Du poutinisme sur papier glacé

À propos du Mage du Kremlin, d’Olivier Assayas

En salles depuis bientôt trois semaines, le film d’Olivier Assayas a déjà attiré des dizaines de milliers de spectateurs. Mais pour le philosophe Michel Eltchaninoff, auteur de Dans la tête de Vladimir Poutine (Actes Sud, 2022), il échoue sur deux plans : en même temps qu’il propose une fiction plate, il tient sur le Kremlin un discours à la fois stéréotypé et dangereux.  

Le film d’Olivier Assayas, comme le livre de Giuliano da Empoli dont il est tiré, rencontre un large succès public et critique. Si le format « biopic » est toujours porteur commercialement, ce succès interroge néanmoins, alors que le Kremlin est perçu comme dangereux par une majorité des Français. Comment l’expliquer ? 

Michel Eltchaninoff – Je comprends le succès du film après celui du livre. Que de secrets il nous promet de percer ! Il projette sur grand écran un leader dont nous sommes presque familiers, tant il occupe l’avant-scène mondiale depuis plus d’un quart de siècle. Mais Vladimir Poutine reste mystérieux. Quelle est sa véritable biographie ? Comment et pourquoi est-il arrivé et resté au pouvoir ? Que veut-il vraiment ?

Pourtant, le titre désigne quelqu’un d’autre, moins connu et encore plus magnétique : le conseiller du prince, celui qui aurait mis en scène, du scénario aux moindres détails, l’avènement et la postérité du poutinisme. Vladislav Sourkov, le vrai, a d’ailleurs créé et cultivé son propre mythe. Cet expert en « technologie politique » aurait écrit sous pseudonyme un roman à clé, adorerait le gangsta rap et l’art contemporain tout en publiant, de temps à autre, des analyses au style acéré annonçant la fin des démocraties libérales et un XXIe siècle poutinien. La presse internationale le surnomme depuis longtemps le Richelieu (ou le Machiavel, ou encore le Raspoutine) de Poutine. Bref, Sourkov est un excellent personnage pour cette fiction mondiale que propose la Russie au monde depuis deux décennies – et pour un roman européen.

Enfin le film présente des figures qui ne nous sont pas inconnues : le président Eltsine malade et affaibli, le matois Evguéni Prigogine, « cuisinier de Poutine », qui finira par renverser la table en lançant la rébellion de Wagner. Il y a aussi les oligarques, Boris Berezovski qui a organisé la transition vers le poutinisme, ou encore Mikhaïl Khordokovski, roi du pétrole emprisonné. Sans compter, évidemment, une femme aussi belle que cultivée, le porteur de serviette de Poutine (Igor Setchine, très ressemblant), l’écrivain extrémiste (Limonov), etc. Cette accumulation des motifs de fascination réactive facilement l’ancienne passion française et européenne pour les excès et les ivresses de « l’âme slave », dans une version faustienne et post-soviétique. Et en plus le film propose d’expliquer la genèse et le succès du poutinisme.

Le propos du film cherche à tenir une ligne de crête : représenter un dictateur et son entourage dans un film de fiction. Y parvient-il ?

M.E. Le film, comme le livre, joue en effet sur les deux tableaux. Certains personnages gardent leur nom, d’autres en reçoivent un nouveau. Cette ambiguïté est voulue. Mais ce mélange échoue, à mon avis, des deux côtés. Si Le Mage du Kremlin est une fiction, je l’ai trouvée plate et interminable. En écoutant la énième maxime machiavélienne de Baranov, je me suis cru à une session sur l’art de la guerre pour dirigeants d’entreprises. La structure en chapitre m’a paru trop didactique. L’histoire d’amour avec Ksenia manque de tragique. Le final, inventé, est à mon sens inutile et sans relief. Cette histoire d’un jeune homme suffisamment intelligent pour comprendre qu’il s’est trahi lui-même manque de cœur, de corps et de nerfs. Olivier Assayas, qui est un merveilleux cinéaste du sensible, a réalisé un film aseptisé. À regarder le visage de Paul Dano, je me suis dit que l’acteur aurait mieux fait d’incarner Bill Gates dans une succes story américaine. Jude Law, tour à tour, sous-joue ou surjoue.

