
Un livre de Norman Ajari
Le « technofascisme » selon les technocommunistes
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Dans un précédent billet, je notais que chaque mois, sinon chaque semaine, les maisons d’édition de gauche nous gratifient de nouvelles parutions marxistes, écomarxistes ou écosocialistes disant toutes à peu près la même chose, promouvant toutes à peu près la même utopie. Ces dernières semaines, pour l’illustrer, j’ai chroniqué Le Problème à trois corps du capitalisme, signé par le journaliste de Mediapart Romaric Godin et sorti en février chez La Découverte, ainsi que La Vie bonne – Notre socialisme de Joseph Andras, sorti en mars chez Divergences. Jamais deux sans trois.
Norman Ajari est un philosophe franco-états-unien (né dans le Missouri en 1987), universitaire et auteur, spécialisé dans les études décoloniales et les études noires francophones (Black Francophone Studies). Après une thèse à l’université de Toulouse, il a enseigné à l’Université Villanova (Philadelphie) ainsi qu’à l’Université Toulouse Jean-Jaurès, avant de devenir maître de conférences à la très prestigieuse Université d’Édimbourg, en Ecosse. La très subversive et radicale théorie décoloniale, née dans le très subversif et radical milieu universitaire, continue d’y prospérer. Parvenus un jour, parvenus toujours.
Il fut un temps où la gauche radicale défendait le « refus de parvenir », selon la formule de l’anarchiste Albert Thierry, qui remarquait, dans ses Réflexions sur l’éducation (1923) :
« Cet enseignement supérieur officiel est donc, tel qu’il marche, un aspirateur installé pour extraire de la classe populaire les forces spirituelles nouvelles et pour les porter au service de la classe bourgeoise. C’est la pompe à parvenir et l’ascenseur des parvenus. Au prix que les bourgeois y mettent, c’est un devoir pour les prolétaires que d’éviter la haute culture. J’appelle cette vertu un refus de parvenir. »
Mais ça, c’était avant. Désormais, pour être un∙e intellectuel∙le pris∙e au sérieux à gauche, mieux vaut être parvenu∙e. Une bonne partie de ce qui se pense et de ce que l’on nous présente comme le nec plus ultra de la critique radicalo-radicale provient des hautes institutions et s’exprime dans leur langage pédant. Une piétaille militante largement mystifiée n’y voit que du feu. Pourtant, la pédanterie des théories critiques produites par les élites intellectuelles de gauche (sorte de bourgeoisie culturelle de gauche) cache souvent mal leur indigence. Le dernier ouvrage d’Ajari, intitulé Technofascisme : Le nouveau rêve de la suprématie blanche (éditions météores, 2026), l’illustre assez bien.
Ajari y défend une thèse banale visant à dénoncer le « technofascisme », terme qu’il utilise pour désigner « un discours », un « programme » politique, une « pensée », une « doctrine », une idéologie, bref des idées portées par des gens. Des idées parfois qualifiées de « néoréactionnaires » (« lumières sombres » ou « obscures ») qui agrègent suprémacisme blanc, ultra-autoritarisme libertarien, misogynie, sexisme et délire technomessianique. Portées par des gens comme Peter Thiel et Elon Musk.
Ce courant de pensée malheureusement bien réel produit de réels dégâts. Il est donc important de le combattre. Aucun doute là-dessus. Le problème, c’est l’emploi du terme « technofascisme » pour le qualifier, d’en faire le problème central, majeur, ultime, voire unique, et de passer totalement à côté du problème de la technologie en elle-même.
En guise de solution pour combattre ce qu’il appelle le « technofascisme », Ajari reprend à son compte les vieilles croyances communistes et marxistes traditionnelles. Il mentionne par exemple Gramsci affirmant que « le fascisme […] ne peut être éradiqué que par un nouveau pouvoir d’État, un État “restauré” comme le comprennent les communistes, c’est-à-dire par un État dont le pouvoir est entre les mains du prolétariat ». Selon Ajari, « l’État » serait « la seule institution à même de rivaliser pied à pied face à la force de frappe des multinationales monopolistique de l’âge technofasciste ». Ajari défend ainsi « la dictature du prolétariat » et cite positivement Son Altesse Soviétique, Vladimir Illitch Lénine : « Le passage du capitalisme au communisme ne peut évidemment manquer de fournir une grande abondance et une large diversité de formes politiques, mais leur essence sera nécessairement une : la dictature du prolétariat ».
(Il est franchement indécent que des gens qui prétendent vouloir le bien, la justice, l’égalité, citent le plus normalement du monde des meurtriers de masse (responsables de centaines de milliers de morts, sinon de plusieurs millions) comme Lénine. Mais dans les rangs de la gauche, malheureusement, le déni et l’aveuglement sur les réalités de l’URSS, des divers régimes communistes réels et de leurs dirigeants persiste encore largement aujourd’hui.)
Ajari, tenant à enfoncer le clou, cite d’autres figures d’autorité comme Etienne Balibar, selon lequel « socialisme n’est pas autre chose que la dictature du prolétariat », puis insiste : « Si l’objectif à long terme de toute politique révolutionnaire est le communisme, c’est-à-dire l’avènement d’une société sans classes, la dictature de la classe exploitée, c’est-à-dire le socialisme, en est l’indispensable condition de possibilité. »
(Bien entendu, comme il est de mise dans le milieu, Ajari appuie son propos tristement non original sur les travaux de ses semblables. Les universitaires se légitiment mutuellement. Et Ajari invoque Agamben, Etienne Balibar, Frédéric Neyrat, Cédric Durand, Michel Foucault, Yanis Varoufakis, Slavoj Zizek, Antonio Negri, Yann Moulier Boutang, McKenzie Wark ou encore Yannick Rumpala.)
