Rallumer la lumière

Une idéologisation absurde du débat sur l’éclairage public

Nombreux ont été les candidats aux municipales à promettre le rétablissement de l’éclairage public la nuit pour des raisons sécuritaires. Des décisions au coût exorbitant, catastrophiques pour la biodiversité, comme pour la santé humaine.

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Fiat lux : que la lumière soit. Le nouveau maire de Bordeaux (Gironde), Thomas Cazenave, l’avait promis dans la campagne qui l’opposait à l’écologiste Pierre Hurmic : s’il parvenait à prendre l’hôtel de ville, il allait « rallumer la lumière ». Dans les mairies écologistes remportées par la droite, remettre l’éclairage public toute la nuit a souvent été mis en avant comme le symbole d’une sortie de l’obscurantisme écologiste, et le retour d’une gestion municipale « moderne ».

« J’imagine qu’il y a un compteur quelque part, donc j’irai et je rallumerai », s’est gaussé le nouveau maire lors du débat télévisé qui l’opposait au sortant qui n’aurait, à l’entendre, pas su trouver l’interrupteur de sa ville.

Même refrain à Strasbourg (Bas-Rhin), où Catherine Trautmann a, elle aussi, promis de rallumer sa ville la nuit après six ans de gestion écologiste. À Poitiers (Vienne), Anthony Brottier, maire centriste élu contre l’écologiste sortante Léonore Moncond’huy, avait lui aussi fait une vidéo de campagne dans laquelle il dénonçait la réduction de l’éclairage public nocturne comme une mesure décidée de manière « arbitraire », promettant pareillement de « rallumer partout où c’est nécessaire ». Toutes et tous ont défendu cette mesure au nom de la sécurité, et le sujet, au-delà de ces grandes villes, a de fait été très présent dans beaucoup de campagnes locales et idéologisé comme rarement.

La ville de Bordeaux éteint l’éclairage public dans un quartier de la ville de 1 heure à 5 heures du matin, janvier 2026. © Photo Ugo Amez / Sipa

L’éclairage public représente environ 40 % des dépenses d’électricité des communes, selon l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe). Avec la flambée des prix depuis 2021, beaucoup de villes – y compris des petites communes – ont choisi de réduire drastiquement l’éclairage, généralement entre minuit et 5 heures du matin. Certaines l’ont fait aussi au nom de la lutte contre la pollution lumineuse, qui a des impacts notables sur la biodiversité. Ainsi, près de 800 communes ont adhéré au programme « Villes et villages étoilés ».

Le refus de l’obscur

Pour les espèces nocturnes – chauves-souris, divers rongeurs, chouettes et hiboux, insectes et papillons –, la nuit noire est un espace vital, un « habitat » comme le considèrent les écologues. La leur retirer, c’est les contraindre à migrer ou à disparaître. Ne pouvant plus s’orienter grâce aux étoiles, les oiseaux migrateurs perdent leur route et meurent d’épuisement. Les lumières artificielles des villes et des villages sont aussi destructrices pour les plantes, dont les rythmes sont bousculés et qui voient disparaître leurs pollinisateurs… L’explosion de l’éclairage public la nuit depuis quarante ans (+ 49 % depuis les années 1990) est ainsi une des grandes causes de l’effondrement de la biodiversité.

L’urbanisme hygiéniste, qui a refaçonné nos villes modernes, s’est fondé sur l’éradication des coins obscurs.

Pour le mammifère diurne qu’est l’être humain, la pollution lumineuse a des impacts majeurs sur sa santé physique et mentale. En perturbant ses cycles circadiens – son horloge biologique –, l’éclairage nocturne affecte durablement les cycles de sommeil, entraînant à terme des problèmes de santé et des états dépressifs. Plusieurs études récentes ont aussi montré que l’augmentation de certains cancers est liée à la pollution lumineuse.

Ce coût si élevé serait justifié, selon les candidat·es aux municipales qui l’ont mis en avant, par des enjeux sécuritaires. Or, comme l’a montré en décembre 2025 une enquête empirique de Chloé Beaudet, chercheuse à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae), l’extinction de l’éclairage public la nuit n’a provoqué aucune hausse de la délinquance. Sur douze faits de délinquance étudiés (vols, violences sexuelles, destruction volontaire de biens, trafic et usage de stupéfiants, etc.), ces mesures n’ont eu tout simplement aucun impact. Elle constate juste une très légère hausse des cambriolages.

Alors, pourquoi s’entêter ?

Dans son très bel essai 24/7. Le capitalisme à l’assaut du sommeil (La Découverte, 2016), le philosophe américain Jonathan Crary décrit très bien le fantasme capitaliste d’une ville « qui ne dort jamais », fabrique d’un salarié insomniaque et d’un consommateur capable de faire tourner la machine de nuit comme de jour. Un être qui saura se doper aux amphétamines et à la cocaïne pour rester encore et toujours plus éveillé devant des écrans qui ne s’éteignent jamais. Si l’essai a désormais une dizaine d’années, les derniers chiffres sur les temps de sommeil en chute libre – l’explosion des psychotropes – confirment son diagnostic.

Défendre l’extinction des feux la nuit est vécu par beaucoup comme une régression quasi anthropologique. La modernité a en effet construit son imaginaire de progrès autour de la lumière. L’urbanisme hygiéniste qui a refaçonné nos villes modernes, comme l’urbanisme sécuritaire aujourd’hui, s’est fondé sur l’éradication des coins obscurs. Et certains inconscients voudraient aujourd’hui appuyer sur le bouton « off » et prôner « le modèle amish », pour reprendre les railleries d’Emmanuel Macron devant les dirigeants de la « French Tech » ?

La nuit de l’esprit n’est pas toujours où l’on croit.

mediapart