en sacrifiant sa vie au travail » (Jacques Ellul).

Anselm Jappe rappelle que « la place de chaque objet, de chaque action dans la société capitaliste dépend du travail qu’elle « commande » – dans ce système d’exploitation, « c’est le travail qui fait que les indi- vidus forment une société ».

Il y a eu l’invention de la « science économique », à partir du XVIIe siècle en Angleterre, pour justifier une répartition toujours plus inégalitaire et l’assujettissement à l’effort laborieux, à l’obligation d’avoir un travail alors qu’il y en a de moins en moins (automatisation oblige…) comme il y a de moins en moins de ressources à exploiter pour justifier la poursuite de la richesse matérielle comme finalité de l’existence : « La valeur, la marchandise, l’argent, et le travail sont de pures quantités, dont le seul but est leur accroissement quantitatif, leur multiplication ; la valeur n’a de sens que si elle produit de la survaleur (ou plus- value) qui se concrétise dans le profit ».

En régime capitaliste, « le concret se retrouve au service de l’abstrait et les humains se retrouvent à la traîne de leurs propres créations » – une inversion que Marx appelait le « fétichisme de la marchandise ».

Ainsi, « cette cécité de la valeur et de la marchandise, du travail et de l’argent face aux aspects concrets » suscite son cortège d’inégalités, d’iniquités, de souffrances et de dévastations écologiques – ce sont les « quatre cavaliers de l’apocalypse » : « L’impératif de la croissance de la valeur est l’une des racines du désastre que le régime de la valeur produit ».

La logique productiviste d’une machinerie techno-capitaliste de prédation impulse le rythme de la « vie moderne » selon sa doxa de l’inéluctable : « Une société où tout est capital est aussi une société où tout est travail ; le travail y est la forme dominante de rapport au monde, et la valeur est essentielle, et la valeur est l’étalon universel »

La société capitaliste « se démarque de toutes celles qui l’ont précédé par son caractère totalisant, voire totalitaire » ensuite sa dynamique cumulative, concurrentielle, court-termiste et autodestructrice. Le « capitalisme », structurellement illimité, constitue une véritable rupture anthropologique et métabolique – rien n’arrête sa course à l’abîme de cette « société autophage » de l’épuisement permanent qui se refuse à envisager un freinage d’urgence, serait-ce pour sa survie…

Un « taux de profit » ou une « obligation de croissance » restent in- différents aux souffrances des enfants forcés d’extraire du cobalt au Congo ou des ouvrières qui brûlent dans leur usine en Inde comme aux conséquences de leur dévoration de ressources précieuses. Leur horizon temporel est réduit à « la prochaine tétée », révélatrice de « l’infantilisation du sujet marchand » ou à la prochaine assemblée générale des actionnaires pour leur conter Noël…

Anselm Jappe ne ménage pas ses critiques aux « écologistes d’État, défenseurs les plus fanatiques de mesures comme l’électrification de toutes les infrastructures, assortie de la numérisation de l’existence malgré le coût écologique et énergétique du numérique ».

Le « capitalisme » constitue « la cause de la destruction des bases naturelles de la vie sur terre », il est « un véritable roi Midas : il transforme en or tout ce qu’il touche en le rendant impropre à la vie » – en or pour ceux qui en profitent et en métaux lourds pour ceux qui en crèvent… La dite « transition » lui permet d’amorcer un nouveau cycle d’accumulation en « capitalisant sur la réparation des dommages qu’il a lui-même causés » – c’est-à-dire de se sauver une fois de plus au détriment du vivant en creusant le « gouffre énergétique » : « il consomme de telles quantités d’énergie qu’il va brûler le monde entier ».

Cette « dévoration du monde » pour surproduire l’inessentiel et le vain dans la poursuite d’une inextinguible chimère de croissance a commencé par une prise en otage de l’humanité toute entière – le chantage au « confort » érigé en « inclusion ». Celle-ci, pourtant, pourrait vivre sans pétrole ou lithium, mais elle ne pourrait survivre sans air respirable ni eau potable ni nourriture saine. Et, « puisque du point de vue de l’accumulation du capital, il existe maintenant bien trop d’humains, tandis qu’aux débuts du capitalisme il n’y avait jamais assez de main-d’œuvre », force est de réaliser que le « capitalisme cherche à s’émanciper de l’humain et à se reproduire tout seul » jusqu’à la combustion du vivant et du monde.

Peut-on imaginer dix milliards d’humains, accrochés à leur smart- phone, payer leur « inclusion » consumériste ostentatoire comme leurs « mobilités douces » en cryptodevises ?

Alors que les machines ne se substituent pas seulement à l’effort physique mais aussi à l’effort mental, la véritable « croissance » ne devrait pas s’aligner sur la réorganisation algorithmique de l’existence ni sur un asservissement accru des humains aux technologies – ce qui constitue précisément « la racine du mal ». Mais elle devrait se mesurer en « temps humain économisé », libéré pour renouer avec des capacités naturelles anesthésiées.

Cela implique un changement total de l’orientation d’une société écocide à partir d’un bilan utilité/coût réel de nos artefacts et autres gadgets de techno-zombification qui piègent l’humanité vers une « administration cybernétique totale ». La « complicité fondamentale entre dominants et dominés » qui fait tenir ce système d’exploitation autour du consensus d’un « confort » illusoire finira-t-elle par céder devant l’évidence tragique ?

Parce que la société ultraconnectée, noyée dans l’incontinence de ses fictions, n’a plus les moyens de ses mythes d’accumulation au-delà de ce qui peut être dépensé, il n’est « pas encore trop tard pour bloquer les roues de la voiture qui nous entraîne vers l’abîme ». Pour peu que se manifeste une détermination à s’affranchir d’une « dé-civilisation capitalo-industrielle », en démantelant les « structures réelles qui privent les humains de toute libre prise de décision ».

Lorsqu’une technostructure parasitaire asphyxie le vivant, il faudra revendiquer le « droit de respirer » pour l’arrimer à la réalité terrestre d’un écosystème mené à l’Apocalypse algorithmique par l’intégrisme fou de la « décarbonation ». Maurice G. Dantec (1959-2016) écrivait :

« La technologie n’est pas l’avenir. C’est le Jugement dernier incorporé dans la matière ». Avant que le terricide ne soit consommé, il n’est pas interdit d’œuvrer à un avenir plus désirable par un être-au-monde reprenant racine dans la communauté des vivants.

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Ecologie ou économie il faut choisir, Anselm Jappe, L’échappée, 208 pages, 18 euros.

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Les Affiches d’Alsace et de Lorraine N°14/15 17/20 Février 2026