Quant à la réalité, elle est absente, remplacée par des séquences symboliques et nettoyées du grain de la vie. Je me souviens avoir passé un peu de temps avec Olivier Assayas à Saint-Pétersbourg au tout début des années 1990. Dans les rues à peine éclairées, c’était la misère : des retraités vendaient leur fer à repasser, des pinces à linge ou quelques cigarettes à la sortie des métros. Dans l’appartement communautaire où nous avons continué la soirée, on parlait de cinéma et de politique. Dans le film je n’ai pas retrouvé cette atmosphère et encore moins cette réalité sociale. J’ai été encore plus déçu par le portrait de Vladimir Poutine. L’ancien adjoint au maire de Saint-Pétersbourg, à la tête du FSB avant d’être appelé au poste de premier ministre en 1999, n’était alors pas le stratège politique présenté dans le film. Accumulant de l’argent aussi vite que possible au prix de la corruption et de l’extorsion, il était surtout chargé de faire accéder l’ancien KGB à la tête de l’État tout en protégeant la famille Eltsine. Il a d’abord été un excellent communiquant avant de réussir, pas à pas, à assurer sa mainmise sur tous les leviers du pays. Mais il n’était pas ce Napoléon déjà en panoplie complaisamment montré ici.

Parmi les critiques faites au film, comme au livre avant lui, certains ont dénoncé la fascination que paraît exercer le pouvoir de Vladimir Poutine et de ses conseillers occultes sur ceux qui prétendent le décrire. La quasi absence de la société russe dans ce récit renforce sa dimension machiavelienne. In fine, un tel film sert-il la propagande du Kremlin ?

M.E. Comme le livre dont il est tiré, Le Mage du Kremlin est fondé sur l’axiome romantique selon lequel « les Russes ne pensent pas comme nous ». Bien sûr, ceux qui l’ont écrit et réalisé n’ont aucune sympathie pour le poutinisme. Mais ils réactivent inconsciemment l’imaginaire de la supposée différence russe. Face à des démocraties occidentales fragilisées, des sociétés divisées, amères et dénuées de perspectives, des dirigeants sans vision, incapables de proposer à leurs peuples des grands récits qui mobilisent, les Russes, à en croire le film, seraient tout autres. Ils ne feraient pas dans la nuance. Violents, cyniques, prêts à tout, mais épris de culture et prêts au sacrifice, leurs dirigeants auraient malgré tout bien senti les désirs profonds des Russes. Ils auraient façonné un monstre, mais un monstre qui, au moins, agit dans l’histoire.

Le Mage du Kremlin, est fondé sur l’axiome romantique selon lequel « les Russes ne pensent pas comme nous ».

La réalité est tout autre. Ce sont Poutine et les siens qui ont patiemment élaboré un récit totalement fictionnel – où les Occidentaux sont conformistes et matérialistes, où les Européens ont peur de mourir pour une idée, où les dirigeants ukrainiens sont des nazis et où les Russes, eux, n’auraient pas oublié leur histoire. Ils ont mis en place des moyens colossaux – propagande, influence, destruction de l’état de droit, guerres performatives – pour y faire adhérer une bonne partie des Russes et séduire des sociétés partout dans le monde. Ce récit, faux de A à Z est porteur d’une violence inouïe, qui n’a pas fini de s’abattre sur nous. Hélas, Le Mage du Kremlin en reprend des pans entiers. La fiction se superpose à la fiction pour la rendre plus excitante encore.

J’ajouterais que ce film tombe mal – ou bien, suivant le point de vue d’où on se place. Durant la décennie 2000, Poutine avait forgé une image de bad boy de la politique internationale. Il avait réussi, avec ses saillies politiquement incorrectes et sa verticalité assumée, à séduire des couches entières de diverses sociétés. Puis, peu à peu, de l’annexion de la Crimée de 2014 à la guerre totale en Ukraine depuis 2022, la réalité destructrice de la politique russe a été dévoilée au grand jour. Tout dépend des pays, des visions du monde, des avis, mais il est moins confortable qu’hier, en Europe, d’être poutinophile. Depuis quelques mois, Poutine s’exprime moins sur la scène internationale. Il fait un peu profil bas. Il est occupé à poursuivre la destruction de l’Ukraine et des Ukrainiens. Il laisse volontiers la vedette à Donald Trump, qui a repris à son compte une partie de ses obsessions (critique d’une Europe qui serait oublieuse de ses valeurs, conservatisme moral, pulsions impérialistes, répressions internes). Le président russe laisse à d’autres, pour le moment, le soin de poursuivre son programme de destruction des démocraties fondées sur le droit. Et attend avec impatience que de nouveaux partis extrémistes, qui lui sont favorables, acquièrent le pouvoir en France, en Allemagne ou au Royaume-Uni. Voici donc la cerise sur le gâteau : le film dont il est le héros sert du poutinisme sur papier glacé. Ce n’est certainement pas pour lui déplaire.

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