2+ 2 font …

Désormais 5 !

Si le maître roman de George Orwell, Mille neuf cent quatre-vingt-quatre, n’a jamais vraiment perdu en pertinence, depuis sa parution en pleine guerre froide, pour comprendre l’évolution du monde, le premier mandat de Donald Trump a indéniablement rafraîchi son actualité. Relancée avec le surgissement du Covid-19[84], son installation au cœur de l’ère de la post-vérité s’est achevée avec la réélection du président des fake news, des Gafam et de la raison du plus fort. Le documentaire que lui consacre Raoul Peck, sous le titre Orwell : 2 + 2 = 5, résonne comme une confirmation.

Mais qu’en est-il de l’édition en français de l’œuvre du romancier anglais ?

On a beaucoup critiqué les traductions par Gallimard du roman de George Orwell, Nineteen Eighty-Four. Sans doute injustement. Après tout, pendant 68 ans, l’éditeur séculaire a maintenu disponible ce roman à un prix modique. Certes, dans la traduction d’après-guerre parfois très approximative, et avec un texte caviardé — où manquent une quarantaine de phrases. Mais c’est cette traduction qui a fixé en français les principaux concepts avec lesquels l’auteur décrit la destruction de la langue et de la pensée ainsi que le fonctionnement de la propagande d’État : le monde de la “novlangue”, de la “police de la pensée”, de la “double pensée” et de “Big Brother”.

En 2018, prenant enfin ce roman au sérieux, et anticipant l’entrée d’Orwell dans le domaine public (qui leur en faisait perdre l’exclusivité), les éditions Gallimard finançaient une nouvelle traduction. Le commanditaire n’a pas mégoté. Il ne s’est pas adressé, cette fois, comme en 1950, à une ancienne institutrice spécialisée dans la science-fiction mais à une pointure de la littérature parisienne : Josée Kamoun, traductrice irréprochable de John Irving, de Philip Roth, de Jack Kerouac, et même de Virginia Woolf.

Comme prévu, la réception médiatique fut dithyrambique, et unanime. Presque. Car tous les journalistes ne se sont pas contentés d’emballer plus ou moins bien le prière d’insérer fourni par les éditions Gallimard. Quelques-uns ont même franchement douté des choix de traduction, critiquant en particulier le remplacement de “novlangue” par “néoparler” et de “police de la pensée” par “mentopolice”. Ces conservateurs frileux et sans imagination ont affirmé que le changement des concepts fondamentaux de Mille neuf cent quatre-vingt-quatre nuisait à la compréhension du propos d’Orwell : l’analyse des mécanismes intellectuels du contrôle des esprits. Les chiens aboient, la caravane passe.

Deux ans après la première nouvelle traduction, les éditions Gallimard en commandaient une deuxième à un autre traducteur. Suggérer qu’il pourrait s’agir d’un désaveu serait malveillance, calomnie, persiflage, diffamation. D’ailleurs, Philippe Jaworski — universitaire, éditeur et traducteur émérite d’Herman Melville, de Francis Scott Fitzgerald et même d’Ernest Hemingway —, n’a jamais fait publiquement le moindre reproche au travail de Josée Kamoun. Et s’il n’a rien gardé de ses goûts littéraires, il a retenu ses choix conceptuels, qu’il a même poussés : confirmant “néoparler”, il a remplacé “double pensée” par “doublepenser” et “Big Brother” par “Grand Frère”.

En 2020, la parution en “Pléiade” de cette nouvelle nouvelle traduction a bénéficié de la même réception médiatique dithyrambique, et unanime. Presque. Car tous les journalistes ne se sont pas contentés d’emballer plus ou moins bien le prière d’insérer de l’éditeur. Quelques-uns, les mêmes, ont douté des choix, etc. Les chiens aboient, la caravane passe.

C’est ainsi que, depuis l’entrée d’Orwell dans le domaine public, les éditions Gallimard proposent trois traductions pour six éditions de 1984. La traduction d’Amélie Audiberti (1950) éditée en “Folio SF” et une version avec dossier en ”Folio-Plus Classiques” ; celle de Josée Kamoun (2018) dans la collection “Du monde entier” et en “Folio” ; celle de Philippe Jaworski (2020) en “Pléiade” et en “Folio”. Toute impression que l’industriel du Quartier latin inonde le marché serait malveillance, calomnie, persiflage, diffamation.

Depuis 2021, Mille neuf cent quatre-vingt-quatre est aussi disponible dans une traduction de Celia Izoard qui s’appuie sur le vocabulaire canonique, mais cette fois avec le texte intégral, littérairement cohérent avec les conceptions de l’auteur et conceptuellement compatible avec les analyses des philosophes James Conant, auteur d’Orwell ou Le pouvoir de la vérité, et Jean-Jacques Rosat, éditeur d’Orwell chez Agone et auteur, entre autres articles, de Chroniques orwelliennes.

Après 96 mois d’occupation militarisée des librairies par les nouvelles traductions des éditions Gallimard, y compris en version BD et dans une dramatique sur France Culture, quels ont été les effets sur les usages communs du vocabulaire orwellien ?

Voici le résultat d’une recherche dans 1.917 périodiques papier et Internet de langue française : entre 2018 et 2025, 5.535 articles ont utilisé “novlangue” et 63 “néoparler” — mais si on exclut les usages en référence aux nouvelles traductions, on tombe à cinq occurrences, dont trois du seul Jean Montenot dans la revue Lire. Quant à “Big Brother”, la même recherche ramène 14.488 “Grand Frère” mais aucun en référence au 1984 de Jaworski ; non plus de “mentopolice” (mais 2.150 “police de la pensée”) ; ni aucun “doublepenser” (mais 135 “double pensée”).

Que déduire d’un pareil bilan ? D’abord que la langue française a bien résisté aux mitrailles de Shrapnel qu’elle a subies. En dehors de quelques officines culturelles parisiennes, on continue donc de réfléchir avec les concepts de ce classique de la pensée politique du XXe siècle.

Maintenant, on peut se demander pourquoi, au nom de la religion littéraire française et du tiroir-caisse, un éditeur a fait subir à un texte la destruction de la langue et de la pensée dont il analyse les processus. Il y a plusieurs manières d’accompagner l’ère de la post-vérité et l’anéantissement des capacités de résistance intellectuelle et politique, y compris à l’intérieur des démocraties. Les retournements totalitaires à l’œuvre dans Mille neuf cent quatre-vingt-quatre — dont on voit bien désormais, aux États-Unis comme en France, qu’ils ne sont pas l’apanage de l’URSS stalinienne — visent à mettre un écran de mots et d’images entre les individus et l’expérience du sens commun, qui constitue le socle de notre rapport au monde et aux autres. En altérant le vocabulaire conceptuel qui permet de comprendre ce mécanisme, on accompagne la transformation de la réalité et du passé au gré des pouvoirs en place. Jusqu’à ce que 2 + 2 égale vraiment 5.

Que ces remarques soient utiles à toutes celles et ceux qui, interpellés par le documentaire de Raoul Peck, s’apprêtent à acheter Mille neuf cent quatre-vingt-quatre. Mais ces remarques s’adressent aussi

aux enseignants, bibliothécaires et journalistes qui en parleront ainsi qu’aux libraires qui vendent ce roman d’Orwell : que les conseils sur telle ou telle traduction soient donnés en toute connaissance des causes et des conséquences.

Lettre info de agone.org