La dictature du prolétariat « sera la véritable démocratie, c’est-à-dire la démocratie industrielle, où l’objectif essentiel sera de donner à chacun un pouvoir de décision inédit sur son lieu de travail, c’est-à-dire sur la production et, partant, sur ses émoluments. Ce n’est que par ce processus de démocratisation industrielle que le technofascisme deviendra structurellement impensable. »
Et alors les ouvriers et ouvrières, travailleuses, travailleurs, inspiré∙es par ces belles paroles, s’emparèrent des moyens de production, les socialisèrent, les autogérèrent, et vécurent égaux, libres, heureux et prospères pendant des millénaires.
Il y a quelque chose de franchement grotesque, pitoyable même, à seriner encore les vieux fantasmes du marxisme/communisme du XIXe siècle, à écrire un livre pour dénoncer quelque « technofascisme » et à faire miroiter quelque « démocratie industrielle » comme objectif, SANS JAMAIS DISCUTER UN INSTANT DES IMPLICATIONS SOCIALES ET MATÉRIELLES DE LA TECHNOLOGIE OU DE L’INDUSTRIE. Qu’exige, concrètement, la fabrication d’un train ? D’un bus ? D’un stylo à billes ? D’une route en enrobé ? D’un réseau de voies ferrées ? Des infrastructures et des appareils numériques nécessaires à internet ? D’un réfrigérateur ?
Dès lors que l’on examine les implications sociales, organisationnelles et matérielles de la technologie moderne, de la production industrielle, de nombreuses problématiques intrinsèques à la technologie et à l’industrie apparaissent. Et pour peu que l’on parvienne à faire montre d’un minimum d’honnêteté, on réalise, avec Simone Weil, que « la force que possède la bourgeoisie pour exploiter et opprimer les ouvriers réside dans les fondements mêmes de notre vie sociale », et qu’elle « ne peut être anéantie par aucune transformation politique et juridique ». Car « cette force, c’est d’abord et essentiellement le régime même de la production moderne, à savoir la grande industrie » : « la complète subordination de l’ouvrier à l’entreprise et à ceux qui la dirigent repose sur la structure de l’usine et non sur le régime de la propriété » (Weil, Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale, 1934).
Parce que l’industrie (ou la technologie) repose sur une immense division spécialisée du travail, laquelle exige nécessairement une vaste organisation sociale ainsi qu’une hiérarchie massive et rigide, et produit inévitablement une division entre dirigeants et dirigé∙es, cadres et exécutant∙es.
Son Altesse Socialiste Engels le saisissait aussi sans vraiment vouloir le saisir (étudier le problème de plus près et en tirer les conséquences qui s’imposent aurait mis à mal le rêve/projet des pères fondateurs du marxisme et du communisme). Dans son essai « De l’autorité » paru en 1883, il reconnaît que le principe même de l’usine « est bien plus tyrannique que ne l’ont jamais été les petits capitalistes qui emploient des ouvriers », et que « vouloir abolir l’autorité dans la grande industrie, c’est vouloir abolir l’industrie elle-même » ; c’est pourquoi, poursuit-il, « une certaine autorité » et « une certaine subordination » resteront nécessaires dans l’utopie techno-industrielle communiste à venir. C’était assez euphémique, mais on peut lui reconnaître « une certaine » honnêteté.
Se pourrait-il que le « premier biotope » du « technofascisme » ne soit pas « le libéralisme » mais l’industrialisme, le système technologique ? Que l’autoritarisme, la hiérarchie et les injustices et inégalités qui en découlent ne soit pas d’abord le fruit de la volonté ou de la pensée de méchants néoréactionnaires, mais de la production industrielle, du mode de vie technologique ? C’était aussi ce que soutenait feu Sebastian Cortes (de son vrai nom Bastien Roche), libraire, traducteur, syndicaliste et anarchiste, dans son livre Antifascisme radical ? Sur la nature industrielle du fascisme (éditions CNT-RP, 2015).
Avant que de multiples benêts de la bourgeoisie culturelle de gauche ne s’en emparent pour en proposer une définition inepte, le terme « technofascisme » avait déjà été employé par un certain nombre de personnes. Et en premier, semble-t-il, par André Gorz dans son livre Écologie et Liberté paru en 1977. Extrait :
« Les limites nécessaires à la préservation de la vie seront calculées et planifiées centralement par des ingénieurs écologistes, et la production programmée d’un milieu de vie optimal sera confiée à des institutions centralisées et à des techniques lourdes. C’est l’option technofasciste sur la voie de laquelle nous sommes déjà plus qu’à moitié engagés. “Convivialité ou technofascisme”. […]
Le socialisme n’est pas immunisé contre le technofascisme. Il risque, au contraire, d’y basculer d’autant plus facilement qu’il perfectionnera et multipliera les pouvoirs d’État sans développer simultanément l’autonomie de la société civile. […] La domination totale de l’homme sur la nature entraîne inévitablement une domination de l’homme par les techniques de domination. »
Le « technofascisme », si le mot doit avoir un sens, ce n’est pas l’idéologie néoréactionnaire de quelques milliardaires blancs, c’est le type d’organisation sociale ultra-autoritaire, hiérarchique et inégalitaire que produit inévitablement le développement techno-industriel. Et la lutte contre le technofascisme implique donc nécessairement une lutte contre l’ordre technologique, dans l’optique de démanteler et de sortir entièrement de la société industrielle.
La « démocratie industrielle », c’est un oxymore. Un fantasme éreinté, au nom duquel des dizaines de millions de personnes, enfants, femmes et hommes, ont été massacrées au cours du XXe siècle. Et c’est aussi par respect pour elles que l’on ne devrait plus pouvoir aussi nonchalamment promouvoir une telle chimère.
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