Comment financer l’extrême droite ?

En achetant un manuel scolaire édité par Bolloré

Un collectif tente de mobiliser les enseignants

Le collectif ÉducNat sans Bolloré appelle au boycott des nombreuses maisons d’édition contrôlées par le milliardaire d’extrême droite. Mediapart a assisté à l’une de leurs réunions publiques, à La Rochelle.

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Mireuil, quartier populaire de l’ouest de La Rochelle. Au rez-de-chaussée d’un grand ensemble de béton, dans la petite salle de réunion aux murs saumon, vingt personnes ont pris une chaise : des enseignant·es, des retraité·es, quelques libraires. Le mot d’ordre de la soirée : « Désarmons Bolloré dans nos écoles ».

L’appel est lancé au niveau national par le collectif ÉducNat contre Bolloré. Une déclinaison scolaire de l’incitation au boycott portée par une centaines de libraires indépendant·es en 2024, peu après le rachat par Vincent Bolloré de Hachette Livre et de la galaxie de maisons d’édition qui lui sont rattachées (Armand Colin, Fayard, Grasset, Stock…).

Une pétition a aussi été lancée par plusieurs personnalités du monde de l’éducation en mai 2025, alertant par ces mots sur la situation : « Dans notre pays et jusqu’à aujourd’hui, les enseignant·es sont libres de leur pédagogie et du choix des manuels ou ressources utilisées à condition de respecter des programmes définis nationalement. Or, cette liberté pédagogique est attaquée de toutes parts. » 

« Depuis sa prise de contrôle de Hachette, Vincent Bolloré est très présent sur le marché du manuel scolaire, qui est un marché à la fois immense et très lucratif. On l’estime à 300 millions d’euros par an, et il est difficile d’échapper à Bolloré puisqu’il en contrôle près de la moitié », explique Michel Busse, retraité de l’enseignement, membre du syndicat FSU-SNUipp, et organisateur de la réunion publique de ce mardi soir.

« Ces revenus lui servent à financer ses grands médias, à commencer par CNews. Donc à la fin, acheter un manuel scolaire édité par Bolloré, c’est financer l’extrême droite avec de l’argent public. Et tous les collègues enseignants, tous les parents d’élèves devraient avoir cette information. » Dans l’auditoire, qui semble largement averti, certains déchantent à la lecture du tract qui cartographie le milieu de l’édition scolaire. « Les éditions Nathan, c’est le milliardaire Daniel Kretinsky, propriétaire de la revue Franc-Tireur… Ça devient difficile de les éviter. » 

S’en remettre aux libraires indépendants

L’édition scolaire s’est en effet concentrée, ces dernières années, jusqu’à devenir une sorte d’oligopole, dominé par deux groupes dirigés l’un par Vincent Bolloré, l’autre par Daniel Kretinsky. Il reste cependant possible de faire autrement, expliquent les intervenant·es. « Des maisons d’édition qui ne sont pas liées à l’extrême droite, il y en a encore, évidemment. Le meilleur conseil que je puisse vous donner, c’est de faire appel à un libraire indépendant. Pour lui, il est assez facile de faire le tri », lance Guillaume Bourain, gérant de la librairie Les Rebelles ordinaires à La Rochelle.

Pour instituer le rejet du système Bolloré, le collectif invite les enseignant·es à proposer, en conseil d’administration de leur établissement, une motion déclarant le boycott des éditions liées au milliardaire breton. Réactions mitigées dans la salle. « Pour arriver à faire voter ce genre de motion, il faudrait au minimum avoir le soutien des parents d’élèves, ce qui n’est pas gagné d’avance », prévient un retraité de l’enseignement.

Dans certains établissements, la motion risque même de ne pas faire l’unanimité au sein du personnel éducatif. « On est confrontés à de plus en plus d’enseignants qui sont d’extrême droite », constate Peggy, enseignante et membre du collectif ÉducNat contre Bolloré.

La crainte du manuel unique

La grande crainte de l’auditoire concerne le jour où le boycott sera impossible, le jour où l’influence politique de l’extrême droite aura littéralement gagné le ministère de l’éducation nationale au point de conduire à des modifications plus ou moins subtiles du contenu des manuels scolaires – potentiellement devenus uniques, comme l’avait proposé Gabriel Attal lorsqu’il était ministre, en 2023.

Dans le texte publié en mai appelant lui aussi au boycott, les signataires rappellent ceci : « Si les éditeurs n’ont pas directement la main sur les programmes, ils sont toutefois libres de les présenter sous certains angles rédactionnels ou avec des illustrations qui correspondent à une “ligne éditoriale” très orientée. Pire encore pour les manuels parascolaires (les fameux “cahiers de vacances” et autres livres de soutien scolaire) qui ne sont soumis à aucun cadrage officiel. »

Jusqu’ici, les manuels scolaires restent en effet l’expression des programmes officiels, établis par le Conseil supérieur des programmes, organisation indépendante placée auprès du ministère de l’éducation. La mise en forme de ce programme, les supports pédagogiques, le choix des images et des textes, sont confiés aux éditeurs scolaires, qui font appel le plus souvent à des professeurs pour leur réalisation. Ces derniers sont aussi à la manœuvre, dans les établissements, pour décider sur quel manuel ils vont faire travailler leurs élèves.

« On pense souvent aux manuels d’histoire : comment on parle de la guerre d’Algérie, de la Seconde Guerre mondiale… Mais il n’y a pas que ça. Dans l’énoncé d’un problème de maths, dans le choix des textes que l’on étudie en français, on peut très bien faire passer des idées », s’inquiète Christophe, professeur de physique-chimie au collège Pierre-Mendès-France, à La Rochelle.

Une participante croit en la capacité de réaction des enseignant·es. « Le sens critique, on l’a tous. On est capables de repérer les contenus qui sont problématiques, de faire le tri dans un manuel scolaire. » Son analyse est loin d’être partagée. « Ce qui me fait peur, c’est justement la formation initiale. Je constate qu’on prépare les futurs enseignants à devenir des exécutants, des gens qui ne se posent pas de questions », répond un collègue. « Dans quel état d’esprit sont nos jeunes collègues, aujourd’hui ? À quel point sont-ils influencés par CNews ? Je pense que c’est une vraie question… »

Sans attendre le jour où un manuel unique serait largement imprégné des idées de l’extrême droite, le collectif ÉducNat contre Bolloré invite les enseignant·es à s’auto-organiser, à partager leurs ressources pédagogiques pour être capables de se dispenser d’un manuel. Juste au cas où.

Mediapart